Ecriture de soi et questionnement du
monde,
par Thomas Clerc

Il faut d'abord refuser l'antienne pénible du
"déclin" de la littérature française. Il existe
aujourd'hui d'excellents écrivains en France, mais
leur visibilité est incertaine. Ce n'est pas la
littérature qui est en crise, mais sa légitimité.
Centrale dans la formation des élites du passé, elle
ne l'est plus ; mais la littérature exigeante,
contrairement à ce qu'affirment les
néoconservateurs, n'a jamais été populaire qu'au
sein d'un groupe social restreint : Gide tirait
souvent à 500 exemplaires, mais il était lu par les
gens-qui-comptent. La croyance d'une universalité de
la littérature est donc une imposture française qui
s'est écroulée avec l'élévation du niveau et la
diversification de l'offre culturelle.
Ce qui a vécu, c'est aussi une certaine idée de la
littérature close sur elle-même - son
autoréférentialité - véhiculée par les modernes tels
Blanchot ou Derrida. La littérature est un monde en
soi et elle a un dehors, elle est donc relationnelle
: ni pur reflet, comme le disait la vulgate
marxiste, ni pur miroir autoréfléchissant comme
feignait de le croire le structuralisme. On peut
appeler "postmodernité" cette période (la nôtre) qui
ouvre la littérature sur le monde, au risque de voir
se diluer sa spécificité. Du coup, les critères de
littérarité semblent plus opaques, ce qui ne
facilite la tâche de personne, ni des critiques ni
du public.
Le mot "contemporain" implique un contexte et des
partis pris. Pour le découpage historique, les
années 1980 sont un bon point de départ,
puisqu'elles correspondent à un changement d'horizon
d'attente : fin des idéologies, triomphe du
spectaculaire-marchand prophétisé par Debord,
surmédiatisation, néolibéralisme substituant le
divertissement à la culture, etc.
Sur le plan des formes, l'éclatement des tendances
est manifeste dans la mesure où les options
esthétiques ont cédé le pas devant un éclectisme
augmenté par l'explosion de la production (plus de
mille romans chaque année) et le décalage entre
l'offre et la demande. Face à cette pléthore, des
écrivains en voie de classicisation (légitimés de
leur vivant) font figure de repères : pour prendre
deux extrêmes, Patrick Modiano, moderne parce qu'il
a été rétro (jetant, en 1968, un regard sur la
France des années noires), ou Pierre Guyotat dont
l'avant-gardisme sur les plans politique et sexuel
s'accompagne d'une conscience extrême de la langue.
Tous deux ont utilement obligé la société française
à prendre conscience de ses mensonges.
On peut aussi brandir plusieurs noms sans doute
appelés à devenir des classiques (Echenoz, Quignard,
Michon, NDiaye, etc.), auteurs sur lesquels règne un
accord qui n'est pas forcément le meilleur service à
leur rendre. En effet, la littérature contemporaine
peut être définie comme celle sur laquelle il n'y a
pas de consensus. Aussi problématiserai-je la
question à partir d'un genre lui-même incertain :
l'autobiographie.
Le règne autobiographique
Incontestable est le "retour au sujet" que l'on
observe depuis les années 1980. Fait mal compris, ce
"retour" est salutaire, puisqu'il a permis
l'explosion de la sphère autobiographique, qui est
ce qui est arrivé de mieux à la littérature
française des trente dernières années. Ce "retour"
n'est pas réactionnaire, contrairement à ce
qu'affirment les fictionalistes, c'est-à-dire les
défenseurs des vieilles formules romanesques et du
réalisme narratif, qui constitue la majorité de la
production courante. En effet, ce n'est pas le
"vieux sujet" qui revient, mais un autre, traversé
par de multiples polarités. "Je" est toujours
pluriel.
