C e texte a été lu lors de la
soirée littéraire organisée en
Guadeloupe
par la médiathèque du Lamentin,
le 6 juin 2008.
C’est avec un réel plaisir, que je
vais vous parler d’un ouvrage qui
vient d’être publié aux éditions HC,
et qui a été écrit par mon ami
Dominique BERTHET. Je le remercie
d’avoir pensé à moi pour cette
présentation. Cet ouvrage s’intitule
André BRETON, l’éloge de la
rencontre, sous titré
Antilles, Amérique, Océanie.
Le titre de l’ouvrage indique dès
l’abord qu’il est consacré à André
BRETON. L’approche semble relever
d’éléments biographiques, évoquant
les rencontres de BRETON avec (ou
dans) des lieux qui présupposent des
voyages. Peut-être aussi à une prise
de position esthétique tout autant
que philosophique, indiquée par le
singulier d’ordre général :
« l’éloge de la rencontre ». Mais à
qui attribuer ce qui nous apparaît
alors comme une « Défense de la
rencontre » ? A André BRETON ? Ou
bien à un parti pris de Dominique
BERTHET à propos du poète ? Le
singulier de l’article indéfini « la
rencontre » peut aussi bien indiquer
à un public qui sait que Dominique
BERTHET vit et travaille en
Martinique, qu’il sera question
particulièrement de la rencontre
décisive avec Aimé CÉSAIRE,
l’ouvrage répondant alors aux
attentes d’un public. Mais on peut
tout également rencontrer quelque
chose, un événement, une culture et
même, paradoxalement, soi-même. En
tout état de cause, la rencontre
suppose un mouvement, une volonté,
une mise en relation. Notons aussi
que le mot « rencontre » est associé
ici à un autre terme appartenant au
vocabulaire des impressions, du
ressenti, prenant la forme d’une
célébration adressée à ce que l’on
loue, à ce que l’on aime : «
Eloge ». Le registre est élevé. Il
appartient au vocabulaire poétique
ou religieux, ce que l’on loue, ou
dont on fait les louanges, pouvant
sensiblement s’apparenter à un
culte ; le titre crée donc une
attente en suggérant que ce n’est
pas le doctrinaire qui est ici
abordé, mais le poète (« Eloge »
évoquant SAINT-JOHN PERSE) et
l’homme, dans le déroulement
ordinaire de ses rencontres
présentées comme l’illustration d’un
art de vivre, d’une disposition à se
situer au monde. Enfin, placé en
position intermédiaire, le terme
« éloge » fait sens à plusieurs
niveaux : Eloge de la rencontre /
Eloge de BRETON ? Quant au
sous-titre, il désigne des lieux,
des espaces décentrés : « Antilles,
Amérique, Océanie ». Il peut donc
s’agir de la rencontre effective
avec des lieux, à l’occasion de
voyages, tout comme il peut s’agir
d’une rencontre, de type
métonymique, avec un élément (objet
symbolique) ayant vocation à
représenter la culture de ces
contrées, dans un ordre d’apparition
s’estompant dans des lointains de
plus en plus mythiques. Le titre
enfin peut s’apparenter à une
relation de voyage, permettant à un
philosophe, comme l’a fait DIDEROT à
propos de Bougainville, d’associer à
une relation de voyage, des
commentaires portant sur la
rencontre d’un Européen avec des
pays et des populations dites
« primitives ». Si la rencontre de
BRETON avec les Antilles et
l’Amérique, s’effectue à
l’occasion d’un voyage, auquel le
contraint son exil entre 1941 et
1945, comme le sait par avance le
lecteur informé, ce n’est pas le cas
avec l’Océanie, dont la rencontre
s’effectue par le biais d’objets
fétiches (masques, « objets
primitifs ») qui le transportent par
l’imagination.
Mais, ce que le lecteur ignore sans
doute, c’est que cet ouvrage réalise
le livre que BRETON envisageait de
publier, à son retour en 1945, à
partir des notes et souvenirs de sa
période d’exil, mais qui n’a jamais
vu le jour. Dominique BERTHET lui
aussi a rassemblé, pour écrire cet
ouvrage, des fragments épars :
certains de ses propres écrits
concernant BRETON, des extraits
empruntés aux œuvres du poète et des
témoignages divers de ceux qui l’ont
approché.
