Libre " : voilà le mot
qu'Abha Dawesar pourrait
afficher non seulement au
fronton de ses livres, mais à
celui de sa vie. Née en 1974,
cette jeune Indienne originaire
de New Delhi ne tient pas
spécialement à enfreindre les
règles, pas plus qu'elle ne se
cantonne dans une posture
agressive. Simplement, elle a
décidé une bonne fois pour
toutes que son comportement et
son écriture ne seraient pas
dictés par les interdits et les
cloisonnements de la société
dont elle est issue. Telle est
aussi Anamika, surnommée Babyji,
la jeune héroïne de son livre. A
travers l'initiation sexuelle
(et surtout homosexuelle) de
cette adolescente intrépide,
Abha Dawesar décrit à la fois
son pays et les changements qui
le travaillent, derrière son
apparent immobilisme.
" J'ai voulu un personnage
assez différent des jeunes
filles indiennes classiques,
indique Abha Dawesar. Une femme
moderne, qui trouve
l'inspiration de sa liberté dans
ses études. " Ravissante et
parfaitement francophone (elle
vit une inépuisable histoire
d'amour avec Paris), Abha
Dawesar se tient dans le jardin
paisible et léché d'un grand
hôtel de Delhi.
ROMAN " CONTESTATAIRE "
Dans ses yeux attentifs, dans
ses gestes calmes, se lit
l'assurance d'une personne qui a
déjà fait du chemin, réfléchi à
sa condition, donné du champ à
ses aspirations. Fille unique
d'un couple de médecins, elle a
été formée dans le cadre strict
d'une école pour enfants de
militaires, avant de partir
poursuivre ses études aux
Etats-Unis (à Harvard, où elle a
décroché un diplôme de
philosophie). Très tôt, elle a
quitté ce pays, dont les
inégalités et les pesanteurs la
révoltaient.
Aujourd'hui, pourtant, Abha
Dawesar s'est en partie
réconciliée avec l'Inde - en
tout cas suffisamment pour
passer à New Delhi tout le temps
qu'elle ne passe pas à Paris ou
à New York.
Devenue l'une des figures
emblématiques de la jeune
littérature indienne anglophone,
elle a ressenti,
explique-t-elle, " la
nécessité de prendre ses
distances avec la révolte pour
pouvoir écrire ". Quitte à
continuer de montrer tous les
aspects les plus révoltants du
pays, comme elle est en train de
le faire dans son prochain
roman. Pauvreté, corruption,
panne des institutions, le livre
ne fera pas l'impasse - pas plus
que ne le fait Babyji,
roman " contestataire " :
en s'éprenant simultanément de
Rani, la nouvelle domestique
embauchée par ses parents, et de
Linde, une femme du même milieu
qu'elle, l'héroïne du récit
mesure la profondeur des abîmes
sociaux. " Dans la contrainte
imposée par le roman,
dit-elle, je veux explorer ce
qui arrive à ce pays. L'Inde
sera toujours un sujet pour moi.
"
Son point de vue, comme celui
de son héroïne, est toujours à
la fois proche, enthousiaste,
intense et en même temps
distancé. Dans le cas de
Babyji, c'est le savoir
livresque qui joue le rôle d'un
levier. La mécanique quantique
ou le principe d'incertitude de
Heisenberg sont les éléments qui
permettent à la jeune fille
d'analyser le monde et de sortir
du schéma imposé par la société
autour d'elle. C'est aussi le
plus haut des remparts qui la
séparent de Rani, la servante :
" Comment expliquer la
fonction ondulatoire de
Schrödinger à quelqu'un qui n'a
jamais fréquenté l'école ? "
se demande-t-elle. Se
définit-elle comme féministe ?
" Pas au sens anglo-saxon et
agressif du mot ", souligne
l'écrivain, mais dans ses
réactions à certaines dérives
indiennes (notamment tout ce qui
concerne les régimes
matrimoniaux et le système
exorbitant des dots imposées aux
familles des jeunes filles),
certainement. Surtout, Abha
Dawesar porte sur le corps des
femmes un regard
extraordinairement libre, sans
être impudique. Dans un pays où
l'évocation du sexe en
littérature n'est pas monnaie
courante et où, affirme
l'auteur, " l'amour entre les
femmes est tabou ",
Babyji jette gaiement un
pavé dans la mare.
Raphaëlle Rérolle
BABYJI
d'Abha Dawesar.
Traduit de l'anglais
par Isabelle Reinharez.
Ed. Héloïse d'Ormesson,
448 p., 22 ¤.