Huis clos. Au
risque de toutes les ambiguïtés,
Pierre Bisiou tente un éloge de
la sodomie.
Pierre
Bisiou, Enculée
Stock,154 pp., 15,50 euros.
D’abord,
en page de titre, il y a ce
qualificatif ou ce
substantif - disons, cet
adjectif substantivé - qui
n’est pas innocent et qui
fait mouche, évidemment,
tant, par goût ou par
curiosité (à moins que l’un
et l’autre ne soient
qu’alibis), on s’obstine à
chercher de la littérature
dans un texte de cul. Rien
de précision sous le titre,
mais, en quatrième de
couverture, avec la mention
de «premier roman», la
sollicitation des «jeunes
filles modernes» (sic)
et de leur «grande
fascination» pour
diverses sortes de
«transgressions». Ainsi
le premier item de Pierre
Bisiou suggère-t-il
l’ambition d’un manifeste
vaguement féministe, à la
façon dont les magazines
«féminins» affichent la
sodomie comme pratique
sexuelle désormais banalisée
chez lesdites «jeunes
filles», catégorie floue que
Proust le premier déniaisa.
A moins que pour l’auteur
aussi, il faille un alibi…
Metteur en
mots. Entièrement rédigé à
la première personne peu
singulière d’un narrateur mâle,
le récit conte sur quelques
jours le huis-clos amoureux d’un
couple tout à fait hétérosexuel
en son home petit-bourgeois. Le
premier problème d’Isabelle, qui
tient pourtant le rôle-titre,
réside en ce qu’elle ne s’y
exprime qu’en brèves répliques,
le plus souvent approbatives,
dont le metteur en mots est
également le souffleur. Le
second problème, qui est
également celui du lecteur, est
que d’Isabelle, l’enculage est
consommé dès la fin du premier
chapitre, soit au terme de la
page 20. Dès lors, ce qui
apparaissait au pire comme un
enjeu, au mieux comme une
hypothèse, se découvre
dédramatisé et pour ainsi dire
démonétisé. Dès lors, loin des
promesses du titre, la sodomie
se révèle un objet comme un
autre, qui peine à acquérir le
statut particulier de pratique
sinon interdite, du moins
spécifique. Telle du moins que
l’auteur en fait à sa façon
l’aveu lorsqu’il en révèle la
fonction substitutive, selon
lui, de seconde virginité :
«Souvent, je suis arrivé trop
tard pour conquérir leur con
sanglant alors je me suis
rabattu sur leur cul [sic,
p. 31].»
Cravate de
notaire. C’est de cet
instant que le texte part en
couilles académiques. Comme si,
conscient des limites de son
entreprise narrative, l’auteur
s’était contraint à normaliser
son jeu sexuel pour élargir son
propos de départ à une galerie
de tableaux plus classiques
(fellation, cunnilingus, feuille
de rose, branlette espagnole -
dite aussi «cravate de notaire»
- etc.). Où il apparaît
bientôt, à travers la douceur de
ce répertoire, que ce qui
cimente l’union de ce couple
constitué est bien l’amour - ce
qui est moral. «Et les
enfants de chœur se masturbaient
tranquilles», constate alors
le poète, en écoutant gloser les
deux protagonistes qui, entre
deux râles orgasmiques,
s’essaient à des commentaires
banalement techniques.
Ainsi le
registre, ainsi épuré de toutes
considérations sociales,
culturelles, religieuses ou
toutes autres susceptibles
d’éclairer un peu le prétexte
sodomite à une émancipation, ne
renvoie-t-il plus qu’aux codes
du charme et du porno,
alternativement. Du premier, il
revendique la tendresse de
l’affect comme la tendreté des
orifices, «ma mignonne»
et «mon p’tit loup»,
éludant de facto tout ce qui,
dans le coït, véhicule la mort
grande ou petite, mais toujours
sombre, des classiques de la
littérature érotique en ses
excès tragiques (disons
Bataille), poétiques (suggérons
Apollinaire) ou comiques (osons
Pierre Louÿs). Du second, il
visite tous les clichés dans une
oralité où «Oh oui je la sens
ta grosse queue mon salaud
n’arrête pas défonce-moi !!!»
prend le soin prudent de
s’énoncer en citation, dûment
nantie de guillemets pudiques.
Timidement
hygiénique. Et vogue la
galère couple du
dominant-enculant et de la
dominée-enculée, sur les eaux
implacablement normées de la
division du travail sexué. Seule
la verbalisation de leurs ébats
et émois traduit une ambition de
distanciation d’avec la règle du
jeu, mais qui se serait arrêtée
en chemin, inéluctablement.
Comme pour traduire à sa façon
la vanité d’une impossible
quête, depuis que Michel
Houellebecq a établi qu’en cette
matière, the game is over.
Au dernier
envoi de foutre, tandis que tous
deux «ruissellent»,
qu’elle «sanglote doucement»
et qu’il lui dit «je t’aime»,
l’animal triste post coïtum
reprend tous ses droits sans que
l’enculée n’ait rien énoncé de
ce qui, dans son expérience
désirée, ait pu constituer une
transgression autre que
timidement hygiénique. Ce qui
tendrait à légitimer le propos
de la jeune collègue interviewée
aux fins de rédaction de ce
papier, et selon laquelle
«l’enculage, il faut envisager
que ce soit surtout le problème
des mecs».