Pour
l’ouverture de sa saison 1967-1968,
le Théâtre de l’Est parisien
accueille, en l’absence de la
Guilde, en tournée aux États-Unis,
la compagnie Serreau-Périnetti, qui
crée la dernière œuvre du poète
antillais Aimé Césaire, Une saison
au Congo. Consacrée au destin
tragique de Patrice Lumumba, cette
pièce, qui était parue l’an
dernier aux éditions du Seuil, a été
considérablement remaniée par l’auteur.
On
retrouvera dans cette nouvelle mise
en scène de Jean-Marie Serreau quelques
uns des comédiens de La tragédie
du roi Christophe, donnée par
un nombre limité de représentations
à l’Odéon en 1965. Douta Seck
sera le peuple, représenté par un
joueur de sanza ; Yvan Labejof,
Mobutu ; Lydia Ewandé, Pauline
Lumumba ; Jean-Marie Serreau,
Dag Hammarskjœld ; Bachir
Touré, Lumumba. Trente représentations
d’Une saison au Congo
sont prévues, jusqu’au 12 novembre.
Ensuite, la compagnie doit faire une
tournée dans les maisons de culture,
avec la pièce de Césaire et celle
de Yacine Kateb, créée l’an
dernier au Petit-TNP, Les ancêtres
redoublent de férocité.
Au printemps, elle se rendra quinze
jours au Piccolo Teatro de Milan,
avec Christophe, Un été
au Congo, de Césaire, et La
femme sauvage et «Les ancêtres,
de Kateb. Puis une tournée est prévue
dans les pays de l’Est.
D’autre
part, la Comédie-Française a confié
à Serreau la mise en scène de la trilogie
de Claudel l’an prochain. Actuellement,
il souhaite surtout la constitution
d’une compagnie de caractère
international métis, autour d’un
répertoire qui, outre Kateb et autour
d’un répertoire qui, outre Kateb
et Césaire comprendrait la Haïtien
Depestre (avec sa pièce Arc-en-ciel
pour un Occident chrétien), le
Guatémaltèque Asturias, le Colombien
Buenaventura, la Noire américaine
Adrienne Kennedy (Rais mass,
Funnyhouse of the negro). Continuant
à faire office de « tête chercheuse »
du théâtre contemporain, il prospecte
avec méthode un nouveau répertoire
qui tend à prouver que la liberté
d’expression n’est pas
un privilège du monde occidental.
« Kateb
et Césaire m’importent autant
que Brecht, Beckett ou Ionesco, dit-il,
parce qu’ils sont des poètes
en rapport direct avec notre société.
Ils sont des habitants de notre langue,
mais non des habitants de l’Hexagone.
À un moment où les frontières des
grands affrontements ne sont plus
uniquement des frontières territoriales,
je me sens, moi, plus l’habitant
d’une langue que l’habitant
d’un terroir. »
« Mon
théâtre c’est le drame des nègres
dans le monde moderne »
Député
et maire de Fort-De-France depuis
1945, Aimé Césaire se trouvait, jusqu’à
mardi, à la Martinique, où le dernier
cyclone a provoqué de graves dommages.
A la veille de la « générale »,
il a bien voulu nous parler de sa
pièce :
« Je
n’ai pas voulu écrire un « Lumumba »,
précise-t-il.
Une
saison au Congo, c’est
une tranche de vie dans l’histoire
d’un peuple. Je m’arrête
avec la venue de Mobutu », point
de départ d’une saison nouvelle. »
La première saison est terminée. »
— Comme
dans le Roi Christophe, vous
vous attachez à montrer la tragédie
de la décolonisation à travers le
destin d’un individu, d’un
individu qui échoue. Pourquoi ?
— Chaque
fois, ce destin individuel se confond
en réalité avec un destin collectif ;
et si Christophe peut avoir des cotés
ridicules en tant que personne, son
côté « bourgeois gentilhomme »,
si vous voulez, il y a chez lui un
côté qui est grand, pathétique, dans
la mesure où, malgré ses erreurs,
malgré ses défauts, son sort se confond
avec le destin d’une collectivité.
De même Lumumba… Il n’est
pas que l’homme Patrice Lumumba ;
c’est avant tout un homme-symbole,
un homme qui s’identifie avec
la réalité congolaise et avec l’Afrique
de la décolonisation, un individu
qui représente une collectivité.
A
la recherche d’une légitimité
» Mon
théâtre n’est pas un théâtre
individuel ou individualiste, c’est
un théâtre épique, car c’est
toujours le sort d’une collectivité
qui s’y joue.
» Il
est vrai que ces vies se terminent
mal le plan individuel. Disons que
se sont des tragédies optimistes ».
Christophe ne finit pas comme un banal
tyran qui est trucidé, ce n’est
pas vrai. La pièce se termine presque
par une apothéose, et il y a quand
même une semence de futur dans son
échec. Avec Lumumba, c’est encore
plus vrai ; la pièce se termine
par l’intronisation de Mobutu
et on sait que maintenant qu’il
a le pouvoir, il le sent mal assuré
parce qu’il manque une légitimité ;
et cette légitimité, il la cherche
où ? Auprès de Lumumba…
» Cela
indique dans mon esprit qu’on
ne peut rebâtir le Congo qu’à
partir de Lumumba. Voilà le vrai sens
de la pièce, et par conséquent, cet
échec, au fond, c’est Si le
grain ne meurt.
— Pour
vous Lumumba est avant tout un voyant,
un poète, plutôt qu’un révolutionnaire.