Du reste, les théoriciens de la mort de l'auteur et
de la fin de l'homme, Barthes et Foucault, avaient
déjà anticipé cette problématique en opérant un
changement de cap à la fin des années 1970 :
Foucault avec ses derniers travaux sur l'esthétique
de l'existence (définition possible de
l'autobiographie), et Barthes avec son autoportrait
Roland Barthes par Roland Barthes (1975), où
l'identité est envisagée comme un rôle. Par
conséquent, l'écriture de soi est un genre bien plus
théorique qu'on ne le dit et, du coup, plus vivant
que tous les autres. L'erreur a été de croire
qu'elle signifiait "spontanéité", "naturel" et
réfutation de l'histoire littéraire là où elle vise
au contraire à questionner conjointement le sujet de
l'écriture et l'homme moderne.
Il faut défendre Narcisse, comme l'a bien montré
Philippe Vilain (Défense de Narcisse), puisque
Narcisse c'est vous et moi, c'est-à-dire un sujet
qui va mourir mais qui voudrait quand même y voir
plus clair dans le siècle. La vitalité de l'écriture
de soi est liée à ce mouvement de tension entre le
dedans et le dehors, décliné sous toutes ses formes.
Il n'y a en fait aucune séparation entre l'écriture
de soi et le questionnement du monde : ses
détracteurs n'ont que des arguments moraux à opposer
à un bouleversement esthétique.
On peut donc proposer un premier partage à partir du
mot "contemporain", entendu au sens faible
d'"actuel" : production commerciale, d'évasion,
empruntant souvent les traits du romanesque de
convention, littérature "du milieu" (comme on dit au
cinéma "la qualité française"), indifférente à la
langue qu'elle emploie ; de l'autre côté, le
"contemporain" au sens fort, littérature qui se pose
le problème de la représentation du sujet moderne.
Cette "littérature d'auteur" où le texte est une
performance ou un événement de langage se distingue
de celle qui n'est écrite par personne, pur canevas
destiné à raconter des histoires interchangeables :
Marc Lévy n'écrit pas en français mais dans une
langue scénarisée. Tout le monde connaît les noms de
cette littérature vendeuse, mais les oublie vite.
L'autre littérature, contemporaine au sens
subjectif, qui concerne notre temps, s'incarne
exemplairement dans l'écriture de soi.
Terroristes et Rhétoriqueurs
Celle-ci, loin d'être un recul narcissique, est le
lieu d'un mouvement paradoxal de régénération des
formes et des contenus. En effet, cette littérature
"personnelle" a contaminé tous les genres : roman,
théâtre, poésie, essai. On peut donc penser la
littérature d'aujourd'hui à partir des problèmes
spécifiques posés par l'écriture de soi. Ainsi la
question centrale de la vérité : il y a les
écrivains qui y croient, et ceux pour qui c'est une
notion sans fondement. Jean Paulhan appelait les
premiers "Terroristes", les autres "Rhétoriqueurs"
(Les Fleurs de Tarbes). Les Terroristes considèrent
que la littérature ne se réduit pas à la
littérature, mais qu'elle est travaillée par le
Dehors : en termes linguistiques, le message y
déborde le code. C'est la définition même de
l'avant-garde, qui cherche à abolir la différence
entre l'art et la vie. On suppose les avant-gardes
mortes depuis les années 1980. Et si l'écriture de
soi était la version postmoderne de l'avant-garde ?
Car il existe une écriture autobiographique qui
comporte des traces d'utopie, comme les Souvenirs
obscurs d'un juif polonais né en France, de Pierre
Goldman (1975), mise à nu d'un homme et d'un système
judiciaire. Plus près de nous, le dernier
autobiographe à lever les tabous de la société
française en procédant à une esthétique de la
transparence totale, fut Guillaume Dustan. Son
progressisme s'exprime dans une oeuvre imparfaite
dont la réception a été brouillée (Je sors ce soir,
Génie divin) par des polémiques entretenues par
l'intéressé lui-même - c'est la marque des écrivains
terroristes que de ne pas être considérés comme des
écrivains.
