Alexis
Wright. Cette romancière remue
l’Australie blanche en évoquant
le destin tragique de son
peuple, laminé par
l’assimilation forcée.
C’est un tournant
dans sa vie. Voilà
que l’Australie
blanche, celle qui
mène depuis deux
cents ans une
politique
d’anéantissement de
ses ancêtres
aborigènes, a
décerné à Alexis
Wright le plus
prestigieux prix
littéraire du pays.
Et voilà aussi que
Carpentaria
est un phénomène
littéraire. Publié
par un petit éditeur
après avoir été
refusé par tous les
gros, il
en est à sa septième
réimpression et
s’est vendu à 30 000
exemplaires contre 2
000 à 3 000
habituellement en
Australie. Et voilà
enfin que certains
lecteurs
représentant cette
même Australie
blanche sont venus
lui demander pardon
lors des rencontres
organisées pour la
présentation de son
roman à travers tout
le pays.
Alexis
Wright a donné rendez-vous en
plein cœur de Melbourne, où elle
réside, devant l’entrée
principale de la gare de
Flinders Street, monument de
l’architecture monumentale
édouardienne. Physique
d’écureuil : petite, menue,
teint clair, grands yeux
noisette, vêtements aux tons de
feuilles mortes.
On décide
d’aller se poser au musée de
Melbourne où se trouve la
galerie Bunjilaka consacrée aux
Aborigènes. Devant le bâtiment,
une classe de fillettes la tête
ceinte d’un strict foulard
islamique blanc. Alexis Wright a
entendu parler de la polémique
qui a entouré, en France, le
vote de la loi interdisant le
port des signes religieux à
l’école. «Je ne comprends pas,
c’est leur liberté», dit-elle.
De la part d’une descendante
d’un peuple que l’Australie
blanche a voulu assimiler de
force après avoir tenté de
l’exterminer, la phrase prend un
tour particulier.
Le premier
ouvrage d’Alexis Wright Les
plaines de l’espoir,
narre l’histoire d’Ivy, petite
fille aborigène arrachée à sa
mère pour, comme des dizaines de
milliers d’autres, être placée à
l’orphelinat d’une mission
religieuse qui se chargera de
lui «blanchir» l’âme. La vie d’Ivy
est une fresque tragique, une
descente onirique aux enfers
dans un monde halluciné. Dans
quelle mesure cette histoire
fait-elle écho à celle d’Alexis
Wright ? «Mon
arrière-grand-mère a été volée
par un éleveur quand elle était
une toute petite fille, et je ne
sais pas ce qui a pu arriver à
sa famille, s’ils ont été
massacrés.»
Des bribes de cette histoire lui
ont été transmises par sa
grand-mère. Alexis Wright a
déduit le reste des ouvrages
consacrés par nombre de
chercheurs aux Aborigènes. «Ces
enfants travaillaient comme
esclaves dans ces propriétés et
servaient souvent d’esclaves
sexuels», ajoute-t-elle.
Alexis
Wright se livre peu. Elle est
chaleureuse, attentive, son
visage est ouvert, mais le
regard reste insondable sous des
sourcils épais. Elle a grandi
dans la ville aborigène de
Cloncurry, dans le nord-ouest de
l’Etat du Queensland, «où la
démarcation était très claire
entre les Noirs et les Blancs».
Elle ne parle que quelques mots
de naanyi, la langue de ses
ancêtres. «Elle n’était pas
enseignée à l’école. Il ne reste
aujourd’hui que très peu de
locuteurs. Le naanyi est en
train de mourir.» Elle raconte
une enfance plutôt heureuse
auprès de sa grand-mère. «Dès
toute petite, je devais avoir
dans les 3 ans, je faussais
compagnie à ma mère et j’allais
chez ma grand-mère. Elle
habitait à quelques kilomètres
de là. On se promenait toutes
les deux dans le bush. On
pêchait, elle me racontait de
merveilleuses et étranges
histoires. Un arbre n’était pas
juste un arbre, il pouvait agir
étrangement s’il le voulait.»
