C'est une très vieille histoire,
dont subsistent peu de vestiges
: à partir du début du XVIIe
siècle, 4 millions d'êtres
humains ont connu l'esclavage
sur des terres françaises. La
moitié d'entre eux avaient été
capturés en Afrique puis envoyés
à fond de cale sur des navires
négriers, en direction des
colonies. Les autres étaient nés
sur place.
Privés de toute personnalité
juridique, les esclaves étaient
condamnés à subir l'arbitraire
de leurs maîtres. En 1848, le
gouvernement français décida de
mettre un terme à ces
traitements inhumains ; pendant
plus d'un siècle, la République
glorifia cet acte d'humanité,
sans jamais parler des
souffrances qui l'avaient
précédé.
La
question du passé esclavagiste
de la France est revenue au
premier plan ces dernières
années, grâce au dynamisme de la
recherche et à l'action
déterminée d'associations
d'habitants des anciennes
colonies esclavagistes. En 2001,
le Parlement vota une loi
qualifiant l'esclavage et les
traites atlantiques de "
crimes contre l'humanité ".
Ce texte s'est retrouvé au coeur
de l'actualité en 2005,
lorsqu'il servit de fondement
juridique à une plainte contre
l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau,
auteur des Traites négrières,
essai d'histoire globale
(Gallimard, 2004 et " Folio "),
déposé par un collectif d'"
Antillais, Guyanais et
Réunionnais ", qui l'accusaient
de contestation de crime contre
l'humanité. Dans le même temps,
des associations de "
descendants d'esclaves "
parvenaient à perturber les
célébrations officielles du
bicentenaire de la victoire
napoléonienne à Austerlitz, au
nom du souvenir du
rétablissement de l'esclavage
par le Premier Consul, en 1802.
Cette exposition au grand jour
du passé esclavagiste de la
France, en plein débat sur le "
rôle positif " de la présence
française en Afrique du Nord,
ajouta encore à la confusion.
L'esclavage français était
devenu un " sujet de société ".
Mais aucune synthèse générale
n'existait à ce jour, malgré
l'incontestable vitalité de la
recherche sur la question. C'est
pourquoi il faut saluer le
travail entrepris par Frédéric
Régent, jeune enseignant à
l'université des Antilles et de
la Guyane, auteur d'un
remarquable Esclavage,
métissage, liberté, la
Révolution française en
Guadeloupe (Grasset, 2004),
qui publie, avec La France et
ses esclaves, la première
histoire générale de l'esclavage
français.
" Etant à la fois descendant
d'esclaves et de colons ",
Régent entend livrer ici une
synthèse méthodique et
dépassionnée du phénomène : "
L'historien ne peut pas se
contenter d'écrire uniquement la
souffrance des 4 millions
d'esclaves qui ont vécu dans les
colonies du royaume. Il se doit
d'expliquer les mécanismes ayant
permis à une minorité de colons
(...) de dominer une
majorité d'esclaves. "
Renonçant à la facilité d'un
découpage chronologique ou
géographique, Frédéric Régent
procède par étapes : "
Comment devient-on esclave ?
Quelle condition subit-on, pour
quelle contribution à la
construction de le France
(...) ? Comment devient-on
français lorsqu'on est esclave
ou descendant d'esclave ? " Ce
parti pris permet de mieux
mettre en lumière l'enchaînement
des faits et les raisons des
choix opérés par l'Etat
français.
Ainsi, les premières
installations de colons, au
début du XVIIe siècle, sont le
fait d'initiatives privées,
bientôt récupérées par la
Couronne. L'importation de
captifs africains découle de
l'échec de la politique de
recours aux " engagés " blancs,
ces volontaires transportés en
Amérique en échange de trois ans
de servage sur les plantations.
N'arrivant pas à créer de vraies
colonies de peuplement, la
France choisit l'esclavage.
Elle en vint alors à autoriser
la Traite, que Louis XIII, dans
un premier temps, refusait avec
la dernière énergie (" Jamais
une terre française ne connaîtra
cet odieux trafic ").
Celle-ci est autorisée en
échange de la conversion des
captifs. Elle fut bientôt si
nécessaire à la survie des
plantations que la royauté en
vint à la subventionner.
Par
deux fois, après la guerre de
Sept Ans et après l'indépendance
américaine, la France préféra
conserver ses esclaves plutôt
que ses colonies de peuplement
d'Amérique (Québec, Louisiane).
La révolution sucrière était
passée par là et avait fait des
colonies esclavagistes le plus
précieux des joyaux de la
couronne. En un siècle, ce
système d'exploitation était
devenu vital pour l'économie
française.
Si
le lecteur se perd parfois dans
le récit des guerres coloniales
avec l'Angleterre et la
Hollande, l'auteur excelle en
revanche à décrire la complexité
des rapports sociaux, les
rapports de force entre esclaves
et maîtres, le lent métissage
qui s'opère, et l'apparition du
créole. " La naissance de
cette langue nouvelle, parlée
par l'ensemble de la population
encore aujourd'hui, est le fait
majeur de la colonisation ",
écrit Régent
A
la lumière de cette
démonstration, l'abolition de
l'esclavage apparaît comme
inéluctable : la progressive
crispation identitaire des
colons blancs, les révoltes
incessantes et la crise sucrière
ont largement fragilisé le
système, facilitant ainsi le
combat des abolitionnistes, qui
aboutit au décret du 27 avril
1848.
Les
planteurs sont indemnisés. Les
esclaves affranchis obtiennent,
comme seul signe de liberté, un
patronyme, attribué par les
officiers d'état civil. La
parenthèse sanglante se referme.
Au nom de l'émancipation des
Noirs et de l'abolition
universelle de l'esclavage,
plusieurs abolitionnistes
évoquent le projet d'une
conquète de l'Afrique. Une
nouvelle colonisation s'annonce,
sur les ruines de la première.
La France et ses esclaves
De la colonisation aux
abolitions, 1620-1848
de Frédéric Régent
Grasset, 368 p., 19,50 €.