Les pendants des Terroristes sont les Rhétoriqueurs,
pour qui la littérature est d'abord un art verbal
obéissant à des lois qu'il s'agit d'accomplir ou
d'inventer. Mais la recherche sur la forme modifie
nécessairement notre vision du monde, et le
transforme obliquement. Toute la littérature digne
de ce nom est donc politique (au sens large),
puisqu'elle défait les anciennes manières de lire et
de penser à partir d'un renouvellement de sa
matière. En fait, les grands écrivains sont à la
fois Terroristes et Rhétoriqueurs : de Breton à
Sartre ou Duras, changer la vie c'est changer la
vue.
Entre vérité et mise en scène
Une bonne autobiographie se jugera donc à son degré
de sincérité autant qu'à l'intelligence de son
dispositif verbal, ces deux éléments étant
inséparables. Plus une autobiographie est attentive
à son médium, meilleure elle est, puisque le sujet
est un être de langage - à partir de quoi, tout est
possible : objectivation froide (Rapport sur moi,
Grégoire Bouillier), grand flux verbal de
Frédéric-Yves Jeannet (Charité) qui mêle diverses
couches de temps, lyrisme de Raymond Federman (Amer
eldorado), confession construite de Catherine
Millet, (La Vie sexuelle de Catherine M.) Ecrit avec
élégance, ce best-seller légitime a une double
portée : littéraire (c'est un grand livre
descriptif, qui insiste sur la visualité de
l'écriture), mais aussi culturelle puisque la
narratrice joue la disponibilité contre la
transgression, contribuant ainsi à désacraliser la
sexualité. Dans tous ces exemples, le moi n'est pas
posé préalablement à l'écriture mais s'invente au
cours du livre, il est "pris dans une ligne de
fiction" (Lacan).
Pour autant, le mot "autofiction" est gênant dans
son succès même, puisqu'il présuppose que la
littérature est par essence fictionnelle, ce qui est
faux : simple postulat statistique, venu d'Aristote.
Cette conception autorise les détracteurs de
l'écriture de soi, tel Valéry, à considérer qu'elle
est un genre falsifié, selon un paradoxe scolaire :
le roman serait plus vrai que les autobiographies
mensongères. Or l'écriture de soi n'a jamais
impliqué un renoncement à la mise en scène et à
l'invention. L'autofiction, qui postule une identité
de nom entre narrateur et personnage (comme
l'autobiographie) mais refuse le pacte de vérité
(comme le roman) flirte avec une dimension ludique,
qui en limite l'intérêt si on n'y sent qu'une
complaisance virtuose. Georges Perec a conçu des
autobiographies formalisées, mais nullement
gratuites, grâce à leur puissance historique (W ou
le souvenir d'enfance ou Je me souviens). Il
convient donc d'être prudent lorsqu'on utilise le
terme d'"autofiction" qui convient aux expériences
d'une Chloé Delaume ou aux raffinements identitaires
d'Anne Garréta (Pas un jour) plus qu'au pathos
d'Annie Ernaux (Journal du dehors) ou de Christine
Angot (L'Inceste). Chez cette dernière, la "prise de
parole" et l'effet de vérité constituent tout le sel
d'une oeuvre controversée, puisque typiquement
terroriste (1). La notion de pathos, dévalorisée par
un usage trivial du mot, est décisive pour mesurer
la qualité du récit autobiographique - Philippe
Forest (L'Enfant éternel) ou Camille Laurens
(Philippe) le rappellent dans leurs récits consacrés
à la mort de leurs enfants.
La vérité hors autobiographie
En face de l'hydre autobiographique, dont la force
est liée à la pertinence du regard qu'elle propose
dans une société fascinée par la transparence,
d'autres options sont possibles. Si la littérature
est la mieux à même de dire la vérité du monde
renversé (ce qui lui confère sa nécessité et empêche
sa "disparition"), les moyens employés divergent,
preuve de la richesse de ses possibilités : il
existe ainsi une tendance documentaire dans la
littérature française actuelle, représentée par Jean
Rolin (Chrétiens, Zone) ou François Bon (Sortie
d'usine, Daewoo). Ici, la "vérité" n'est plus liée à
une subjectivité exposée mais à un regard plus
neutre, quoique traversé par l'expérience du réel
(La Maladie de Sachs, Martin Winckler). A l'inverse
se situe le "roman romanesque", celui dont on
déplore souvent qu'il fasse défaut, capable
d'embrasser le monde et l'Histoire, comme on dit que
les Américains savent le faire, sur le modèle,
d'ailleurs, du roman français du XIXe siècle (2).
