Par TIPHAINE SAMOYAULT Ecrivain,
enseigne la littérature comparée à
l'université paris-VIII
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Le plagiat est une pratique ambiguë :
assimilé à un délit de vol, il peut être
aussi valorisé par les écrivains qui en
font un lieu de révérence ou un jeu
transgressif. Pour Sartre enfant dans
les Mots, le «plagiat délibéré me
délivrait de mes dernières inquiétudes :
tout était forcément vrai puisque je
n’inventais rien». Le libre jeu de la
mémoire et de l’imagination donne à la
littérature sa puissance d’expression et
de déflagration. Si la frontière est
parfois difficile à établir entre
emprunt concerté et plagiat pur et
simple, susceptible de faire l’objet
d’une condamnation juridique, il arrive
aussi que ce soit un faux problème, ou
qu’on l’exagère à dessein.
Je vois un des symptômes du refus de la
littérature dans notre société
contemporaine dans l’émergence d’une
obsession du plagiat qui le détourne à
la fois de sa vérité pratique et de ses
fonctions. Je ne parle pas ici des
accusations classiques, qui repèrent
légitimement des appropriations
frauduleuses et qui font l’objet de la
part du plagiaire d’une défense plus ou
moins adroite. Je parle d’une extension
du domaine du plagiat où celui-ci ne
renvoie plus seulement au texte, mais à
l’univers des choses, à la réalité même.
Ainsi est apparue une catégorie
surprenante de plagiat : le plagiat du
réel ou le plagiat de la vie. Il n’y a
pas meilleur façon d’ôter ses pouvoirs à
la littérature que de considérer qu’elle
plagie la vie. Si tout ce qui fait sa
matière est condamné au nom d’une
intégrité prétendue de la réalité que
l’art viendrait contaminer, alors elle
est assimilée à une activité doublement
secondaire : elle viendrait après et, en
vertu d’un platonisme dégradé, elle ne
serait que la pâle copie d’un original
solide et satisfaisant.
On se rappelle l’expression de «plagiat
psychique», employée par Camille Laurens
à l’encontre de Marie Darrieussecq, qui
glissait déjà dans cette direction.
L’écrivain n’était plus le voleur de feu
mais le voleur de l’âme d’autrui. Plus
récemment, un article du Nouvel
Observateur se targue d’avoir retrouvé
la «vraie» Hélène du dernier roman de
Christine Angot, les Petits. Cet article
repose sur une escroquerie, qui est de
considérer que la personne réelle qui
est derrière un personnage de roman est
celle-là que nous avons sous les yeux,
1,80 m, «corps superbe». Si son identité
ne nous était pas dévoilée par le
journal, personne ne serait susceptible
de la reconnaître. L’article dénonce
comme la faute morale du livre la sienne
propre : rendre reconnaissable,
s’emparer de la vie d’autrui et, ce
faisant, nier la littérature comme
entreprise de vérité générale et de
remédiation. L’escroquerie se double
d’un paradoxe qui apparaît clairement
dans les propos de la femme. Elle
reproche à l’auteur d’avoir repris tous
les éléments de sa vie, «mais tout est
déformé, d’où le sentiment d’être
vraiment salie». Difficile de condamner
à la fois l’appropriation et la
transformation, le reconnaissable et le
méconnaissable. Si l’art ne «déformait»
pas le réel et le laissait tel qu’il est
ou que l’on croit qu’il est, alors il
serait acceptable.
Mais c’est l’inverse qu’il faut penser :
c’est la réalité qui est inacceptable,
pas la littérature. Et c’est parce
qu’elle est inacceptable que la
littérature existe. Si l’on croit, à
l’inverse, que l’art est là pour
confirmer la vie, s’adapter à elle, en
être une copie conforme, alors on le
voit comme un accessoire inoffensif,
juste bon à renvoyer une image désirée.
L’idée selon laquelle la littérature
plagierait indûment, voire
criminellement, le réel, condamne très
précisément sa fonction première qui est
de montrer ce qu’on ne voit pas, de
dégager une vérité inaperçue, de dire ce
que la quantité informe de la réalité ne
peut exprimer. Or à l’informe répond la
forme, même si cette dernière ouvre une
entaille dans le réel qui est parfois
inacceptable, parce qu’on ne veut pas
l’accepter. Non, la littérature ne
plagie pas la vie, car la vie n’est pas
une forme, car elle n’est littéralement
rien si l’on n’entreprend pas d’en faire
quelque chose, de la donner à lire.
L’atmosphère dans laquelle nous nous
trouvons et qui permet que se répande
une telle idée - qui s’apparente à une
forme de censure - témoigne certes d’un
tournant judiciaire de la société
actuelle, où tout se juge à l’aune de
critères moraux élaborés sur une base
relative, changeante. Elle inscrit aussi
une méfiance à l’égard du non-conforme,
assimilé à une déformation néfaste,
tenant pour acquis que le danger est
partout et qu’il menace (d’où le
caractère souvent terroriste des
conformismes). Elle voudrait en outre
conduire à penser que la littérature
aurait perdu sa force d’émancipation.
C’est un moyen imparable de l’étouffer
que de tenter de faire croire cela. Et
si des écrivains rappellent un peu
vivement qu’elle sert encore à se
libérer des mensonges, des adhésions
fausses, ou de soi, il est plus commode
de les condamner. Alors on n’aura pas le
choix. Il faudra retrouver la
clandestinité qui, on le sait, n’empêche
l’exercice ni du beau ni du vrai.
Libé+
21/02/2011 à 00h00