Et le
résultat est un texte hybride et
facilement lisible, qui relève à la
fois du biographique et de l’essai
critique, le lecteur éclairé sachant
désormais qu’en parlant d’un autre
on ne fait jamais que parler aussi
de soi.
Dominique BERTHET et André
BRETON, une rencontre attendue.
Avant de parler des rencontres de
BRETON, et un peu plus tard de mes
propres impressions de lecteur
concernant cet ouvrage, il convient,
comme il le fait lui-même dans son
Avant-propos, de s’interroger
sur ce qui a poussé Dominique
BERTHET à rencontrer BRETON et à lui
consacrer un ouvrage en 2008.
Docteur en esthétique et Sciences de
l’Art, il a été immédiatement
sensible au rôle joué par
l’environnement et par l’influence
qui peut résulter du choc ou de
l’immersion dans un contexte nouveau
: « Pourquoi consacrer un ouvrage
à ce sujet ? se confie Dominique
BERTHET. Outre un intérêt fort
ancien pour le surréalisme et la
personne de son fondateur, le fait
de vivre depuis une quinzaine
d’années en Martinique, d’être allé
à plusieurs reprises au Québec, et
en particulier en Gaspésie, et enfin
d’avoir traversé à 19 ans, lors d’un
long périple sur les routes des
Etats-Unis, les réserves indiennes
d’Arizona et du Nouveau Mexique,
n’est assurément pas étranger à
l’intérêt que je porte à ce qu’a
écrit André BRETON sous
l’inspiration conjuguée de ces lieux
et de la femme aimée (p. 9). On
aura noté la présence d’un JE
et le parallélisme des parcours.
Comme le pense BRETON, les
déplacements sont autant de signes
qu’il convient de mettre en lien et
qui donnent alors sens au parcours
d’une vie. Théoricien en esthétique
et lui aussi l’ami et le critique
des peintres auxquels il rend
hommage dans des ouvrages aux titres
hérités du surréalisme : Les
Corps énigmatiques de BRELEUR,
ou encore Les Bois sacrés d’HÉLÉNON.
Dominique BERTHET qui s’interroge
sur le statut de l’œuvre d’art dans
une perspective marxiste, publie en
1990 Le PCF, la culture et l’art.
Il s’intéresse donc très tôt à
BRETON qui, de son côté, adhère au
parti communiste en 1927.
Enseignant chercheur à l’IUFM de
Fort-de-France, il crée en 1995 la
revue Recherches en esthétique
qui publie très régulièrement depuis
un numéro par an, parallèlement à
des colloques ayant lieu
alternativement en Martinique et en
Guadeloupe. Les thèmes qui sont
choisis chaque année reflètent des
centres d’intérêt que l’on retrouve
dans cet ouvrage :
- Traces, pour le n° 4 en
2000, dans lequel il écrit un
article « Tropiques et le
surréalisme : les traces d’une
rencontre André BRETON / Aimé
CÉSAIRE » ;
- A cet article, ajoutons celui qui
se trouve dans le compte rendu du
colloque précédent, publié par
Ibis rouge en 1998 et dont le
thème était Art et appropriation :
« André BRETON et la magie des
choses » ;
- le n° 10 de la revue, en
2006, qui s’intitule précisément
La Rencontre, contient un
article de Dominique BERTHET, « La
rencontre : un art de vivre ».
Il est intégralement repris, et
constitue le premier chapitre de
l’ouvrage que nous présentons. Nous
y trouvons l’affirmation suivante,
tout à la fois profession de foi et
confession personnelle : « Avant
d’en faire l’expérience, j’ai eu tôt
l’intuition de l’importance de la
rencontre ».
- Enfin, dans le n° 11 qui aborde un
nouveau thème, Utopies, il
signe un article qui s’intitule :
« André BRETON en Haïti :
l’imprévisibilité de la
rencontre » ;
Nous le constatons, ce dernier
ouvrage, André BRETON, l’éloge de
la rencontre, est bien
l’aboutissement d’une réflexion
poursuivie sur plusieurs années.
