Haïti :
Déménagement linguistique
Par Yves
Dejean [1]
Maturation et spontanéité
linguistiques
Les recherches et
les progrès en linguistique de la
seconde moitié du vingtième siècle ont
mis en lumière l’acquisition naturelle
et rapide de la ou des langues de leur
environnement par tous les enfants
normaux dès leur naissance (et même
avant, à en juger par les recherches
récentes de Jacques Mehler and Emmanuel
Dupoux sur l’acquisition
in utero ;
voir Mehler J, Dupoux E. 1994.
What Infants Know :
The New Cognitive Science of Early
Development.
Cambridge, MA : Blackwell). La réalité
et la nature de ce phénomène humain
universel contrastent vivement avec l’apprentissage
d’une langue étrangère par des personnes
qui se donnent la peine de l’étudier.
Cet apprentissage est souvent laborieux,
lent, incomplet, boiteux et sujet à
régression.
Quand on propose
l’apprentissage du français à plus de
huit millions de créolophones unilingues
d’Haïti comme une entreprise
obligatoire
dans un système scolaire, il est
nécessaire de réfléchir sérieusement à
sa possibilité, sa praticabilité et son
coût en temps, efforts, matériel, argent
et enseignants. L’examen de cet aspect
du problème semble totalement ignoré ou
escamoté par les auteurs d’un livre
récent L’Aménagement linguistique en Haïti :
Enjeux, défis et propositions
(par Robert Berrouët-Oriol, Darline
Cothière, Robert Fournier et Hugues
St-Fort, Éditions du CIDHICA et de
l’Université d’État d’Haïti, 2011). Ces
auteurs semblent considérer cet
apprentissage obligatoire du français
comme quelque chose qui va de soi, comme
la vaccination de toute une population
menacée par une épidémie pour laquelle
on possède un vaccin efficace.
Les auteurs du livre annoncent
« l’entrée dans la plénitude des
langues », créole et français. C’est une
belle formule pittoresque, mais sans
contenu substantiel et qui minimise ou
méconnaît la différence radicale de deux
processus dont l’un, l’acquisition d’une
langue maternelle, n’est et ne peut être
l’objet d’aucune législation, faisant
partie du développement naturel de tout
organisme humain.
Mon examen dans cet
article se veut une critique rigoureuse
de l’ouvrage. Une première remarque
attire l’attention sur les limites et
carences probables, voire inévitables,
d’un aménagement linguistique conçu
hors
d’Haïti, favorisant certaines
omissions.
On notera comme
très sérieuse l’omission
de quatre études
(du type « feasibility studies ») qui
devraient se faire en préalable pour
éclairer les possibilités de
l’apprentissage du français par le
peuple haïtien :
Premièrement :
l’omission d’une étude des
caractéristiques de l’apprentissage
d’une nouvelle langue, hors du milieu de
vie et d’activité des intéressés, par
une
masse
de locuteurs
unilingues
du créole dont au moins trois (3)
millions sont totalement illettrés. Cet
apprentissage se ferait en l’absence de
grandes facilités structurelles. Une
telle carence signifie :
• l’absence d’un grand nombre
d’enseignants qualifiés et, bien sûr, de
spécialistes de l’enseignement du
français ; l’absence de contact avec des
parents, des proches ou des amis adultes
qui soient à la fois créolophones et
francophones ;
• l’absence presque totale de contact
avec des locuteurs natifs du français ;
manque général d’accès, ou accès très
restreint, à des instruments
pédagogiques modernes (magnétophones,
vidéos, ordinateurs) ;
• absence d’un environnement familial ou
académique propice à l’étude - absence
de chaises, tables, tableaux, étagères
pour livres, cahiers, stylos, crayons,
dictionnaires ; rareté extrême de locaux
bien équipés pour la majorité des élèves
fréquentant une école ;
• participation d’un nombre
considérable, probablement majoritaire,
d’enfants, de jeunes et d’adultes
sous-alimentés ;
• éclairage
électrique insuffisant et irrégulier,
même en milieu urbain et presque
inexistant en milieu rural.
Deuxièmement, l’omission d’une
estimation de la
durée prévisible
normale
d’un apprentissage linguistique efficace
d’une langue seconde. Combien de temps
faudra-t-il en moyenne par jour, par
semaine, par mois, par année, pour
arriver à la possession solide et
durable d’une langue non pratiquée dans
le milieu ambiant de vie ? Peut-être
cinq à dix ans d’étude sérieuse ?... Par
quel tour de force peut-on combiner un
programme scolaire chargé dans la langue
maternelle d’une masse d’enfants
unilingues créolophones et l’étude
parallèle efficace, donc consommatrice
de temps, d’une langue étrangère à la
vie et aux activités quotidiennes du
milieu créolophone ambiant ?
