Par Pierre Pachet
En
décembre 1994, alors que les
sondages le favorisaient,
Jacques Delors, ne voyant pas
avec quelle majorité gouverner,
refusa de se porter candidat à
l'élection présidentielle du
printemps suivant et déclara :
" Je ne désire pas le
pouvoir. " Claude Lefort
éclaira cette formule dans un
article de journal : " La
notion d'un désir de pouvoir, si
communément attribué à quiconque
aspire à un rôle politique,
laisse ignorer le côté par
lequel le pouvoir - en régime
démocratique - ne saurait
consister en un objet de désir,
car il n'est pas quelque chose
de visible, dont on puisse
s'emparer, ou qui soit délimité
dans la société, à l'image du
palais de l'Elysée. "
L'événement donne lieu à
renouveler une réflexion
longuement élaborée ailleurs :
telle est la ligne de ce gros
recueil de textes où se dessine
le trajet du philosophe, depuis
les articles écrits à 20 ans
dans Les Temps modernes
de Sartre et Merleau-Ponty (qui
avait été son professeur)
jusqu'à un texte de 2005 sur "
Le droit international ".
Au lieu
d'aborder la pensée et l'oeuvre
de Lefort à travers ses livres
majeurs, tels sa thèse sur
Machiavel ou son essai sur
Soljenitsyne (Un homme en
trop, 1975), voire certains
de ses articles théoriques
essentiels comme " Droits de
l'homme et politique " de 1980,
on le voit ici développer sa
pensée au gré de l'actualité :
événements politiques parfois
dramatiques (rupture de Tito
avec Staline, résistance à la
domination communiste dans la
Pologne et la Hongrie de 1956,
insurrection du 13 mai 1958 à
Alger, épuration ethnique en
Bosnie, grèves de 1995 en
France) ou autres incitations à
écrire. Pour qui est attaché
comme Lefort à mettre sa pensée
" à l'épreuve "
(expression qu'il affectionne)
de l'événement, il y a un
conflit presque quotidien entre
le désir de faire oeuvre, et
celui, en répondant aux demandes
successives, de se limiter à de
brèves interventions dispersées.
Or, ce recueil le fait
percevoir, Lefort a besoin de
temps et d'espace pour
développer sa réflexion : même
si sa parole peut être
tranchante, s'il a le sens de la
formule, sa pensée se coule
volontiers en phrases longues,
en exposés qui ouvrent et
différencient l'espace d'une
question, d'une situation, d'un
texte à interpréter, recherchant
la complication (titre de l'un
de ses livres), voire les
contradictions qui travaillent
une pensée (celle de
Tocqueville, inlassablement
consultée) ou un type de régime
politique.
" Le temps
présent ", ce titre qu'il a
choisi, prend en l'occurrence un
sens particulier. Il s'agit
moins de prétendre dire le vrai
sur notre époque, vue d'un coup
d'oeil circulaire, que de se
concentrer à chaque fois sur un
moment à vivre au présent, face
à l'indéchiffrable avenir.
" Le
totalitarisme est le phénomène
le plus important de notre temps
", déclarait Lefort en 1978
: c'est affirmer que le
totalitarisme requiert de nous
interprétation, remise en cause
des certitudes, et qu'il risque
- c'est particulièrement vrai de
l'entreprise stalinienne - de
susciter le désir de ne pas
penser et même de ne pas savoir.
Le livre s'ouvre sur un texte de
1945 contestant l'analyse
classiquement marxiste du
fascisme comme " instrument
du grand capital " ; à
l'autre bout, un texte prononcé
en 2000 à Berlin sur " Le refus
de penser le totalitarisme ".
Brièvement trotskiste, puis
cofondateur du groupe dissident
Socialisme ou barbarie, Lefort
est passé d'une " critique de la
bureaucratie " à une critique et
à une analyse du totalitarisme.
Dégagé de l'emprise du marxisme
(pour s'intéresser plus tard de
très près aux textes de Marx),
très tôt attentif aux
témoignages sur la réalité
soviétique, il rompt pour finir
avec l'idée d'un renversement
absolu de l'ordre établi (il
l'explique ici dans un long
entretien de 1975), et en vient
à concevoir le monde totalitaire
et pourrait-on dire le désir
totalitaire comme " une
dénégation de l'antagonisme
social ", qu'il préfère -
instruit par sa lecture de
Machiavel - appeler " la
division sociale ". Sa
conception du totalitarisme
comme " fantasme " du
Peuple-Un le rend capable de
comprendre, à la lumière des
insurrections dans les pays
soumis au communisme, que "
les régimes dénommés communistes
sont mortels ", que la
croyance en l'invincibilité du
système soviétique était le
pendant de la fascination qu'il
voulait inspirer, enfin de
reconnaître la profondeur de
l'ébranlement déclenché par
Gorbatchev.
