L'inusable
commerce de la chair

" La Dérobade " (1979)
de Daniel Duval,
adaptation du roman de
Jeanne Cordelier, avec
Miou-Miou. Prod DB©ATC
3000-prodis/dr
Réédition de " La
Dérobade ", l'effrayant
témoignage de Jeanne
Cordelier
Il y a
trente ans, en France, des
femmes se prostituaient.
L'information, troublante,
est le premier enseignement
à tirer de la réédition chez
Phébus de La Dérobade,
écrit en 1976 par Jeanne
Cordelier, ex-fille
publique. Se prostituer
signifiait alors, selon le
Larousse de 1975, " se
livrer à la débauche contre
de l'argent ".
L'équivalent du " Avale,
pense aux deux cents sacs
sur le coin de la table ",
attesté par Jeanne
Cordelier, page 132. Rappel
choquant d'une France que
Mai 68 vient de livrer au
" Jouir sans entraves "
(quoique) ; rappel pourtant
incontestable. Mais pourquoi
?
Jeanne Cordelier
l'explique tout au long de
ce portrait de 400 pages,
cru et dense. Issue d'un
milieu populaire, maman boit
et tape, l'aînée Lulu est
déjà partie vers la
débauche, mais Jeanne,
mineure, est amoureuse de
Jean-Paul, dessinateur
industriel chez Renault, et
protège ses petits frères
des coups ; elle l'écrit
elle-même : " J'avance,
confiante dans l'avenir. "
Mais lequel ? Phrase
suivante : " Et vlan !...
elle est là, fringante,
brillant de tous ses
chromes, une insulte à la
misère... Comme le choc est
brutal ! Je m'appuie contre
le mur. A qui peut bien
appartenir cette merveille ?
" Dans le bistro du
coin, tapant la carte avec
le père de Jeanne, elle
découvre Gérard. "
(...) Il brille comme sa
bagnole (...). Il n'est
pas beau, il a quelque chose
en plus, de la sûreté, de
l'élégance, de belles
paluches manucurées avec une
bagouze au petit doigt. "
Mais surtout il possède une
Thunderbird décapotable avec
sièges en cuir dans lesquels
Jeanne jouira " sur "
(sic) les doigts de Gérard.
Lire ce livre, trente ans
après, n'est pas chose
facile. L'éditeur ayant
intégralement maintenu le
texte d'origine, bien des
mots, " fafs " et
" filoches ", "
tremblons " ou "
constées ", aujourd'hui
disparus eux aussi, auraient
mérité une traduction en bas
de page. Mais, surtout, rien
n'est épargné au lecteur.
Jeanne, désormais entre les
mains de Gérard, sera
d'abord avortée sur un coin
de matelas sinistre, puis ce
sera la première nuit des
clients - " il a reniflé
la débutante et veut être le
premier à l'abîmer " -,
les premiers coups donnés
par Gérard : " Tu la
veux, ton avoine ? - Cogne
dur, pourri, plus fort, pas
là Gérard, pas les seins "
; puis la première nuit au
poste. " Allez,
maintenant donne ta pine,
une branlette ça fait d'mal
à personne, et puis ça
ferait rudement plaisir à
mes copines ", dit
l'amie France au planton à
travers les barreaux.
Suivront la première bagarre
de prostituées : "
Qu'est-ce qu'elle tenait
caché derrière son dos et
qui vient de m'ouvrir la
lèvre ? Une ceinture ?
Salope ! Tu te bats avec une
ceinture ! " Les
premières " vacances " dans
un hôtel de passe minable à
Cuers, sept minutes par
client, quarante passes par
jour. Etc. Parce que la
voiture était trop belle.
Une fois le livre
refermé, une seule solution
s'offre donc au lecteur ou à
la lectrice atterré(e) : se
souvenir que c'était il y a
trente ans. Qu'on ne fume
plus dans les commissariats,
qu'une autre France a vu le
jour. Que la misogynie,
alors fervente alliée du
masochisme féminin, n'a plus
cours. Que seules 2 millions
de femmes sont encore
victimes de violences
conjugales, 400 mourant sous
les coups de leur conjoint
chaque année. Que la
prostitution dans les
collèges est devenue
suffisamment alarmante pour
que des rapports alarmistes
voient le jour. Que c'est
vers 9 ans que commencent
aujourd'hui les premières
plaintes pour viol. Une fois
le livre refermé, on peut
aussi se dire que les
clichés innombrables
auxquels Jeanne et ses
camarades ne cessent de se
conformer ne sont plus de
mise. " Avale, se dit
Jeanne pour se donner du
courage, songe à la petite
paire de chaussures
Christian Dior que tu as vue
dans la vitrine. " Quelle
femme avalerait encore pour
de l'argent ? Quelle femme
penserait encore qu'elle a
au moins un con à vendre ?
Aujourd'hui, Mme
Cordelier appartient à la
préhistoire. Depuis la loi
Sarkozy sur la sécurité
intérieure de 2003, le
racolage, même passif,
d'autrui " en vue de
l'inciter à des relations
sexuelles en échange d'une
rémunération est puni ".
C'est par Internet que les
propositions sont faites par
des escort girls libres et
indépendantes. Voilà le vrai
progrès, le vrai "
travailler plus pour gagner
plus " enfin offert aux
femmes, la vraie égalité des
sexes enfin accomplie. Les
escort girls font fureur
auprès de banquiers,
avocats, show-bizers et
hommes politiques, mais même
les femmes en consomment
désormais avec leur amant,
quitte à se plaindre ensuite
que le produit n'était pas à
la hauteur. Aujourd'hui, on
ne parle plus de julots ni
de Mondaine, de syphilis ni
de cavettes affranchies par
le tapin. Aujourd'hui, on
parle produit, marché,
consommation. On veut, on
paie. Sodomie : 70 euros en
supplément.
Les filles ont gagné.
C'est elles toutes seules,
beaux quartiers ou pas,
premières règles passées,
qui se laissent baiser pour
un portable ou des euros.
Elles ont compris. La loi du
marché. Savoir se vendre.
Mme Cordelier peut aller se
rhabiller ; la repentance
n'est pas pour demain. (Se)
prostituer, à l'origine,
signifiait (se) déshonorer.
On dirait aujourd'hui "
accroître son capital ".
Dominique Sigaud
La Dérobade
de Jeanne Cordelier
Phébus, 426 p., 22 ¤.