Troisièmement,
l’omission d’une étude sérieuse de la
rétention
d’un système linguistique péniblement
appris, rarement maîtrisé, dans un
milieu créolophone à cent pour cent. En
1963, après plusieurs années d’étude
personnelle restreinte d’éléments
d’hébreu biblique, j’ai suivi un cours
intensif d’hébreu moderne au centre
communautaire juif d’Ottawa (Jewish
Community Center). Le professeur, une
spécialiste venue d’Israël, a dispensé
ce cours d’hébreu par l’hébreu (ivrit be
ivrit) à un groupe de huit étudiants -
sept hommes d’affaires juifs canadiens
anglophones (projetant une visite en
Israël) et moi-même. J’étais le seul à
n’avoir jamais manqué une séance et à
pouvoir consacrer un temps considérable
chaque jour à l’étude personnelle de
l’hébreu moderne et biblique. A la fin
du cours je me tirais honnêtement
d’affaire, au jugement de la spécialiste
israélienne qui avait beaucoup apprécié
mon assiduité et mon application. Au
mois de septembre 1963, j’entrais dans
le programme de maîtrise à l’Oriental
Seminary (dont le nom a été modifié
depuis) de l’université The Johns
Hopkins University, Baltimore, Maryland,
U.S.A., pour un an d’études intensives
de l’hébreu biblique. En juin 1964 j’y
ai obtenu la maîtrise (M.A) en hébreu
biblique. J’ai depuis lors traduit une
bonne partie des 150 psaumes et
récemment le Cantique des Cantiques et
les onze premiers chapitres du livre des
Proverbes de l’hébreu en créole. Mais je
suis incapable de tenir ou de comprendre
une conversation en hébreu. Tout au plus
je peux dire quelques banalités comme je
l’ai fait il y a quelques mois en
rencontrant une Haïtienne qui a vécu une
partie de son enfance en Israël et qui
parle l’hébreu couramment.
Quatrièmement,
l’omission d’une étude s’appuyant sur
une enquête touchant quelques centaines
d’Haïtiens qui auraient péniblement
acquis, après douze ans de scolarité en
français, une bonne maîtrise du français
oral et écrit et qui vingt ans après la
fin de leurs études ont très peu de
contact avec le français parlé et écrit.
C’est le cas de nombreux boulangers,
boutiquiers, chauffeurs de taxi, de
tracteur, de transport, coiffeurs,
cordonniers, couturières, infirmiers,
mécaniciens, menuisiers, pâtissières,
pompiers, tailleurs, techniciens de
laboratoire, etc.
Sont-ils encore
francophones ?...
Quatre études
sérieuses, comme celles suggérées
ci-dessus, auraient fait douter d’une
pratique pédagogique possible et
efficace qui permettrait à la
masse
unilingue créolophone
d’aujourd’hui d’être remplacée dans une
trentaine d’années par une
masse
bilingue
créolophone et francophone.
Une autre étude
sérieuse qui n’est pas proposée dans
l’ouvrage devrait répondre à cette
question : Pourquoi n’avons-nous pas en
2011 au moins
un demi million
de bilingues créolophones et
francophones, en dépit du fait que
l’enseignement scolaire s’est fait
en
français
de tout temps ? Sans doute on dira, ce
qui est exact, que cet enseignement n’a
jamais été dispensé à la totalité, pas
même à la majorité, probablement pas
même à la moitié des enfants haïtiens
d’âge scolaire. Cependant dès 1978,
d’après les chiffres de Serge
Petit-Frère « la population
scolarisable » était de 1 121 251
(L’Education Haïtienne en Question,
1980 : 37). Les écoles publiques
comptaient 280 187 élèves. Il n’y a pas
de chiffres pour les écoles privées. On
sait que déjà il y a 33 ans, le nombre
d’élèves des écoles privées dépassait
largement celui des écoles publiques. Or
même en se contentant d’utiliser un
nombre égal pour ces deux groupes
d’écoles, on obtient un total dépassant
le demi million. On peut penser que
depuis 1978 la moitié des enfants du
pays sont passés par un système scolaire
axé sur la langue française, sans doute
pas assez longtemps, et certainement pas
soumis à un système d’enseignement
miraculeux… inexistant.
On relèvera deux
expressions inexactes à la page 36 du
livre
L’Aménagement Linguistique en Haïti.
Après avoir noté avec justesse que
« tous les locuteurs nés et élevés en
Haïti parlent et comprennent le
kreyòl », le texte ajoute : « En fait,
beaucoup ne parlent que cette langue ».
Le mot « beaucoup » n’est pas seulement
imprécis. Il risque d’induire en erreur
beaucoup de lecteurs. Si je dis : « Les
Etats-Unis sont le pays le plus riche de
la planète. Cependant
beaucoup
d’Américains ne mangent pas à leur
faim », je puis penser à un demi million
de personnes pour une population de plus
de 273 millions. Mais un lecteur qui
n’est pas au courant de la situation
haïtienne et qui consulte un
dictionnaire (Collins Concise Dictionary
2001) estimant la population d’Haïti, en
1999, à 6 millions 884 000 pourrait
interpréter « beaucoup » comme un groupe
restreint, mais substantiel, de deux
millions d’unilingues haïtiens, ce qui
serait faux. En effet, c’est
la vaste
majorité des Haïtiens qui « ne parlent
que le kreyòl », une population
créolophone unilingue d’au moins 9
millions.
L’expression « un
savoir linguistique inné » (p. 36) est
une formule heureuse qui devrait
provoquer le rejet de la thèse
principale du livre sur « l’égalité de
droit et
de fait
[je souligne] du créole et du
français. » L’acquisition
du créole par tous les Haïtiens nés et
élevés en Haïti se fait dès leur
naissance sans aucun effort conscient
grâce à la possession d’un savoir
linguistique inné (ce que le linguiste
Noam Chomsky appelle la « faculté du
langage »). Ce processus d’acquisition
d’une langue maternelle est très
différent de tout apprentissage de
langue seconde qui se fait de façon
consciente et souvent ardue. Selon une
remarque de Steven Pinker dans son
ouvrage How the Mind Works (New York :
Norton & Co, 1997, p. 31), « We do not
learn to have a pancreas, and we do not
learn to have a visual system, language
acquisition [etc] » (« Nous n’apprenons
pas à avoir un pancréas, et nous
n’apprenons pas à avoir un système
visuel, à acquérir la langue
[maternelle] »). C’est que, comme
Chomsky, il classe la faculté du langage
parmi nos « organes mentaux », comme
« une partie spécialisée » du cerveau.
