Une
nation d'hommes blancs
Une jeune philosophe montre
comment l’idée de citoyenneté s’est
construite en même temps sur
l’exclusion des femmes et
l’exploitation coloniale.
Passionnant.
Il est tout à
fait remarquable que l’on remette
aujourd’hui au premier plan, sans
doute grâce à l’impact récent de ce
qu’on appelle d’un terme un peu
fourre-tout les études
postcoloniales, un aspect capital de
l’œuvre de Michel Foucault :
lorsqu’il élabore sa théorie du
pouvoir dans « la Volonté de savoir
» (1976), premier volume de son «
Histoire de la sexualité », et dans
les cours qu’il donne à cette époque
au Collège de France, son regard se
porte en effet sur la « gestion des
populations », ce qui renvoie non
seulement à la question du sexe (et
notamment de la famille) mais aussi
à celle de la race. Les discours
qu’il étudie sur la sexualité, le
genre et la race sont étroitement
imbriqués et relèvent de dispositifs
de pouvoir que l’on se doit
d’appréhender ensemble.
Une jeune philosophe a voulu prendre
au sérieux cette suggestion, pour
montrer comment l’idée de la nation,
quand elle s’est cristallisée en
France au xixe siècle, s’est appuyée
sur une représentation très
particulière du citoyen : il est un
homme, et il est blanc. Ce qui, bien
sûr, est le fruit d’un long travail
de fabrication idéologique, au cours
duquel les femmes, d’un côté, et les
esclaves des colonies, de l’autre,
ont été pensés, construits
pourrait-on dire, selon des schémas
identiques, destinés à les définir
comme naturellement inférieurs. A
travers notamment la notion de «
tempérament » : les femmes ont un
tempérament faible, les Noirs
déportés et les Indiens caraïbes
aussi.
Pour étayer sa démonstration, Elsa
Dorlin nous convie à une exploration
vertigineuse dans trois à quatre
siècles de traités médicaux et
philosophiques français. Pour y
déceler comment les catégories du «
sain » et du « malsain » ont
fonctionné comme des instruments de
domination. Les textes sur les
esclaves cités par Dorlin ont
presque tous pour objectif de
justifier par les traits de leur
nature l’ahurissante violence dont
ils sont l’objet. Et dans ce cadre
nosographique, on les compare
souvent – pour les maladies qui les
accablent et la manière dont leur
corps réagit – à des enfants ou à
des femmes. Le modèle de la
différence sexuelle a donc largement
servi à façonner la notion de race,
et la nation (où la femme devient
forte quand elle est mère de vrais
hommes) est sortie de cette double
formation conceptuelle.
On pourra certes reprocher à Elsa
Dorlin d’imposer parfois une logique
trop cohérente à des textes
disparates et, surtout, de s’emparer
de ressemblances de vocabulaire pour
en faire un peu vite les produits
d’une grammaire générative commune.
Mais l’ampleur de sa documentation
et la puissance de ses analyses
feront assurément de ce livre la
matrice féconde d’un renouveau de la
réflexion, tant sur le plan
théorique que politique.
« La Matrice de la race », par Elsa
Dorlin, préface de Joan W. Scott, La
Découverte, 310 p., 27 euros.
Elsa Dorlin
est maître de conférences en
philosophie à l’université de
Paris-I.
Didier Eribon
Le
Nouvel
Observateur - 2195 - 30/11/2006