Houellebecq représente assez cette tendance : du bon
roman à thèses, à la fois cynique et touchant dans
la mesure où il prend au sérieux la plupart des
"grandes questions" qui animent notre temps (Les
Particules élémentaires, Plateforme). L'ambiance
sinistre et folle du monde vu comme asile d'aliénés
trouve en Régis Jauffret un interprète de choix
(Promenade ou Univers, univers). La veine plus
dérisionniste des auteurs des Editions de Minuit
doit son succès au renversement des principes
esthétiques sur lesquels était fondée cette illustre
maison : le burlesque et l'humour servent à
déstabiliser, de manière outrée, les apparences d'un
monde absurde. On préférera l'ironie politique d'un
Volodine, auteur transgenre venu de la
science-fiction et théoricien du post-exotisme, qui
vise à penser le monde gagné par la catastrophe (Le
Post-exotisme en dix leçons, Dondog). Une tendance
productive est la réappropriation romanesque de
personnages réels ou de faits historiques marquants.
En choisissant des figures du monde moderne, le
roman réécrit alors l'Histoire par ses icônes
(Ingrid Caven, de Jean-Jacques Schuhl, Madman
Bovary, de Claro), ou des figures de l'ombre
(L'Adversaire, Emmanuel Carrère). Il peut s'agir
aussi de "rejouer" des oeuvres, télévisuelles chez
Philippe Djian (Doggy bag), ou filmiques, comme dans
le superbe Cinéma, de Tanguy Viel, récriture du
Limier, de Mankiewicz.
La question de la langue reste décisive pour
proposer une autre vision du monde que celle que
véhiculent les langages formatés. De ce point de
vue, contrairement à ce qu'affirme Jacques Rancière,
il y a bien un "propre de la littérature", qui est
de constituer une autre langue à l'intérieur de la
langue. Si notre époque marginalise la littérature,
c'est qu'elle méprise la langue, mutilée par le "médialecte"
dénoncé par Gérard Genette (l'exemple-type : le
forçage de l'adjectif "surréaliste").
La littérature adopte alors divers usages tactiques
de son matériau : réponse réactive d'un Renaud Camus
défenseur de syntaxe, activisme d'un Valère Novarina
réinventant le français à partir d'une pratique
presque dialectale de la langue. Comment ne pas rire
à l'extraordinaire sens de la novlangue
contemporaine d'un Jean-Charles Masséra (We are
l'Europe) ? N'oublions pas la poésie, qui dans son
existence même propose une alternative à la langue
commune. Or nous avons en France, à défaut de
"grands écrivains fédérateurs", des poètes de
premier plan : Dominique Fourcade, Jacques Roubaud,
Jude Stéfan, et les plus jeunes Philippe Beck,
Olivier Cadiot, Tarkos, Nathalie Quintane,
expérimentateurs de l'hybridité - mais la poésie
peut aussi être une performance orale (Bernard
Heidsieck, Charles Pennequin) et investir les genres
(3).
La littérature n'est pas seulement un art mais aussi
un savoir sur les textes : elle ne demande donc qu'à
être mieux cartographiée pour être moins méconnue.
Thomas Clerc est écrivain et maître de conférences à
l'université Paris-Ouest.
1. Il est à noter que l'inspiration du Terroriste
s'épuise plus vite que celle de l'artisan du
langage.
2. Voir le succès des Bienveillantes, de Jonathan
Littell. Il s'agit, du reste, d'un roman à la
première personne.
3. Jude Stéfan, par exemple, est un grand
nouvelliste (Le Nouvelliste) et Jacques Roubaud
excelle dans l'autobiographie (La Boucle).
LE MONDE DES LIVRES | 25.03.10 |
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