On doit affirmer aussi qu’un processus
d’acquisition de langue maternelle
décrit la situation d’un tout petit
groupe d’Haïtiens par rapport à la
connaissance du français. On ne dispose
d’aucun chiffre à ce sujet. Mais
n’importe quel observateur compétent et
objectif devrait admettre que
l’acquisition du
français comme langue maternelle
n’est le fait que d’une minorité ne
dépassant guère vingt mille francophones
bilingues. La plupart des autres
francophones d’Haïti ont
appris
le français au prix de grands efforts au
cours d’une longue scolarité. Que
conclure ? Si on se risque à estimer le
nombre de personnes bilingues en Haïti,
c’est-à-dire comprenant et parlant
couramment le français et le créole, à
300 000 (trois cents mille), chiffre
arbitraire mais vraisemblable, on doit
reconnaître le contraste suivant :
20
000 ont
acquis
le français comme langue maternelle dans
leur prime enfance
280
000 ont
appris
le français au prix de grands efforts au
cours d’une longue scolarité.
Le créole, langue
acquise
comme langue maternelle dans la prime
enfance par
toute la population
d’environ 9 millions d’Haïtiens, ne peut
pas être mis sur pied d’égalité
de fait
avec le français, non acquis dans la
prime enfance, mais étudié et appris
avec effort et en dépendance d’un
enseignement prolongé par un groupe très
restreint ou acquis comme langue
maternelle par un groupe encore plus
restreint. Les résultats de
l’apprentissage d’une langue non acquise
spontanément au contact d’un entourage
l’utilisant naturellement et avec une
grande fréquence sont caractérisés par
une grande diversité quant aux niveaux
de compétence linguistique. Certaines
personnes manifestent une facilité
relative dans l’apprentissage alors que
d’autres marquent une certaine lenteur
et ont beaucoup de difficultés à
apprendre. Un nombre restreint développe
une connaissance remarquable du
français. Chez les locuteurs bilingues
du milieu haïtien en général et plus
particulièrement chez ceux qui étaient
des créolophones unilingues avant une
scolarité prolongée, on notera des
phénomènes d’interférence dans les deux
sens. Des tournures créoles envahissent
leur emploi du français oral. Quelques
exemples :
(1)
C’est demander que je demande.
(2) Tu
es fréquent oui toi-même.
(3) Où
est ton frère ? — Je ne sais pas, non.
(4) Tu
n’es pas bien dans ta tête, non.
Des tournures influencées par le
français, inconnues des créolophones
unilingues, se multiplient dans le
langage parlé et écrit de bilingues en
créole. Exemple de tournures
parfaitement grammaticales en créole :
(5) M
konn pale kreyòl, m konn ekri kreyòl.
risque de se transformer sous la plume
de certains bilingues en :
* M
konn pale e ekri kreyòl.
On note un
faux pas semblable dans le livre
L’aménagement linguistique en Haïti,
p. 216, Pwopozisyon 6.9 :
* … pou
met kanpe epi kontwole pwogram edikasyon
…
(L’astérisque indique une phrase non
grammaticale.)
Comparez les trois exemples (6), (8),
(10) et les exemples (7), (9), (11) :
(6) Bòs
la met yon kay tòl kanpe epi li kouvri
li.
(7) *Bòs
la met kanpe epi kouvri yon kay tòl.
(8) Bòs la monte yon kay tòl epi li
kouvri li.
(9) *Bòs
la monte e kouvri yon kay tòl.
(10) Ti vakabon an joure ti sè l la e li
bat li.
(11) *Ti
vakabon an joure e bat ti sè l la.
On notera en passant que la
grammaticalité des exemples (6), (8) et
(10) ou l’agrammaticalité des exemples
(7), (9) et (11) dépend de l’application
ou de la violation d’une puissante règle
syntaxique du créole qui exige que le
complément suive immédiatement le verbe
dont il est l’objet.
(12)
Tijan mare chwal la nan lakou a.
(13) *
Tijan mare nan lakou a chwal la.
(14) Se
nan lakou a Tijan mare chwal la.
(15)
Pòpòl li jounal souvan.
(16) *
Pòpòl li souvan jounal.
(17)
Pòpòl vale vè dlo a vit.
(18) *
Pòpòl vale vit vè dlo a.
(19)
Mari keyi yon bèl flè nan pye choublak
la. (20) * Mari keyi nan pye
choublak la yon bèl flè.
On trouve la
mention des « deux langues haïtiennes »
à la page XVI et 74. Il est absolument
normal et banal de dire qu’il y a plus
de cinquante millions de Français dans
l’Hexagone. Mais je n’ai jamais lu ou
entendu dire qu’il y a en France
plusieurs langues françaises, par
exemple le breton, le provençal,
l’alsacien, le corse. Pour qu’une langue
soit haïtienne, il faudrait,
semble-t-il, qu’elle soit commune à
l’ensemble de la population d’Haïti, à
la majorité, ou qu’elle soit la langue
unique du plus grand nombre de locuteurs
d’une minorité. Ce qui voudrait dire
ceci : En Haïti, il y a une majorité,
mais pas une totalité de créolophones.
