« Les
écrivains sont des menteurs »,
un entretien avec Elias Khoury
Marion
Dumand et Christophe Kantcheff
Dans
l’éblouissant « Yalo », le romancier
libanais Elias Khoury bat en brèche
les notions de pureté et d’identité
pour mieux souligner la richesse du
mélange. Entretien.
Avez-vous
été étonné par le succès de votre
roman précédent, la
Porte du soleil ?
À dire vrai,
c’est le nombre d’exemplaires vendus
(plus de 10 000 en France, NDLR) qui
m’a surpris et non le succès. Car,
avec du recul, il me semble que
la Porte du soleil
a comblé un vide. En effet, la Nakba
palestinienne n’avait jamais été
traitée auparavant dans la
littérature arabe ou mondiale.
Seules existaient la vision des
vainqueurs, les Israéliens, ou des
bribes de cette histoire chez des
auteurs palestiniens comme Ghassan
Kanafani ou Emile Habibi. En
retraçant l’ensemble de la Nakba,
la Porte du soleil
a joué un rôle historique.
D’ailleurs, en Israël, le roman
s’est heurté à des critiques
politiques, mais sa qualité
littéraire a été reconnue. En fait,
la seule attaque sérieuse m’est
venue de Tom Segev, historien et
journaliste au quotidien israélien
Haaretz. Il
niait la véracité des massacres en
Galilée dont parle
la Porte du soleil parce qu’ils
n’avaient pas été répertoriés par
Benny Morris. Ce dernier a depuis
ajouté quinze nouveaux massacres
dans son livre...
Ce succès
a-t-il changé votre statut
d’écrivain ?
Pas au Liban
où, bien qu’également journaliste,
j’ai depuis longtemps ce statut. En
revanche, et même si mes précédents
romans étaient bien reçus sur la
scène mondiale, la
Porte du soleil m’a permis de
sortir de la sphère libanaise et
arabe : je suis maintenant reconnu
comme écrivain international. Ce
nouveau statut n’a pas pour autant
modifié ma démarche : je sais qu’il
ne faut jamais se comporter comme un
écrivain ou se prendre au sérieux en
tant que tel. Car le véritable
écrivain est celui qui peut écouter
et écrire comme un lecteur. À chaque
fois que je commence un roman, j’ai
l’impression de ne pas savoir écrire
et de devoir tout reprendre à zéro.
L’écriture est pour moi un voyage
vers l’Autre et une écoute, car elle
permet de voir, d’apprendre, de
saisir des fragments de conversation
que personne n’entend, des couleurs
que nul ne perçoit. C’est d’ailleurs
parce que ma recherche est moins
intérieure que tournée vers les
autres que je n’écrirai jamais
d’autobiographie.
Après avoir
écrit le roman des Palestiniens,
vous vous retournez, avec
Yalo, vers le
Liban et son peuple. Avez-vous
ressenti la même liberté ?
Je me suis même
senti plus libre. Pour
la Porte du soleil,
il m’a fallu combattre le caractère
sacré que revêt la cause
palestinienne aux yeux des Arabes.
Contrairement à eux, qui aiment la
Palestine et haïssent les
Palestiniens, j’ai montré mon amour
du peuple, et non de la terre, afin
de pouvoir raconter la douleur et
l’humiliation de la Nakba. La
situation est bien différente en ce
qui concerne le Liban. Avant la
guerre civile, l’idéologie dominante
était celle d’un Liban mythique, que
l’on retrouve dans les chansons de
Fayrouz ou le théâtre de Kharbani.
Mais la guerre civile a fait voler
ce mythe en éclats, ce qui a
d’ailleurs rendu possible la
naissance du roman libanais. Avec
Yalo, j’insiste
sur cette cassure en donnant, par
exemple, aux personnages des noms à
fortes connotations religieuses. Ce
qui effraie les Libanais. D’autre
part, j’ai creusé la psychologie des
personnages, à la fois bourreaux et
victimes de la guerre.
Au coeur du
roman, il y a l’identité du héros,
qui est morcelée, aléatoire,
insaisissable. Peut-on y voir une
représentation de l’identité du
peuple libanais ?
Tout à fait. Je
pense que la maladie libanaise est
la maladie identitaire. De manière
générale, l’identité est une maladie
car il n’en existe pas de fixe,
d’authentique. Il faut se battre
contre cette idée, l’une des plus
fascisantes qui soit. Comme l’ont
fait Ibn Al-Muqaffa’ ou Cervantès.
Alors que la critique, arabe
classique pour le premier,
européenne pour le second, les
considère comme les créateurs de la
prose ou du roman, tous deux ont
revendiqué pour leurs oeuvres une
origine étrangère. Quelle que soit
la vérité, reste leur opposition à
l’authentique, à l’identité car seul
existe le mélange.
