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Le livre du jour

La culture délabrée

 

La culture est en crise. On le savait. Le modèle français est à bout de souffle. On est tous d'accord. Françoise Benhamou ne dit pas autre chose, mais elle fait mieux : l'économiste explique au lecteur, initié ou non, pourquoi ça ne va pas. Comment se fait-il que l'Etat, malgré l'" abondance de l'argent public ", parvienne de moins en moins à honorer ses missions ? Pourquoi la multiplication de l'offre (spectacles, livres...) ne se traduit-elle pas par une augmentation du public ? Autrement dit, comment la démocratisation culturelle a-t-elle échoué, et se retrouve aujourd'hui, dans certains secteurs, " laissée au marché " ? La chercheuse a participé aux travaux de Bernard Latarjet, ancien président de l'Etablissement public de La Villette, sur l'avenir du spectacle vivant ; elle a beaucoup voyagé et s'est associée à la réflexion sur la diversité culturelle.

Elle nous livre ici toute sa science. Et dénonce quelques aberrations, par exemple des écoles qui forment des artistes sans se soucier des débouchés professionnels. Le ton reste toujours modéré, les hommes ne sont pas visés mais le système. La démonstration est un mélange de pédagogie et d'analyses savantes, avec force chiffres et modèles économiques. Les secteurs sont décortiqués les uns après les autres - théâtre, cinéma, édition, télévision... Mentalement, une image un peu sinistre se dessine, celle d'une immense baraque délabrée au fond d'une impasse. La lecture de ces " dérèglements de l'exception culturelle " est éprouvante, vertigineuse mais stimulante aussi.

Tout est à repenser, et les marges de manœuvre sont étroites. Ainsi, comment redistribuer les cartes du budget de l'Etat quand on sait que celui-ci est absorbé, pour une partie non négligeable, par quelques institutions parisiennes, sorte d'" Etat dans l'Etat " ? Sachant que l'auteure manifeste un enthousiasme réservé à l'égard des fonds privés... Faut-il conditionner les subventions à des critères de diffusion, comme certains états-majors des partis politiques le murmurent, à l'approche de l'élection présidentielle ? Dans ce cadre contraint, les ministres de la culture successifs sont tentés par le " clientélisme ", dit-elle, et s'appliquent à " épingler des médailles sur des vestes élégantes ". " Plus la possibilité d'ouvrir de nouveaux chantiers se referme et plus la tentation de la peopolisation de la vie culturelle se renforce ", écrit l'auteure, dont le précédent livre s'intitulait L'Economie du star-system (éd. Odile Jacob, 2002).

L'exception culturelle cède la place à la " diversité culturelle ", mais que signifie au juste ce terme ? Dans un chapitre aussi passionnant qu'alarmant, Françoise Benhamou fait ce constat : dans l'univers hautement concentré et concurrentiel des " industries culturelles ", une politique de la diversité peut conduire paradoxalement à réduire l'éventail des produits (livres, disques). Rien n'est décidément gagné.

L'auteure ouvre quelques pistes qui éclairent l'horizon sombre de son étude. Comme lutter contre le repli. Européenne convaincue, la professeure à l'université de Rouen plaide pour une meilleure circulation des hommes et des biens dans l'Europe des Vingt-Cinq. Une sorte de programme Erasmus (lequel permet à 150 000 étudiants de visiter l'Europe chaque année) appliqué au monde de la culture. La situation européenne montre quelques signes inquiétants : dans certains pays de l'ex-bloc communiste, les pratiques culturelles diminuent, par rejet de la propagande qui y était autrefois associée. Enfin, Françoise Benhamou pointe des initiatives intéressantes là où l'on ne les attend pas : c'est la libérale Grande-Bretagne qui pratique l'entrée gratuite dans les musées nationaux, et vante ses nombreux orchestres professionnels et amateurs... Histoire de nous convaincre définitivement qu'il faut retailler le jardin à la française.

Clarisse fabre

 

Les Dérèglements de l'exception culturelle

de Françoise Benhamou

Seuil, 348 pages, 23 €

Le Monde du 26 décembre 2006