Or c’est
toute
la population qui acquiert le créole
comme leur langue maternelle dès la
prime enfance. C’est une minorité infime
des neuf millions d’habitants qui
acquiert le
français comme
langue maternelle
dès la prime enfance et c’est un autre
groupe minoritaire (pas même un million
des 9 millions ou plus) qui accède
péniblement, après plus de huit ans de
scolarité, à une maîtrise suffisante du
français pour être même minimalement
fonctionnels en français (en
compréhension et en conversation). Et il
n’existe
aucune
minorité francophone non fonctionnelle
en créole.
La promotion de l’instruction en
français au Québec (et dans les zones
francophones du Canada) a contribué à la
valorisation du français. En Haïti, la
promotion de l’instruction en français a
contribué à la dévalorisation du créole.
Il faut clarifier la notion de langue
officielle pour le grand public. Une
langue officielle devient telle quand
une constitution lui décerne ce titre.
Par exemple depuis le 19 mars 1987,
l’article 5 de la Constitution de la
République d’Haïti déclare le créole et
le français langues officielles, alors
que depuis 1918, l’article 24 de la
Constitution, rédigée « sous parasol
yankee » (selon une formule d’Emile
Roumer) stipulait que « Le français est
la langue officielle. Son emploi est
obligatoire en matière administrative et
judiciaire. »
Compétence linguistique et
transmission des savoirs
On trouve une
affirmation très valable à la page 126 :
« la compétence linguistique est la
garantie première de l’efficacité de la
transmission des savoirs. » Il faut
prendre acte de la compétence
linguistique de
toute
la population haïtienne en créole. C’est
ce que j’ai fait depuis une cinquantaine
d’années. Et depuis lors je n’ai pas
cessé de proposer qu’on l’utilise à fond
pour la transmission des savoirs, sans
attendre vingt (20) à trente (30) ans
avec l’espoir de l’acquisition d’une
compétence en français - une compétence
improbable et chimérique. Ce n’est
pourtant pas moi qui dresse le bilan de
la page 114 : « le problème de l’immense
échec scolaire, de la déperdition
scolaire et de l’exclusion sociale qui
caractérisent le système éducatif
haïtien ? »… « sur chaque 100 élèves qui
entrent en 1re année fondamentale,
seulement 8 d’entre eux ont atteint la
classe de philo. » Les auteurs n’ont pas
pensé à une distinction entre
la compétence
linguistique
acquise
et la compétence linguistique
apprise
. Pour
l’acquisition des savoirs, la première
est une condition
nécessaire,
mais la seconde ne l’est pas.
La compétence
linguistique
acquise
en allemand d’Einstein était une
condition
nécessaire
pour lui permettre d’amorcer et
d’approfondir ses découvertes
extraordinaires en physique, qu’il ait
eu ou non une compétence linguistique
apprise dans une autre langue.
Pareillement la compétence linguistique
acquise
de Noam Chomsky en anglais était une
condition
nécessaire
pour le développement des connaissances
extraordinaires qu’il possédait déjà à
l’époque de la rédaction et de la
publication de
Syntactic
Structures.
Mais je ne crois pas que Berrouët-Oriol
pourrait penser qu’en 1957, il était
nécessaire à Chomsky d’avoir une
compétence linguistique apprise en
français, malgré sa familiarité avec les
idées de Descartes, pour déclencher la
révolution linguistique de l’époque. Ce
n’est pas non plus sa connaissance de
l’hébreu due à l’enseignement reçu de
son père, spécialiste en la matière, qui
nous vaut le renouvellement de la
linguistique moderne.
« Borné dans sa nature, infini
dans ses vœux »
Le domaine de la connaissance est
illimité. En principe, aucune autorité
humaine n’a le droit d’interdire l’accès
à une branche du savoir à quelqu’un qui
désire s’instruire. Les langues font
partie des objets d’investigation
possible. N’importe qui a le droit
d’apprendre une langue qu’il ne connaît
pas. Mais que veut-on réclamer, à la
page 126, en parlant des droits de la
majorité unilingue créolophone vis-à-vis
de « la maîtrise programmée et mesurable
de deux langues » ? Tout être humain a
le droit d’étudier et d’essayer de
s’approprier une langue qu’il n’a pas
acquise dans le milieu de sa naissance
et de son enfance. Mais si l’on dit
qu’il a le droit d’exiger qu’on lui
enseigne une autre langue (à plus forte
raison jusqu’à ce qu’il la maîtrise),
c’est une position indéfendable et
irréaliste au regard d’une communauté de
plusieurs millions d’individus. On
pourrait poser la question d’un droit
individuel de réclamer les moyens
financiers d’apprentissage d’une autre
langue si l’on est citoyen d’un pays qui
peut se permettre la folie de dépenser
des milliards par année en armes de
destruction massive. Bien sûr, cette
question n’est pas sérieusement posée
aux Etats-Unis.
Spécificité
Dans tout pays où
vivent deux ou plusieurs groupes humains
se pose un problème de rapport entre les
langues (plus précisément, entres les
locuteurs), ce qui amène une remarque de
la page XVII : « Trouver cet équilibre
n’est jamais facile pour aucun pays dans
la même situation… » Il s’agit
manifestement d’un équilibre, dans
l’emploi administratif et éducatif,
entre deux langues. Mais la spécificité
du cas d’Haïti c’est que le créole, et
le créole seulement,
EST
la langue comprise et parlée par
TOUTE LA
POPULATION,
d’une part. Et d’autre part, le français
est une langue non comprise et non
parlée par plus des trois quarts de la
population. En outre, il n’y a pas en
Haïti de division géographique à
intervenir dans l’utilisation d’une
langue plutôt que d’une autre,
c’est-à-dire du créole plutôt que du
français. On doit se demander s’il y a
« aucun pays dans la même situation »
qu’Haïti. Corbeil cite comme modèles
spécifiques et bien connus « dont Haïti
pourrait s’inspirer » 1) le Canada ; 2)
le Québec ; 3) la Catalogne ; 4) la
Belgique ; 5) la Suisse. Or dans ces
cinq « modèles » principaux, il existe
une situation
foncièrement
différente de celle d’Haïti.