Yalo découle de cette idée. Le
grand-père de Yalo est un chrétien
syriaque (1) qui, élevé par un
Kurde, en a partagé la langue et la
religion, l’islam, avant de revenir
au christianisme et au syriaque.
Yalo lui-même, bien que syriaque, en
maîtrise très mal la langue : il
parle l’arabe dialectal, lit des
romans historiques en arabe
classique. En écrivant son histoire,
Yalo découvre, et fait découvrir au
lecteur, que son identité est
multiple. Mais la démarche de Yalo
consiste aussi à quitter le terrain
de l’identité pour aller à la
rencontre des autres.
Au cours du
roman, le passage d’une écriture
chaotique, qui évoque Faulkner, à
une narration plus linéaire
répond-il à la nécessaire
réappropriation de l’identité de
Yalo, qui induit une trame
biographique plus chronologique ?
Dans
Yalo, je vois
plus les Mille et
Une Nuits que Faulkner, car les
miroirs juxtaposés ne sont pas ceux
de l’inconscient, mais ceux des
autres. Quant à la forme du roman,
elle vient essentiellement de la
situation du personnage. Yalo est
contraint à écrire sa vie, technique
de torture très répandue dans les
prisons arabes. Ce qui l’oblige
d’une part à utiliser la linéarité
et, de l’autre, le mensonge,
puisqu’il doit avouer un crime dont
il est innocent. En découvrant qu’il
pouvait mentir à l’infini, Yalo a
alors pu écrire. Car les écrivains
sont des menteurs. Un grand critique
arabe du IXe siècle expliquait que
la meilleure poésie est celle qui
ment. Quand bien même il entendait
le mensonge comme métaphore, ce
terme est resté dans la critique
classique, puis a été délaissé par
la littérature arabe moderne. Peu
importe que les miroirs créés par
Yalo soient des mensonges puisqu’il
peut enfin réinventer toute sa vie
et construire ainsi sa personnalité,
brisée par la torture, la guerre et
la folie de son grand-père. En fin
de compte, on peut dire que tout le
livre a été écrit par Yalo, ce qui,
sur un plan technique, était ardu.
Il fallait en effet trouver une fin
qui amène au début. La totalité du
roman s’oppose ainsi à la linéarité
naturaliste, puisque sa forme est
circulaire. Yalo
est par conséquent un texte qu’on ne
peut raconter mais qu’il est
possible d’écrire à l’infini.
Dans votre
roman, les mots sont présentés comme
des objets rugueux, agressifs,
ambigus. Est-ce que cette perception
reflète votre approche de la
langue ?
À mes yeux, le
travail de l’écrivain consiste à se
méfier des mots, galvaudés ou
chargés de préjugés, et à se battre
avec eux. L’écriture doit
réorganiser la musique des mots,
comme élément de la musique du
monde. Il faut alors vider les mots
de leur sens pour leur offrir une
nouvelle résonance. Sur un deuxième
plan, il y a la question propre à la
littérature arabe moderne :
l’opposition entre une langue
classique écrite et un parler arabe.
Dans mes livres, ces éléments se
mélangent. Je ne cantonne pas la
langue orale aux dialogues, j’en
applique la syntaxe à l’arabe
classique. Enfin, dans
Yalo, s’ajoute
un troisième élément : le syriaque.
Cette langue a dominé la région
pendant des siècles et est à
l’origine de la traduction en arabe
de la philosophie grecque. Bien que
ce soit une langue morte, sa
présence subsiste, de manière
effacée, dans le parler commun à la
Syrie, à la Palestine et au Liban.
On y retrouve des mots mais surtout
une organisation syntaxique issue du
syriaque.
Votre
condamnation d’une identité pure
n’a-t-elle pas une portée politique
dans une société libanaise qui
définit l’individu par son
appartenance communautaire ?
Bien entendu.
Je suis moi-même non seulement
laïque mais athée. Et je considère
que mon héritage est à la fois
arabe, islamique, chrétien. La
laïcité est la seule échappatoire
face aux guerres menées au nom de
civilisations et d’identités. Il
m’apparaît indispensable de
combattre l’empire américain, ses
valeurs économiques mais surtout
culturelles, car elles sont
empreintes d’un fort conservatisme
religieux. Lutter pour la laïcité et
contre l’identité religieuse est le
seul moyen d’échapper aux guerres de
religion cycliques que nous
proposent les Américains.
(1) Les
Syriaques sont des chrétiens
orthodoxes ou catholiques, dont la
langue, le syriaque, descend de
l’araméen. Installés à l’origine en
Turquie, en Syrie et, en très petit
nombre, en Irak, certains syriaques
ont trouvé refuge au Liban après
avoir été victimes, au même titre
que les Arméniens, du génocide
perpétré en 1915 par l’Empire
ottoman.