Au tout début, ça ne se parle
guère. Ils sont là gênés, un peu
raides, guindés dans leurs
habits de circonstance : les
deux mères, l'une en face de
l'autre, qui sourient pour se
donner une contenance, et plus
loin, au bout de la table, les
pères, en costumes gris. Entre
les deux, embarrassés ou
peut-être vaguement ennuyés, les
deux jeunes promis, qui se
regardent sans se regarder,
s'épiant du coin de l'oeil. Au
restaurant Embassy, sur
Connaught Place (le coeur de la
circulation furieuse qui secoue
New Delhi), les messieurs en
chemise blanche, entrepreneurs
ou commerçants, ne sont pas les
seuls à faire des affaires. On
peut y observer, comme ce
jour-là, d'autres négociations -
largement aussi serrées : une
première confrontation en vue
d'un mariage arrangé, chose très
courante en Inde.
Seulement, quelle langue
parleront-ils, une fois que
l'atmosphère se dégèlera ? Dans
les tractations préliminaires,
la question a forcément été
évoquée - c'est une mention qui
figure en bonne place dans les
annonces matrimoniales. Avec 22
langues nationales (plus
l'anglais) et plus de 400
dialectes, l'Inde est riche
d'une diversité propre à donner
le tournis, mais aussi à
compliquer les stratégies
amoureuses ! Passé les premières
minutes de flottement, dans la
salle tranquille de l'Embassy,
la situation se résout donc à
l'indienne, si l'on peut dire :
les pères s'adressent la parole
en anglais, les mères en hindi
et les tourtereaux présumés dans
un mélange curieux, passant de
l'un à l'autre au fil de la
conversation languissante.
Compliquée, surprenante pour
un Occidental, formidablement
intriquée, la question des
langues est lourde de
conséquences et pas seulement
pour la recherche d'un conjoint.
Dans le domaine littéraire
encore plus qu'ailleurs, ce
problème se pose à tous les
auteurs : en fonction de
l'idiome dans lequel ils sont
publiés, les écrivains
connaîtront des destins souvent
très différents. A ceux qui ont
pu choisir l'anglais, langue du
colonisateur, mais aussi de la
mondialisation (parlée de façon
courante par moins de 4 % de la
population), les bénéfices d'une
possible ouverture vers
l'extérieur. " L'anglais est
la langue de la mobilité sociale
et du prestige ", explique
Urvashi Butalia, éditrice et
auteur d'un passionnant ouvrage
intitulé Les Voix de la
partition (Actes Sud, 2002).
Aux autres, ceux qui écrivent en
malayalam, en hindi, en bengali,
en tamoul ou en ourdou, le
relatif isolement des auteurs
dits " vernaculaires ", qui
auront toutes les peines du
monde à se faire traduire non
seulement dans les grandes
langues étrangères, mais aussi
dans les autres idiomes de leur
propre pays.
" On vit encore dans
l'ombre de l'anglais ", se
désole Pavan K. Varma,
essayiste, auteur du Défi
indien (Actes Sud, 2005, et
Babel) et directeur de l'ICCR,
équivalent de l'Alliance
française en Inde. " C'est la
langue des élites, qui sont
elles-mêmes écartées de leur
culture d'origine, pourtant très
riche et très complexe. Une
langue d'exclusion. Parfois,
vous parlez en hindi à quelqu'un
qui vous répond en anglais, pour
bien montrer qu'il peut le faire
! " Dans son grand bureau
précédé par un couloir typique
de l'administration indienne
(carreaux mouchetés par terre et
néons bleuâtres au plafond), ce
fonctionnaire du ministère des
affaires étrangères a pour sa
part éliminé le costume cravate,
au profit de la veste à col
boutonné. " La langue n'est
pas une question de confort,
martèle-t-il. Il faut se
réapproprier notre espace
culturel. "
" TROP MÉLO "
Oui, mais comment résister à
aux bénéfices économiques et aux
ouvertures offerts par l'anglais
? Cramponné à son téléphone,
pour suivre le bouclage du
dernier numéro du quotidien
anglophone Hindustan Times,
dont il est l'éditorialiste, le
romancier Indrajit Hazra s'est
confronté au problème. D'une
famille bengalie, l'auteur du
roman intitulé Le Jardin des
délices terrestres (Le
Cherche Midi, 2006 et Le Livre
de poche) a choisi l'anglais
pour sa " malléabilité ",
jurant qu'il n'est pas bon
écrivain dans la langue de ses
parents : " Trop mélo ",
sourit-il. Mais, dans la mesure
où il écrit en anglais, il ne
s'adresse pas ou peu à un public
situé à l'intérieur de l'Inde.
Or, explique-t-il, " le
marché anglo-saxon a tendance à
attendre que nous soyons un peu
des ambassadeurs de notre pays.
Que nous fassions dans
l'exotisme. Et nous sommes
fatigués de ça : si vous voulez
en savoir plus sur l'Inde, ne
lisez pas mes livres ! " A
l'inverse, le fait d'écrire en
anglais permet de dire des
choses (sur le sexe, par
exemple) qui ne seraient pas
admises par un lectorat en
langues indiennes, comme le
reconnaît le romancier Upamayu
Chatterjee.
Même quand ils optent pour
l'anglais, les romanciers sont
porteurs d'un double bagage.
" Le bengali est ma première
langue, remarque Indrajit
Hazra. Si vous me donnez un
coup de pied, c'est en bengali
que je crierai. Et il arrive que
je pense dans cette
langue, avant d'écrire en
anglais. " Ravi Shankhar
Etteth, lui, parle et écrit
parfaitement le malayalam.
L'auteur du polar La Couleur
du deuil (Liana Levi)
soutient que toute la partie
sensuelle de son écriture vient
du malayalam, en particulier les
impressions visuelles. Il lui
arrive d'ailleurs de rédiger des
nouvelles dans cette langue,
mais l'anglais lui est très "
confortable ". N'a-t-il pas
été élevé au milieu de la
porcelaine anglaise ? Et puis,
écrire en malayalam serait un
acte politique et cet auteur ne
veut absolument pas paraître
soutenir les autorités
communistes du Kerala, sa région
natale.
Certains choisissent
cependant les langues indiennes
- ou sont choisis par elles.
Quelques-uns, comme Nirmal Verma
ou Krishna Sobti, sont parvenus
à en vivre. D'autres, non. Ainsi
du poète hindiphone Ashok
Vajpeyi (éd. Caractères), qui
parle pourtant l'anglais avec un
magnifique accent de Cambridge.
" Je ne rêve pas en anglais,
dit-il, et ma petite enfance
n'a pas été bercée par
l'anglais. Comment pourrais-je
écrire de la poésie dans cette
langue ? "
Raphaëlle Rérolle