Le
métissage dans la
littérature
des Antilles
française
Le
complexe d’Ariel
Chantal MAIGNAN-CLAVERIE
Paris,
Editions Karthala, 2005
ISBN :
2-84586-711-5
Chantal
Maignan-Claverie est maître de Conférences
à l’Université des Antilles
et de la Guyane et enseigne les littératures
francophones des Caraïbes à la faculté
des Lettres et Sciences Humaines,
à la Martinique. Passionnée par le
thème du métissage et la problématique
identitaire, elle est l’auteur
de nombreux articles et conférences
sur ces questions. Cet ouvrage, incontournable
pour la compréhension de l’organisation
structurelle des sociétés insulaires,
répond aux interrogations sur la singularité
des communautés françaises de la Caraïbe.
Cette volumineuse
étude de 446 pages aborde, avant de
se consacrer à l’analyse des
textes littéraires relatifs à la question
du métissage et s’étalant sur
deux siècles (1806-1996), toutes les
composantes de l’organisation
sociologique des petites Antilles
françaises ; laquelle est caractérisée
et conditionnée par le métissage biologique
et culturel.
C’est pourquoi
la réflexion qui analyse principalement
l’histoire de la colonisation
se tourne aussi vers l’anthropologie
et la théologie pour comprendre les
classifications raciales et le maléfice
de la couleur noire à l’origine
du déclassement d’une des communautés
intégrée à cette histoire du métissage
dans le Nouveau-monde.
Dès lors, il
devient aisé de comprendre que le
traumatisme infligé aux Africains
et aux héritiers de la malédiction
perpétuelle du sang est à l’origine
de névroses psychologiques qui transformera
le complexe oedipien en complexe d’Ariel :
le père blanc, fantasmé ou rêvé, n’étant
plus le rival à tuer symboliquement
mais devenant l’incontournable
référent de l’humanité, de la
liberté et de la pureté. Les blessures
identitaires, désormais démasquées
et explicitées, témoignent de la complexité
des sociétés créoles antillaises et
les questions de mots, nominations
opérantes jusqu’au XXIe siècle,
racontent un passé colonial dont le
sujet antillais a du mal à se défaire.
Les békés, mulâtres,
chabins (rouge, ticheté, doré…),
ou autres coulis et capresses investissent
à l’envie des îles où l’habitation-plantation
n’est pour beaucoup qu’un
vestige du passé ou une pièce de musée.
Pourtant l’organisation économique
tout comme les structures du pouvoir
politique révèlent un malaise persistant :
la ligne infranchissable des races
perdure avec, de part et d’autre,
des ruses de métis pour transgresser
ses interdits, mais une impuissance
fondamentale à la rompre et la renvoyer
dans les lieux de la honte doublement
assumée.
C’est sans
doute ici que la littérature vient
jouer son rôle : montrer la « vraie
vie » en dévoilant le monde.
A travers les représentations successives
du métissage, elle raconte la vie
des Antillais qui cherchent douloureusement
une unité fondatrice. Elle rappelle
le mythe original de la colonisation
et ses avatars de plus en plus monstrueux
et de plus en plus exclusifs.
Ainsi, le mulâtre
passe-t-il du statut de l’Elu
en pays à développer en Exclu en espace
colonial français, incapable pourtant
de se concevoir comme nègre dans un
système absolument binaire. Aimé Césaire
montre comment cette méprise volontaire
- la race pour la classe - a aliéné
le sujet antillais en le rendant incapable
de proférer son propre décret de liberté.
Les écrivains
de la Créolité explorent aujourd’hui
la voie du réenracinement dans la
terre et la langue vernaculaire, deux
éléments fondateurs de l’émergence
d’un peuple. Le troisième élément
est l’Histoire ; et c’est
l’objet de cet ouvrage. Une
histoire panoramique, envisagée du
point de vue de l’Antillais,
métis biologique et culturel, et des
valeurs qui fondent l’humanité.