L’auteur s’y propose de souligner
l’importance, pour BRETON, du
« hasard objectif » dont il a eu
l’expérience dans sa vie à plusieurs
reprises, avant d’en faire son
credo, sur le plan esthétique, avec
l’écriture automatique de « cadavres
exquis » en particulier. L’image qui
en résulte est d’autant plus
poétique et son surgissement violent
qu’elle naît du choc de termes les
plus éloignés possible. Nous
constatons que Dominique BERTHET
place au cœur de son ouvrage la
rencontre de BRETON avec Aimé
CÉSAIRE. Fruit du hasard, elle
illustre parfaitement le
surgissement fulgurant de cette
« beauté convulsive » qu’il
poursuit. Cette rencontre occupe,
avec les chapitres III et IV, la
place centrale d’un ouvrage qui
comporte sept chapitres.
Cette mise en abyme de la rencontre
de Dominique BERTHET avec BRETON
rencontrant CÉSAIRE en Martinique
est l’aboutissement logique, et donc
attendu, d’une réflexion esthétique.
Celle-ci s’élargissant, dépasse
alors le cadre événementiel, pour
définir un art de vie à la recherche
de l’inattendu, selon sa formule que
BRETON fit graver sur sa tombe : « Je
cherche l’or du temps ».
L’ouvrage de Dominique BERTHET
n’échappera pas lui-même à ce
surgissement de l’inattendu, sa
publication s’effectuant au moment
même de la mort de CÉSAIRE
1941 – 1945 : les rencontres
inattendues d’André Breton
Le chapitre I, en reprenant
intégralement l’article « La
rencontre : un art de vivre »,
commence par définir ce que la
rencontre représente pour BRETON :
une disponibilité intérieure du
sujet rendu sensible aux mouvements
les plus profonds de son moi qui le
poussent vers quelque chose ou
quelqu’un vers lequel il est comme
aimanté. La rencontre relevant du
pulsionnel, de l’éros, a donc
partie liée avec l’inconscient du
sujet et constitue une clé pour
percer le mystère de la présence du
sujet au monde. Par delà le
surgissement de ce qui apparaît
inattendu, fortuit, dû au hasard, et
donc mystérieux et inquiétant, se
laisse entrevoir ce qu’est, ce que
serait « la vraie vie » dont a rêvé
RIMBAUD. Le « Discours de la
méthode » du poète invite tout un
chacun à se déconstruire, à de
débarrasser de l’emprise de la
raison et de l’héritage d’une
culture, au profit d’une sensibilité
où tous les sens seraient en éveil
permanent. Dominique BERTHET, p. 20,
cite Marguerite BONNET qui écrit
dans l’ouvrage de la Pléiade
consacré à Breton, à propos de cette
sensibilité en éveil : « L’esprit
nouveau est à chercher du côté des
dispositions sensibles qui rendent
l’homme capable de guetter et capter
les signaux singuliers de
l’existence, aussi soudainement
interrompus qu’émis ». Ces
signaux apparaissent sous forme de
coïncidences découlant de la
rencontre « objective » de deux
« déterminismes », celui du sujet
engagé dans un mouvement en avant
vers l’autre, et celui de l’objet
obéissant à une nécessité
extérieure. « Pour Breton,
dit encore Dominique BERTHET,
l’insolite des rencontres obéit à un
“déterminisme” complexe qui renvoie
à la fois à l’inconscient, à la
force du désir, à une nécessité
intérieure d’ordre subjective et à
une nécessité “naturelle”
extérieure, d’ordre objective
(p. 22) ». Cette sensibilité
au « mouvement permanent de
l’imprévisible » est une disposition
ouvrant sur « l’infini des
possibles », en art comme dans la
vie. Elle fonctionne donc bien comme
un art de vivre.
Une fois défini ce que la rencontre
représente pour BRETON, le déroulé
des rencontres qu’il va faire entre
1941 et 1945 est alors resituée dans
un cadre qui place, en amont, la
rencontre du poète avec NADJA,
rencontre placée sous le signe de
« l’amour fou » le 4 octobre 1926 ;
et, en aval, le témoignage de Marcel
DUCHAMP, quarante ans plus tard en
octobre 1966, à la mort du poète,
inscrivant la vie et l’œuvre de ce
dernier sous le signe de l’amour :
« Je n’ai pas connu d’homme qui
ait une plus grande capacité
d’amour. Un plus grand pouvoir
d’aimer la grandeur de la vie et
l’on ne comprend rien à ses haines
si l’on ne sait pas qu’il s’agissait
pour lui de protéger la qualité même
de son amour de la vie, du
merveilleux de la vie. Breton aimait
comme un cœur bat… ». Cette
capacité à s’émerveiller de la vie
est rendue possible, parallèlement,
par la capacité du poète à
réenchanter le monde. Pour cela
certains objets ou certains lieux
fonctionnent comme autant de
fenêtres ouvertes sur l’étrangeté,
l’inconnu, le mystère. Les lieux,
propices à cette émergence, sont des
lieux aimantés, « zones ultra
sensibles de la terre » :
les marchés aux puces, où
s’entassent des objets insolites, ou
encore le « cabinet de curiosités »
que constitue, en quelque sorte, son
appartement de la rue Fontaine ;
mais aussi des contrées où
s’incarnent l’hybridation, la
rencontre des cultures, comme la
Martinique, « charmeuse de
serpents » qu’il découvre en 1941,
la Gaspésie qu’il visite en 1944,
suivie l’année suivante, par les
réserves des Indiens Pueblo de
l’Arizona et du Nouveau Mexique.