Le Canada est un immense pays de 30 626
000 habitants (chiffres de 1999) dont 7
363 262 vivaient au Québec et 23 262 738
ailleurs. Compte tenu du fait qu’il y a
des anglophones vivant au Québec et des
francophones ailleurs au Canada, les
chiffres ci-dessus valent pour une
estimation approximative mais suffisante
de la proportion des locuteurs des deux
langues principales du pays, en
négligeant le comput des minorités
autochtones ou originaires d’autres
parties du monde. A l’échelle du pays
entier il faut compter 21 fois plus
d’anglophones que de francophones au
Canada. Et on doit noter chez bon nombre
de francophones canadiens une
connaissance, une compréhension et une
pratique relativement satisfaisantes de
l’anglais, dues plutôt au contact entre
locuteurs de l’une ou l’autre langue
qu’à un apprentissage scolaire. On voit
dès lors que cette situation langagière
n’est pas comparable à celle d’Haïti et
que toute politique d’aménagement dans
ces deux milieux devrait avoir des
orientations très différentes et peu
comparables.
Le deuxième
paragraphe de la page 96 est une
dérobade. L’état haïtien ne peut pas
présenter une réglementation en hébreu
ou en japonais sur la construction
d’immeubles « dans le respect des normes
parasismiques reconnues ». Pourquoi ?
Parce qu’il doit légiférer dans une
langue
comprise
de ses administrés. Il ne peut pas
légiférer en anglais. Pourquoi ? Parce
que l’anglais n’est pas une langue
officielle.
Donc cette législation serait
inconstitutionnelle.
« Mais il devra aménager sa
communication et légiférer
dans une
langue comprise par la totalité de la
population,
le créole ». C’est une citation dont je
souligne une partie. Et dans la ligne de
ce raisonnement, je formule une
conviction personnelle : l’état ne devra
pas légiférer
en français
qui n’est point la « langue comprise par
la totalité de la population ». Plus
précisément : le français est une langue
non
comprise
par plus des trois quarts de la
population. Légiférer en français serait
constitutionnelle, mais il faut dire
clairement qu’une telle décision serait
irrationnelle,
antidémocratique, contraire au droit à
la compréhension de plus de six millions
de citoyens haïtiens. Il faudrait alors
s’opposer à la malveillance d’un
gouvernement qui exclurait la majorité
de la population de la compréhension
immédiate possible d’une telle loi. On
dira sans doute que la publication
parallèle en créole ouvrira l’accès à la
compréhension générale, mais sans faire
remarquer que la publication en deux
langues, le créole
et
le français, de toute la législation
oblige les contribuables du pays le plus
pauvre des Amériques à se saigner à
blanc pour l’exaltation du français.
Alors que
toute
la population dotée de l’usage de la
parole comprend le créole et le parle
tous les jours.
Trois étapes
En Haïti on compte près de 10 millions
de créolophones. Si l’on estime le
nombre de bilingues à 300 000 personnes
comprenant et parlant aisément le
français et capables de converser avec
des francophones de France, Belgique,
Suisse, Québec, etc., le nombre des
monolingues s’élève à 9 700 000 environ.
Une politique d’aménagement linguistique
qui vise à donner à 7 millions de
Québécois francophones, jouissant d’une
certaine aisance économique, dès l’école
primaire et secondaire, un accès à la
langue anglaise des 23 millions
d’anglophones, dans un pays où les
moyens surdéveloppés de communication
routière, ferroviaire, fluviale,
aérienne, téléphonique, radiophonique,
télévisée mettent en contact les
citoyens des différents groupes
linguistiques, ressemblerait assez peu à
un aménagement linguistique valable,
possible, prévisible pour Haïti
Au Québec en particulier, et au Canada
en général, francophones et anglophones
jouissent aujourd’hui, en pleine
liberté, de tous les avantages qu’assure
l’utilisation sans entrave de leur
langue maternelle dans tous les domaines
à l’oral comme à l’écrit.
En Haïti, où tout le monde fonctionne en
créole et où l’immense majorité n’a pas
d’autre langue que le créole, le premier
pas à faire dans l’aménagement
linguistique ce serait d’exiger que tous
les fonctionnaires de l’état, dans leur
rôle de fonctionnaire - du Président de
la République au balayeur d’un bureau
public quelconque - s’exprime en public
en créole, sauf s’il appartient à un
corps d’interprètes traduisant oralement
des propos destinés à des ambassadeurs,
fonctionnaires et hommes d’affaires
étrangers.
Le deuxième pas serait d’instaurer un
enseignement pratique de la langue
française vers la fin du cycle primaire
et pendant le secondaire. Et cela sans
l’illusion que tous les scolarisés
deviendront ou devraient devenir des
francophones fonctionnels. A ma
connaissance, aucun pays n’a obtenu de
la grande masse des scolarisés
l’apprentissage effectif d’une langue
étrangère qui ferait de tous les élèves
de la dernière année du secondaire, par
exemple,
de la
République Dominicaine des anglophones,
des U.S.A. des francophones,
du Brésil des anglophones,
de la France des hispanophones,
du Royaume Uni des germanophones,
de la Chine des hispanophones,
de l’Australie des sinophones,
etc.
