Le
créole et le monde
Par Pierre
PINALIE
C’est vrai que
le créole est une langue, une langue
qui appartient à la grande famille
des langues du monde, une langue
parlée par des millions de locuteurs
et un outil qui véhicule une culture
profonde et multiple. Effectivement,
de la Guyane à la Réunion, ce mode
d’expression à base lexicale
française traduit l’esprit de lieux
fort divers, de la même manière que
les autres créoles qui peuvent avoir
d’autres origines telles que
l’anglais, le portugais ou
l’espagnol. Bien sûr, comment
pourrait-on omettre qu’en amont,
c’est toujours le colonialisme
européen qui a présidé à la
naissance de ces codes ? Mais est-il
indispensable de le rappeler en
permanence ?
Le
beau créole des Anciens
En effet, les
langues latines ne sont-elles pas
les filles colonisées du latin, les
descendantes du parler des maîtres
romains ? Et c’est un fait
historique, descriptible, admis,
mais surtout digéré par les peuples
latins. Et si l’on parle un
baragouin sur un divan au
pied d’un vasistas, est-on
conscient de faire des emprunts à
l’allemand, au turc, au persan, à
l’arabe et au breton ? Il est donc
bien inutile, voire déplacé, de
toujours faire référence au passé, à
l’Histoire et au malheur. Même quand
on est « issu d’un peuple qui a
beaucoup souffert », peut-être
n’est-il pas indispensable de le
répéter en boucle, car on peut se
poser la question de savoir sur quoi
cela peut déboucher.
Les belles
grands-mères qui ne s’exprimaient
qu’en créole en élevant leurs
nombreux enfants, ont su garder leur
sourire une vie durant sans radoter
sur « la politique mortifère de
l’assimilationnisme et ses
sournoises manœuvres »(citation
de Daniel B.). Et dans leurs sonores
tirades en langue antillaise, elles
ne dénonçaient pas « les
assassins de leurs espérances »
(Daniel B.), car elles ne refusaient
point que l’on vînt les visiter en
venant d’ailleurs. Par ailleurs,
quand elles mijotaient leurs
délicieux mets créoles, elles
acceptaient de grand cœur la farine
de l’ailleurs, le beurre en boîte
venu du froid et la morue pêchée à
Terre-Neuve par des marins français
et salée à Fécamp où peuvent être
nés des créolistes. Il faudra donc
continuer de célébrer le beau créole
des Anciens, le défendre, l’honorer
et le diffuser partout. Quant à la
savoureuse langue qu’elles
débitaient joliment, elles n’en
faisaient pas une arme agressive, ce
qui a été superbement dit par
Gilbert Gratiant dans son poème
intitulé « Touristes » :
« Nou pa
kont vizitè pis nou pou lanmitié
Sé sa
ki sé dwé met asou latè »
Le
créole appartient au monde
Voici donc un
bel exemple de ce que l’on peut dire
avec le très beau code qu’est la
langue créole, et voilà pourquoi il
est souhaitable de la défendre et de
l’enseigner. En effet, affaiblie
assez sérieusement par l’école
française depuis 1946, elle a quand
même numériquement reculé même si
elle reste parlée en permanence sur
les chantiers, dans les stades de
football, dans les villages de
pêcheurs, partout sur le territoire.
Et voilà
pourquoi il est très satisfaisant de
constater que le créole est loin
d’avoir disparu en Martinique et de
voir se poursuivre année après année
le Journée Internationale du Créole.
L’enseigner reste donc un plaisir et
une obligation, à condition qu’il
soit enseigné à tous les résidents
du pays, qu’ils viennent de
l’extérieur ou qu’ils soient nés
ici. Bien évidemment, il serait
préférable que toute association
d’enseignants soit une réunion
d’intellectuels généreux et
accueillants plutôt qu’un quarteron
d’agressifs méprisants.
Car, une fois
pour toutes, le créole appartient au
monde, donc à tout le monde, et ne
doit pas être le code secret d’un
club revanchard. On ne peut donner
des cours de créole à des Français
que l’on nomme « étrangers », que
l’on méprise et qu’on a envie de
renvoyer chez eux. Les rapports
entre le créole et le français se
doivent d’être une complémentarité
enrichissante, et c’est ce
bilinguisme, cette diglossie qui
font le charme culturel du pays
Martinique. Et quel que soit
l’avenir de ce dernier, il restera
toujours le berceau d’une langue et
d’une culture toutes deux ouvertes
et offertes au monde. Que la
Journée Internationale du Créole
soit le rappel permanent de ce
statut d’une belle langue qui n’est
pas le trésor personnel d’une
minorité raciste.
Pierre
Pinalie