Ces
«histoires» l’ont solidement
«ancrée» dans la mythologie et
la terre aborigènes. Collège,
lycée, université, «ma mère a
toujours insisté auprès de ma
sœur et moi sur le fait que nous
étions aussi capables que
n’importe qui d’autre. Elle
voulait le meilleur pour nous.
Elle m’a transmis sa
détermination».
D’arrière-grand-père, de
grand-père, il n’est pas
question. Son père, bouvier, est
mort quand elle avait 5 ans.
«C’était une bonne personne.
J’ai grandi dans une famille de
femmes.» Elle-même a trois
filles d’un mari ukrainien.
Certains de ces
ancêtres étaient-ils blancs ?
Alexis Wright a la peau très
claire. Dans l’un de ses textes,
elle évoque des «restes d’un
arrière-fond culturel chinois»
et, côté
paternel, «une ascendance
irlandaise». «Je me demande ce
que j’aurais pu apprendre de la
famille de mon père si je
l’avais connue, et ce que
j’aurais hérité d’elle»,
écrit-elle.
Beaucoup
d’Aborigènes sont, comme elle,
métisses. «Les
enlèvements, les viols sont le
grand problème de l’Australie.
Ces métissages sur plusieurs
générations ont produit des gens
qui ne connaissent plus du tout
leur identité»,
explique Marc de Gouvenain, son
éditeur chez Actes Sud. Alexis
Wright, elle, se revendique
aborigène et en est fière. Comme
ses filles. Quand elle parle,
elle ne dit jamais je, mais
«nous»,«ma communauté»,«mon
peuple».
Elle
a consacré sa vie à la cause
aborigène.
«Il y a
tellement à faire, et nous
sommes tellement impuissants»,
soupire-t-elle. L’été
dernier, un rapport officiel a
été publié, qui dénonçait la
multiplication des agressions
sexuelles sur des mineurs au
sein des communautés aborigènes
des
Territoires du Nord de
l’Australie. Responsable : «Un
fleuve d’alcool».En Australie,
l’affaire a fait grand bruit.
John Howard, l’ex-Premier
ministre, a pensé que le pouvoir
fédéral allait prendre le
contrôle de ces communautés, en
lieu et place des autorités
locales, et interdire alcool et
pornographie pendant six mois.
Alexis
Wright ne nie pas ces problèmes,
elle a écrit un essai Grog War
sur le sujet. Ce qu’elle ne
supporte pas, c’est la façon
dont les Blancs, faisant fi de
leur responsabilité historique,
traitent les Aborigènes. «Comme
des enfants, des animaux
domestiques, ou des gens mauvais
et abusifs incapables de
s’occuper d’eux-mêmes».«On nous
dénie encore et toujours la
capacité de penser par
nous-mêmes et pour nous-mêmes.»
D
ès l’enfance, cette femme s’est
rêvée écrivain. Mais elle se
l’est longtemps interdit, y
voyant du temps volé à son
peuple. «S’autoriser à écrire
a été un peu accepter de se
faire égoïste»,
note son ami français. Mais Marc
de Gouvenain
la dit
aussi pleine de vie, «réceptive,
ouverte à d’autres gens,
d’autres pays, d’autres
paysages». L’éditeur se souvient
d’une balade en raquettes à
neige en Lozère avec une Alexis
Wright ravie.
Des
Territoires du Nord, où elle a
longtemps vécu, Alexis Wright a
emménagé à Melbourne. Pour Marc
de Gouvenain, «elle y est moins
confrontée à la réalité
aborigène sinistre et à cette
espèce d’apartheid qu’il peut y
avoir dans le nord du pays».
Pour
autant, Alexis Wright reste
étroitement connectée à son
peuple. «Elle tient les anciens
de sa communauté au courant de
ce qu’elle fait, elle a besoin
d’une certaine manière de leur
accord. Elle leur lit ce qu’elle
a écrit, et si ça les dérange,
elle supprime.»,Etonnamment,
l’alchimie fonctionne. Les
Plaines de l’espoir et
Carpentaria sont d’authentiques
œuvres littéraires. Le succès
critique et public de son
dernier opus a donné à Alexis
Wright une visibilité nouvelle.
De ce succès, les Aborigènes
sont «immensément fiers». Et
pour Alexis Wright, cela n’a pas
de prix.