Circonscrits dans le temps, sur une
courte durée de quatre ans, ces
voyages sont liés à l’exil auquel sa
réputation « d’anarchiste
dangereux » contraint BRETON.
Embarqué le 24 mars 1941 avec
Wifredo LAM et Claude LEVI-STRAUSS
pour New York, il fait escale un
mois plus tard en Martinique où il y
est d’abord interné avant de pouvoir
se livrer à son activité favorite,
la flânerie dans les rues de
Fort-de-France. Par un incroyable
hasard, il va découvrir le premier
numéro de la revue Tropiques
dans une mercerie, puis entrer en
contact avec René MENIL qui
provoquera, à son tour, la rencontre
avec Aimé CÉSAIRE. Une rencontre
qui, une fois de plus, relève de
circonstances insolites….
En Martinique André BRETON cherche à
retrouver les mêmes émotions que
celles qu’il éprouve devant les
objets « primitifs » ou les toiles
de ses amis surréalistes. Sa
rencontre avec CÉSAIRE est d’un
autre ordre, engendrant une
fascination réciproque. BRETON a
alors 47 ans, et CÉSAIRE, qui a déjà
écrit son Cahier d’un retour au
pays natal, en a 28. L’éloge de
BRETON est sans nuance : CÉSAIRE est
« un grand poète noir », et sa
poésie, « belle comme l’oxygène »,
est « le plus grand monument lyrique
de ce temps ». Cette rencontre est
tout aussi décisive pour le poète
martiniquais qui la place au même
plan que sa rencontre avec SENGHOR,
précisant que BRETON lui a apporté
la hardiesse. Non pas celle
d’incarner les valeurs surréalistes,
mais celle, en s’appropriant ces
valeurs, d’inventer une poésie « de
fièvres et de séismes », une
« poésie paroxystique » unissant le
rêve à l’action, dans le
prolongement de la voie tracée par
BAUDELAIRE, RIMBAUD, LAUTRÉAMONT
« en mal d’aurore » et BRETON qui
l’a lui-même révélé.
Après la Martinique, le « hasard
objectif » se manifeste à nouveau,
lors du passage de BRETON à Haïti.
Cette rencontre est évoquée dans le
chapitre VI qui porte le titre
« Haïti, l’imprévisible résultat de
la rencontre ». Invité par Pierre
MABILLE, il se rend en Haïti, en
décembre 1945, depuis New York où il
réside, pour des conférences sur le
surréalisme. Il y poursuit sa quête
qui l’amène à découvrir des
cérémonies vaudou, la peinture
« naïve » d’Hector HYPPOLITE, et à
rencontrer de jeunes écrivains se
réclamant du surréalisme, tels
Clément MAGLOIRE-SAINT-AUDE, ou le
tout jeune René DEPESTRE. Or Aimé
CÉSAIRE l’a devancé en mai 44. Sa
conférence sur la poésie, « Appel au
magicien », a constitué un véritable
brûlot lorsqu’il déclare « La
vraie manifestation de la
civilisation est le Mythe [...],
le seul refuge de l’esprit mythique
est la poésie. Et la poésie est
insurrection contre la société ».
BRETON, lui, va rester en retrait de
ce climat d’agitation
insurrectionnelle qui va faire
chuter la
dictature
de LESCOT, tandis que la révolution
avortée se réclame du surréaliste.