Quelle place accordez-vous au poète
dans la politique ?
— Pour
moi, le vrai révolutionnaire ne peut
être qu’un voyant. Je suis de
ceux qui intègrent l’utopie
dans la révolution, et je ne veux
pas tomber dans le schéma qui consiste
à dire : il y a les révolutionnaires
et il y a les utopistes.
» Évidemment,
ma conception du révolutionnaire c’est
toujours quelqu’un qui est en
avant ; il y a donc un prophétisme
qui est la première démarche révolutionnaire.
D’ailleurs ma formation politique
elle-même veut que je réconcilie ces
deux notions.
» Et
Lumumba est un révolutionnaire dans
la mesure même où il est un voyant.
Parce que, en réalité, qu’a-t-il
sous les yeux ? Un malheureux
pays, un Congo bigarré, mal fichu,
mal léché, divisé, séparé en ethnies,
avec un peuple qui naît après le long
esclavage belge. La grandeur de Lumumba,
c’est le balayer toutes ces
réalités et de voir un Congo extraordinaire
qui n’est pas encore que dans
son esprit, mais qui sera la réalité
de demain. Et Lumumba est grand par
là parce qu’il a toujours un
au-delà chez lui. Bien entendu, ce
sont des qualités de poète, d’imagination.
Une
arme, la parole
» Et,
en plus, il est poète par le verbe.
Je ne veux pas faire allusion à une
rhétorique politicienne, comme certains
le croient, mais à la philosophie
bantoue dans laquelle s’intègre
la puissance magique du verbe, la
puissance du nommo,
le verbe créateur. Lumumba est un
homme qui a une seule arme, c’est
la parole ; mais c’est
une parole magique. C’est sa
grandeur, c’est en même temps
sa faiblesse. Par conséquent, je refuse,
là aussi, l’antinomie révolution
et utopie, praxis et imagination.
Je considère que l’action se
fait précisément par l’imagination
et par le verbe.
— Vous
utilisez dans Une saison au Congo
un vocabulaire bantou et des notions
de philosophie bantoue qui donnent
à la pièce un coté ethnographique.
Pourquoi ?
— De
toute manière, si je suis un poète
d’expression française, je ne
me suis jamais considéré comme un
poète français. Autrement dit, j’ai
choisi de m’exprimer dans la
langue française parce que c’est
celle-là que je connais le mieux.
Les hasards de la culture font que
je suis d’un pays francophone,
mais je pense que si j’étais
né dans les Antilles britanniques,
je me serais probablement exprimer
en anglais.
» Le
français est pour moi un instrument,
mais il est tout à fait évident que
mon souci a été de ne pas me laisser
dominer par cet instrument, c’est-à-dire
qu’il s’agissait moins
de servir le français pour exprimer
nos problèmes antillais ou africains
et exprimer notre « moi »
africain.
Un
« nègre de la diaspora »
» Comme
notre français ne peut pas être celui
des autres, et n’ayant pas d’autre
langue à ma disposition, j’ai
essayé de donner la couleur ou antillaise
ou africaine. C’est pourquoi
aussi dans Christophe,
la langue que j’emploie, qu’on
croit un français archaïque ou savant,
n’est surtout qu’un français
conforme au génie de la langue des
Antilles, le créole. Et dans Une
saison au Congo j’ai
voulu faire un français africain.
— Antillais,
vous avez toujours depuis le Cahier
d’un retour au pays natal,
revendiqué votre passé africain. Mais
vous dites souvent que vous êtes un
« nègre de la diaspora »,
donc en dedans et en dehors. Comment
l’Afrique reçoit-elle vos œuvres ?
— Les
Antillais pensent trop souvent qu’il
y a la France, qu’il y a ceux
qui sont des français de couleur et
que, là-bas, au loin, il y a une bande
de sauvages qu’on appelle les
Africains. Très tôt j’ai réagi
et j’ai toujours considéré les
Antillais, tout francisés qu’ils
soient — et je ne nie pas qu’ils
sont francisés comme les Gaulois ont
été romanisés. — comme des Africains.
Une des composantes des Antilles,
c’est certainement la culture
française, mais l’autre, la
plus importante, c’est tout
de même la composante africaine.
» L’Afrique,
même si je ne la connais pas bien,
je la sens. Elle fait partie de ma
géographie intérieure, et c’est
pourquoi je suis frappé par l’accueil
fait à mes œuvres en Afrique.
Souvent, mon œuvre est mieux
comprise en Afrique qu’aux Antilles.
Et l’Africain se reconnaît.
On dit mes poèmes difficiles, mais
lorsqu’on a joué
le Roi Christophe à Dakar,
on l’a joué dans un stade, devant
un public populaire, qui a réagi chaleureusement.
Je crois que le contact est établi.
— Préparez-vous
une nouvelle pièce ?
— Maintenant
ma raison me commanderait d’écrire
quelque chose sur les nègres américains.
Je conçois cette œuvre que je
fais actuellement comme un triptyque.
C’est un peu le drame des nègres
dans le monde moderne. Il y a déjà
deux volets du triptyque : le
Roi Christophe est le volet
antillais, Une
saison au Congo le volet
africain et le troisième devrait être,
normalement celui des nègres américains,
dont l’éveil est l’événement
de ce demi-siècle. »
Propos recueillis par NICOLE
ZAND.
Une nouvelle édition du texte définitif
pour la scène vient de paraître dans
la collection Théâtre des Éditions
du Seuil.