Le troisième pas,
le plus important, sera d’organiser
l’enseignement de la lecture, de
l’écriture, du calcul, de toutes les
autres matières scolaires
EN CRÉOLE
au niveau primaire, secondaire et
universitaire.
Absurdité constitutionnelle
On devrait
reconnaître objectivement que la
scolarisation universelle, amorcée au
dix-neuvième siècle et poursuivie au
vingtième, a eu lieu en Amérique du Nord
(Canada, Etats-Unis), en Amérique du Sud
(Argentine, Chili), en Asie (Corée,
Japon), en Europe (Allemagne, Autriche,
France, Italie, Pays scandinaves,
Royaume-Uni, etc.), sans l’intervention,
sans l’intermédiaire, sans l’influence
importante d’académies dirigeant un
aménagement linguistique comme condition
indispensable. Pourtant on insiste
lourdement sur l’élaboration préalable
« d’un plan cohérent d’aménagement
linguistique » et la création d’une
académie créole. On ne se donne même pas
la peine de signaler et de critiquer l’absurdité
de la formulation de l’article 213 de la
Constitution de 1987, cité partiellement
avec complaisance à la page 122. Le
voici au complet : « Une académie
haïtienne est instituée en vue de fixer
la langue créole et de permettre son
développement scientifique et
harmonieux. »
On ne pourrait fixer une langue qu’en
prenant acte du décès de ses derniers
locuteurs. Le latin et le grec classique
sont fixés, sont à l’état cadavérique,
depuis la disparition de leurs derniers
usagers en Grèce et au Latium. Les
lettrés européens et les hommes d’église
qui ont utilisé le latin pendant
plusieurs siècles n’ont pu faire évoluer
sa syntaxe.
Prenons comme exemples cinq langues
européennes importantes qu’ont parlées
et écrites de nombreux savants,
éducateurs et écrivains connus. Il est
clair que l’évolution ou le
développement de l’allemand, de
l’anglais, de l’espagnol, du français et
du russe ne s’est pas fait en dépendance
d’institutions savantes, d’académies et
de linguistes réputés.
Pour appuyer cette
affirmation qui risque d’étonner
beaucoup de scolarisés, il suffit de
leur rappeler que l’Académie Française
n’a rien à voir avec le genre masculin
ou féminin (le,
la, un, une, ce, cette, celui, celle,
il, elle),
avec les désinences verbales, avec la
place des adjectifs (un
gros chien, un chien maigre),
avec la position d’un pronom sujet dans
l’affirmation ou l’interrogation (elle
est charmante, est-elle charmante ?),
etc. Et si trop peu d’Haïtiens sont
émerveillés par la structure du créole,
c’est parce que
la réflexion
sur l’unique système linguistique commun
à toute la population n’a jamais été
suggérée, encouragée, entreprise,
appliquée, menée à bien par les
programmes scolaires du passé et du
présent.
Une bouche, deux yeux
Dire du créole
qu’il est « sur un pied d’égalité
statutaire avec le français et aux côtés
du français » (chapitre IV, p. 145)
c’est reconnaître un progrès dans la
législation. Mais c’est insuffisant. Par
exemple, en 1980, annoncer la libération
d’un groupe de prisonniers politiques
détenus à Fort-Dimanche, c’était une
bonne nouvelle, mais très insuffisante
au regard de la violation générale des
droits humains par la dictature. On
remarquera la formule « d’égalité
statutaire » qui équivaut à la
reconnaissance officielle du créole et
du français par la constitution de l987.
On a l’impression que Berrouët-Oriol (p.
126) voit là une obligation de mettre
sur pied d’égalité « l’usage
du créole et du français… dans tout le
système éducatif… » Une législation peut
être valable, légitime et par là
moralement contraignante. Mais une
législation peut aussi être
irrationnelle, illégitime,
déraisonnable, inapplicable et par là
non contraignante moralement.
Berrouët-Oriol fait un pas de plus en
parlant de la « maîtrise mesurable de la
compétence linguistique (comme) garantie
première de l’efficacité de la
transmission des savoirs… » Mais aucun
être humain n’a ontologiquement besoin
d’une « compétence linguistique » en
deux
langues pour se voir garantir
« l’efficacité de la transmission des
savoirs ». La garantie requise est
assurée par le recours approprié à
n’importe quelle langue maternelle dont
l’utilisation n’est pas bloquée,
contrariée ou refusée par la perversité
d’une organisation étatique plutôt que
sociale refusant de transmettre les
savoirs à une masse de sujets normaux,
dans leur propre langue. Ce n’est donc
pas l’imposition à cette masse d’un
long
processus préalable, arbitraire,
difficile, pénible et incertain
d’apprentissage d’une autre langue
(si prestigieuse et instrumentée
soit-elle) qui constituerait une réponse
rationnelle et valable à ses besoins et
à ses possibilités. La solution c’est
l’utilisation sans retard et sans
réticence de sa propre langue, le
créole, qui pardessus le marché est
aussi langue maternelle de tous les
enfants nés et élevés en Haïti. Certes
des mesures urgentes et possibles
peuvent assurer en quelques mois, tout
au plus en deux ou trois ans, la
création d’instruments pédagogiques
adéquats et suffisants pour entreprendre
une œuvre de justice et de réparation
envers une masse exploitée ou négligée
depuis plus de deux cents ans par un
groupe restreint de bilingues tous
locuteurs natifs du créole. Il est
extrêmement important quand on travaille
pour l’avancement d’une communauté
souffrant d’un retard tragique dans son
développement humain, politique,
économique et technique de distinguer
soigneusement ce qui est possible en
soi, probable, faisable, réalisable à
court terme ou à long terme.