Quant à une éventuelle influence
esthétique du surréalisme, Dominique
BERTHET préfère parler, concernant
les écrivains haïtiens, de
confluences entre « un
surréalisme européen et des courants
de surréalisme populaire où le sacré
côtoie sans cesse l’onirique et
l’érotique » (p. 116). Ultime
ironie du sort, BRETON décède en
1966, deux ans avant que ne
retentisse, en mai 68, le slogan
qu’il aurait pu faire sien :
« Faites l’amour, pas la guerre ».
André BRETON – Dominique BERTHET :
une esthétique commune ?
Le dernier chapitre, intitulé
« L’émotion et le savoir » revient
sur le rapport que BRETON a
entretenu avec les œuvres d’art.
Cette réflexion renvoie à la posture
critique de Dominique BERTHET à
l’égard de BRETON. Cette même
posture s’apparente à l’éloge, à un
« enthousiasme » pour le sujet. La
valeur d’une œuvre à laquelle on
accorde le statut d’œuvre d’art est
liée à l’émotion qu’elle fait
naître. Mais, note Dominique BERTHET
à propos de BRETON, « l’émotion,
la sensibilité, l’enthousiasme, la
force de suggestion et d’attraction
de l’œuvre sont une porte d’accès à
la connaissance, une invitation à en
savoir plus ». Cette dernière
citation pourrait constituer le
credo de la démarche que lui-même
adopte dans cet essai. Il nous y
présente un homme sensible, vivant,
émouvant, à travers un récit de vie
aux allures de promenade limitée à
une tranche de vie. Mais, ne nous y
trompons pas, nous avons également
affaire à un essai critique, savant,
d’un philosophe qui s’interroge sur
l’infléchissement possible de
l’œuvre du poète, à la suite de
rencontres déterminantes.
BRETON appréhende l’œuvre d’art, à
travers une intimité qui relève
d’une activité qui surgit à
l’occasion d’une flânerie,
ayant partie liée avec la
rêverie, la rencontre. Cet état
d’errance que cultive le poète, qui
revendique son désoeuvrement,
arpentant tous les après-midi le
boulevard Bonne-Nouvelle et qui
préside à la rencontre avec NADJA,
est le même que celui qui permet au
philosophe, se promenant au Palais
Royal de rencontrer le Neveu de
Rameau. Suivant en cela la position
qui était déjà celle de
DIDEROT (et qui sera également celle
de BAUDELAIRE), la rencontre est
précédée par une appétence, le désir
d’une rencontre. La rencontre avec
un objet, une œuvre d’art, est de
même nature que celle qui préside à
la rencontre avec une femme. Elle
suppose une approche sensible,
intuitive et affective. Quant à
l’écrit critique qui se propose d’en
rendre compte, il se place au niveau
de la réception de l’œuvre par un
sujet qui va chercher à faire
partager l’émotion qu’il a
ressentie. Sous la forme élogieuse
d’une expression partisane et
passionnée. C’est encore DIDEROT qui
écrit dans ses Essais sur la
peinture en 1765, « S’il nous
arrive de nous promener aux
Tuileries […], nos pas
s’arrêtent involontairement ; nos
regards se promènent sur la toile
magique, et nous nous écrions : quel
tableau ! Oh que cela est beau ! ».
C’est aussi tout ce qui fait, à
son tour, la saveur de cette
« invitation au voyage » que
constitue l’ouvrage de Dominique
BERTHET, qui sert de passeur pour
nous guider vers des imaginaires
entrouverts par un sous titre
magique : Antilles, Amérique,
Océanie.
BRETON, en partance vers les
Amériques, cherchait à retrouver
dans leurs lieux d’origine, les
conditions ayant produit les mythes
collectifs premiers, afin de
réenchanter le monde et de « changer
la vie » ; son exil fut l’occasion
de rencontrer dans ces mêmes lieux,
un créateur capable de rendre
universelle sa propre mythologie de
poète. « Orphée noir », la parole
lyrique que Césaire profère, dans
une tension paroxystique, opère la
magie de parler pour tous, donnant
sa voix à ceux qui sont sans voix
dans l’émergence d’un monde
régénéré.
Le titre choisi par Dominique
BERTHET pour son essai suscitait le
désir d’une lecture défricheuse. Le
recueil fermé, un autre désir
surgit : celui de se laisser
emporter très loin, par la magie des
mots dans une relecture des œuvres
de BRETON et de CESAIRE.
Scarlett JESUS
Le Lamentin, le 6 juin
2008.