Jacobo Machover,
professeur de
littérature
latino-américaine à
l'université
d'Avignon, est un
académique peu
conventionnel. Né à
Cuba en 1954, émigré
en France avec sa
famille en 1963, il
suit, avec l'énergie
d'un mord-la-faim,
l'actualité de l'île
des Caraïbes depuis
sa plus tendre
enfance.
Il
collecte les récits
de ceux qui, il y a
cinquante ans, ont
vécu la révolution
cubaine ou qui
survivent
aujourd'hui dans
l'un des derniers
régimes communistes
de la planète. Ces
paroles forment la
substance de son
dernier livre. Dans
ses précédents
textes, il avait
choisi le registre
de la polémique
argumentée, en
particulier avec
La Face cachée du
Che (Buchet-Chastel,
2007), dans lequel
il s'employait à
démystifier l'image
christique du
révolutionnaire
argentin, tout à
l'inverse des
brouets naïfs ou
militants qui font
de l'Argentin un
héros romantique.
Dans son
introduction, il
pose le cadre dans
lequel les acteurs
proposés au lecteur
vont évoluer : un
régime dans lequel
"répression et
révolution ont
toujours marché d'un
seul et même pas".
Tous ceux qui
s'expriment ont fui
le pays, après avoir
vécu les pires
épreuves et
tourments. "Tout
citoyen, à Cuba, est
un opposant
potentiel. Un
fugitif en
puissance",
écrit Jacobo
Machover en
présentant ces
rescapés de la
révolution de 1959.
Au fil des pages,
structurées en cinq
parties, défilent
les anciens proches
ou compagnons de la
révolution, les
balseros qui ont
fui Cuba (en 1994)
par dizaines de
milliers sur des
embarcations de
fortune, les
intellectuels ou
écrivains, les
rééduqués par le
travail et ceux qui
ont refusé de se
soumettre à cette
humiliation (les
plantados). Ils
disent avec
simplicité, émotion,
la réalité des
prisons, l'envers du
décor, l'absurdité
du quotidien. Les
entretiens conduits
par l'auteur se sont
déroulés pendant
plus de vingt ans et
permettent de mieux
comprendre pourquoi,
malgré la pesante
réalité, le leurre
d'un bonheur cubain
a perduré.
Le point faible
du livre vient
évidemment de la
frustration que peut
ressentir le lecteur
avec les témoignages
de l'écrivain
Reinaldo Arenas, du
commandant rebelle
Huber Matos ou de la
dissidente Martha
Frayde - pour ne
citer qu'eux - dont
les récits ont été
publiés et sont
disponibles en
français ou en
espagnol.
Ceux qui ont lu
Et la nuit est
tombée, d'Huber
Matos, ou Ecoute,
Fidel, de Martha
Frayde,
n'apprendront rien
sur la dérive
originelle de la
révolution
castriste. En
revanche, le lecteur
qui souhaite
s'informer sur Cuba,
en particulier à
l'occasion du 50e
anniversaire de la
révolution
castriste, y
trouvera son miel et
des éléments pour
élargir son horizon.
C'est dans la
partie
contemporaine, avec
le récit d'un Ramon
Humberto Colas, par
exemple, que
l'ouvrage prend
toute sa valeur.
Initiateur du
mouvement des
bibliothèques
indépendantes, cet
homme, qui a quitté
Cuba en 2001 avec
son épouse, décrit
la misère culturelle
cubaine. Il montre à
quel point la
possession
d'ouvrages non
validés par la
censure et la mise
en place d'un
système de prêt
relèvent de
l'héroïsme. Ramon
Humberto Colas
raconte également,
en tant que Noir, la
réalité du problème
racial à Cuba et
contredit toutes les
déclarations
lénifiantes du
régime sur ce point.
Deux auteurs
français, Corinne
Cumerlato et Denis
Rousseau, avaient
titré leur livre,
publié en 2000 chez
Stock, L'Ile du
docteur Castro.
En donnant la parole
à des anonymes,
Jacobo Machover
contribue à lever le
voile sur ce pays
singulier.
CUBA.
MÉMOIRES D'UN
NAUFRAGE de
Jacobo Machover.
Buchet-Chastel, 260
pages, 20 €.
Article paru dans
l'édition du
14.01.09
LE MONDE | 13.01.09
| 15h56 • Mis à
jour le 13.01.09 |
15h56