Armstrong a marché
sur la lune le 20 juillet 1969. Il est
donc
possible
que les auteurs du livre
L’aménagement
linguistique en Haïti
marchent sur la lune. C’est improbable.
Ce n’est pas faisable. Ce n’est pas
réalisable. Ce n’est donc pas réaliste
d’envisager la chose. De même c’est
possible qu’un être humain normal
apprenne une langue étrangère aux
activités quotidiennes de son milieu de
vie. A quelles conditions ? En
consacrant combien de temps et d’efforts
à son apprentissage ? On n’a aucun
exemple historique d’un pays de quelques
millionsd’habitants dont l’ensemble de
la population aurait appris à
fonctionner et fonctionne réellement
dans une langue étrangère, la
comprenant, la parlant, la lisant,
l’écrivant et l’utilisant, sans
difficulté, dans ses activités
éducatives, sociales, religieuses,
économiques, sanitaires, sportives,
ludiques, etc. Je ne vois pas
d’objection à l’idée qu’un citoyen
canadien de la province de Québec, un
territoire riche, couvrant 1 640 880
kilomètres carrés, habité seulement par
10 millions d’êtres humains, exigerait
de l’Etat qu’il fasse les dépenses
nécessaires pour assurer à ses citoyens
l’étude d’une autre langue, non
maternelle - l’anglais pour les
francophones, le français pour les
anglophones.
Je ne m’imagine pas
comment un grand nombre de mes
malheureux compatriotes d’Haïti qui
n’ont pas un logement décent, qui ne
mangent pas toujours à leur faim, qui
n’ont ni l’eau courante, ni
l’électricité, ni la garantie de soins
médicaux, auraient le droit d’exiger
qu’on leur fournisse le luxe d’étudier
une langue étrangère à leur milieu de
vie, le français, pendant plusieurs
années, jusqu’à une maîtrise
satisfaisante. Ils font partie de la
majorité de la population qui n’a pas eu
la possibilité d’acquérir le français
par un bain linguistique entre deux ans
et onze ans. N’est-il pas beaucoup plus
réaliste pour l’ensemble de la
population, toute entière créolophone,
d’exiger une scolarité pleinement
satisfaisante, dans la langue créole de
tous les Haïtiens, comprenant le
préscolaire (jardin d’enfants), le
primaire, le secondaire et
l’université ? Les trois premières
lignes de la page 151 parlent
d’objectivité et semblent objectives. Un
lecteur informé et à la fois exigeant et
rigoureux s’arrêtera à une expression au
futur. On mentionne que « Grâce à cette
réforme » (la réforme Bernard de 1979)
« la prise en compte de la langue
maternelle des Haïtiens dans le système
« éducatif ainsi que l’adaptation de la
didactique du français au milieu haïtien
seront
[je souligne] abordées pour la première
fois en toute objectivité… » Mais quelle
dose d’objectivité peut-on assigner à
une adoption du créole comme langue
d’enseignement obligatoire dans le
premier cycle destiné aux enfants de 6-9
ans, mais pas après ? Les Québécois
auraient vigoureusement protesté contre
une réduction des années d’utilisation
obligatoire du français comme langue
d’enseignement aux enfants francophones
de 6 à 9 ans, suivie du remplacement du
français par l’anglais pour ces mêmes
élèves de 10 à 24 ans. Quelle
objectivité permettrait de choisir comme
langue de transmission des
mathématiques, de la géographie, de
l’histoire, de l’hygiène, des sciences,
etc., la langue française plutôt que la
langue créole pour des enfants
créolophones de 10 à 14 ans qui à 6 ans
ne comprenaient rien de la plus banale
conversation en français ? Quelle
objectivité permettrait à des éducateurs
compétents d’être persuadés que les
enfants Haïtiens, presque tous
unilingues créolophones à 6 ans,
devraient après trois ans d’étude du
français être en mesure de poursuivre
leurs études jusqu’à la fin de
l’université en français ? La majorité
des enfants américains anglophones de 10
à 14 ans, des enfants dominicains
hispanophones, des enfants brésiliens
lusophones, des enfants allemands
germanophones ont le droit incontestable
et incontesté de poursuivre leurs études
jusqu’à la fin de l’université dans
leurs langues respectives. Les enfants
haïtiens, contrairement à ceux d’autres
nationalités, sont voués à l’échec
scolaire s’ils ne sont pas des génies.