INTERROGER
LA DÉMOCRATIE
Au cours de
ces années où le philosophe
souligne " l'incorporation "
dont rêve le monde totalitaire,
la société étant comme absorbée
dans le corps de " l'Egocrate "
après l'avoir été dans le corps
du Parti, s'impose parallèlement
à lui la nécessité d'interroger
la démocratie comme le type de
régime et de société où le
pouvoir n'est pas incarné dans
un corps.
Cette
interrogation sur la démocratie,
sans équivalent à notre époque,
et qui rejoint celles
d'Aristote, de Machiavel, de
Tocqueville, vient non d'un
libéral, mais d'un penseur formé
à l'extrême gauche et à l'ombre
du marxisme qui, chez Marx
lui-même, ne voyait dans la
démocratie qu'un masque destiné
à recouvrir la réalité des
luttes de classes, et dans la
politique qu'un théâtre
d'ombres. La réflexion de Lefort
a commencé à se former et
formuler au cours des années
1960. Il décrit la démocratie
moderne comme un type de société
où le lieu du pouvoir est un
" lieu vide ", d'où des
conséquences portant non
seulement sur la forme du
pouvoir et les procédures qui
l'attribuent, mais sur la
séparation entre pouvoir et
savoir, entre pouvoir et
autorité religieuse, entre les
différents champs du savoir et
domaines d'activité, un type de
société qui " rend légitime
le débat sur ce qui est légitime
et ce qui ne l'est pas ".
La
démocratie, Lefort l'a plus
d'une fois définie par la "
désincorporation du pouvoir ",
et par la " désintrication du
savoir, de la loi et du pouvoir
". En 1986, il amplifie sa
pensée en reconnaissant ce que
toute société a d'énigmatique,
car elle n'est pas un objet qui
se donnerait simplement au
regard (par exemple celui du
sociologue). On ne saurait dire,
affirme-t-il, " que les
hommes sont à l'origine de la
loi, pas plus que de la pensée
ou du langage... Ils sont plutôt
constitués par cette ouverture
au monde que font la loi, la
pensée ou le langage... Toute
société est prise dans une
ouverture qu'elle ne fait pas. "
Ces phrases n'enseignent pas ;
elles visent à ouvrir la pensée
des lecteurs, les incitant à
regarder le monde où ils vivent
sans le simplifier. De fait, la
littérature n'a cessé de
solliciter l'attention de ce
singulier philosophe : il
examine en elle (chez
Chateaubriand, Stendhal et
Nietzsche, Faulkner ou Dos
Passos) l'invention de forces et
de formes, les variations du
sens historique et du rapport au
présent et au passé, ce qui
s'ouvre en elle d'" indéterminé
", qui vise à travers nous un
lecteur futur. Il n'est pas
indifférent que ce volume, dont
la subtile et précise
introduction est due au poète et
essayiste Claude Mouchard, se
close sur une étude, par Lefort,
d'un essai historique de
Mouchard sur la littérature
française de la fin du XIXe
siècle. L'espace " entre les
oeuvres " que Lefort y
reconnaît, c'est justement cet
espace difficile à circonscrire,
auquel il est lui-même sensible
dans l'existence démocratique.
Ce recueil ne
s'adresse pas aux spécialistes.
Les textes qu'il contient, loin
de se construire à partir d'un
vocabulaire spécialisé ou
technique abstrait, visent à
soumettre la réflexion à un
mouvement de reprise souvent
exigeant, qui veut, en
réinterrogeant les pensées des
grands prédécesseurs, défaire
les représentations trompeuses
sans cependant s'imaginer en
finir une fois pour toutes avec
les illusions et les charmes
dont se parent le pouvoir ou la
tentation de le servir. L'une
des clés du livre, et de la
vertu propre de son auteur, se
trouve peut-être dans la
magnifique analyse, dans une
conférence donnée en 1996 à
Varsovie, de la force du "
refus de servir ", qui met
en échec le prétendu réalisme et
défie les représentations de
l'impossible. C'est le désir de
liberté qui permet d'y voir
clair.