Il est curieux
qu’un linguiste formé dans un milieu
universitaire nord-américain, qui ne
saurait ignorer complètement l’apport de
Chomsky à la linguistique, emploie
l’expression « apprentissage du créole »
par des Haïtiens en Haïti (p. 159). Il
pourrait le faire en parlant de l’étude
du créole par des personnes d’origine
canadienne ou américaine hors d’un
milieu créolophone, par exemples des
linguistes québécois, américains,
français, anglais. Pour ma part, ainsi
que mes deux sœurs et six frères
parvenus à l’âge adulte, nous n’avons
pas fait « l’apprentissage » du créole
et du français, parlés dès nos premiers
balbutiements vers deux ans. Prenons
comme exemples les enfants que j’ai vus
naître pendant mes neuf années passées
dans la commune de Port-Salut (Sud
d’Haïti, de septembre 1953 à août 1962),
ceux du quartier de La Fossette, au
Cap-Haïtien (Nord) nés entre septembre
1964 et septembre 1965, les bébés nés à
Fort-Royal dans la commune de
Petit-Goâve (département de l’Ouest) que
j’ai fréquentée assidûment de septembre
1986 à septembre 2009. Ces enfants-là
n’ont pas fait « l’apprentissage » du
créole. Pour Chomsky, il s’agit d’acquisition
de leur langue maternelle, un processus
foncièrement différent de
« l’apprentissage du créole » (cf. The
Essential Chomsky, edited by Anthony
Arnove, New York : New Press, 2008 : pp.
15-17 ; 90 ; 233-235 ; 243 ; 247 ; 282 ;
286-289 ; 290 ; 293 ; 361-364).
L’invention d’un « nouveau paradigme de
convivialité entre les langues » (p.
159) est une fantaisie d’intellectuels
coupés de la vie réelle de près de 10
millions d’Haïtiens et qui jonglent avec
leurs phantasmes. C’est une chimère. La
convivialité est une attitude humaine
favorisant de bonnes relations. Voir par
exemple le titre et les commentaires du
livre d’Ivan Illich Tools for
conviviality (Harper Colophon Books,
1973, first Harper Colophon, édition
publié en 1980, p. 96) : « the nexus of
productive relationships which coexisted
in society », c’est-à-dire « le réseau
des relations humaines productives qui
coexistent dans une société ».
Le possible et l’impossible
La page 220 affirme que « Le droit de la
langue est le droit universel
fondamental de parler et de comprendre
dans la langue de son choix… » C’est une
affirmation insuffisante et sans nuance
qui donne l’impression que tout être
humain a accès à toute langue humaine.
Or, en Haïti, si l’on dit que tout
Haïtien a le droit de comprendre le
français et de le parler, c’est nier la
différence ontologique entre le possible
et l’impossible, le probable et
l’improbable, le nécessaire et l’utile,
le réel et le souhaitable.
On tombe dans un
légalisme stérile en attribuant au
qualificatif « officiel » à propos d’une
langue le sens d’un système dont la
connaissance est obligatoire. Le domaine
de la
connaissance
en matière de langue ne peut être
l’objet d’une législation qu’en
violation de la liberté humaine. Tout
être humain normal acquiert et connaît
une
langue maternelle dans laquelle il
baigne entre sa naissance et la période
de puberté (qu’il le veuille ou non),
et, plus d’une langue
s’il baigne
réellement dans deux langues ou plus.
La
connaissance
d’une langue, c’est-à-dire la capacité
de la comprendre et de la parler, n’est
pas dépendante d’un acte de volonté de
l’individu, encore moins des gouvernants
et législateurs. Mais la possession
d’une langue commune, le créole, par
toute la population d’Haïti dès la prime
enfance est une donnée que le bien
commun de la nation exige de prendre au
sérieux. Il faut tirer les conséquences
du fait qu’Haïti est un pays
essentiellement monolingue. « Some
nations are monolingual … Monolingual
nations, where the majority speaks only
one language, are rare. » (Language
Files, 5e édition, Ohio State University,
1991 :419). Traduction : « Certaines
nations sont monolingues… Les nations
monolingues,
où la majorité
parle seulement une langue,
sont rares. » (C’est moi qui souligne en
traduisant.) En Haïti, on constate que
la majorité ne parle qu’une langue, le
créole, et que la minorité francophone
a, pour la plupart, d’abord parlé que le
créole, avant d’apprendre le français.
On pourrait dire qu’Haïti est des plus
monolingues des pays monolingues.
« Il a
neigé à Port-au-Prince »
Haïti et Québec
Un faux parallélisme
La glace et le soleil
Plongeon dans le Saint-Laurent
Noyade dans la mer des Antilles
« Quand la France éternue
Haïti a la coqueluche »
Paroles du temps passé
Quand le Canada pète
Voici qu’Haïti rouspète
Dilemme en Haïti
Ou s’instruire en créole
Ou échouer en français
Mobiliser un peuple
A l’assaut d’une chimère
« Ô vieillesse ennemie ! »
Je ne
verrai pas le jour béni de l’égalité
d’usage de deux langues dans mon pays
quand deux chauffeurs de taxi
s’engueuleront à Port-au-Prince et qu’en
réponse à une virulente insulte en
créole du premier, l’autre lui
rétorquera spontanément en français
populaire : « Va m’ chercher ta mère que
j’ te r’fasse ! »
Je
n’entendrai pas, dans la nuit, en pleine
campagne, après un roulement de tambour,
une voix cristalline moduler, en un
français impeccable, une invocation à
Maîtresse Èzili, reprise par
l’assemblée.
Je
n’assisterai pas au Stade Sylvio Cator,
à Port-au-Prince, à une chaude
discussion marquée par des répliques
passionnées sortant d’une bouche
créolophone et ponctuées de remarques
tout aussi éloquentes proférées par la
même bouche devenue francophone à
l’école.
……………………..
[1]
Linguiste
Je
remercie Professeur Michel DeGraff, PhD
linguiste et ami, pour son importante
contribution à cet essai qu’il a lu,
critiqué, corrigé et amélioré.
Soumis à AlterPresse – juillet 2011
samedi 30 juillet 2011
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