Comment
caractériser l'oeuvre de
Lévi-Strauss?
Cette oeuvre comporte deux
aspects. Tout d'abord, il y a le
structuralisme, qui propose une
méthode nouvelle d'analyse,
conçue pour interpréter les
faits culturels. La méthode
structurale est un outil
extrêmement technique, réservé
plutôt aux spécialistes. Cette
méthode est extrêmement
intéressante, mais ce n'est
qu'une partie de l'immense
édifice conceptuel échafaudé par
Lévi-Strauss. Dans mon livre,
j'ai fait le pari d'élucider les
idées de Lévi-Strauss non
seulement comme celles de
l'inventeur d'une méthode
anthropologique, mais surtout
comme celles d'un penseur qui
propose, en deçà d'un système
théorique, une vision du monde.
Réfractant la plupart des drames
devenus tristement emblématiques
du siècle passé, la pensée de
Lévi-Strauss est irriguée par la
réflexion sur le problème des
imperfections du monde humain,
telles que les tragédies du XXe
siècle nous ont permis de les
contempler. Lévi-Strauss cherche
à établir un diagnostic de ces
maux, afin de pouvoir proposer
des remèdes nécessaires pour
épargner à l'humanité les périls
extrêmes qui continuent à nous
menacer. Il parle des problèmes
du présent et du futur proche:
la croissance de la population,
la globalisation,
l'uniformisation culturelle, les
ravages infligés à notre milieu
naturel, la disparition des
espèces vivantes, le racisme...
Son oeuvre
reste donc d'une grande
actualité pour analyser le monde
contemporain?
L'une des vocations de
l'anthropologie, telle que
Lévi-Strauss la définit, est de
comprendre pourquoi les cultures
humaines sont différentes les
unes des autres, et comment nous
pouvons apprendre à vivre avec
ces différences, en les
acceptant. Les exemples
contemporains ne manquent pas:
les fondamentalismes,
l'intolérance religieuse, les
conflits politiques; l'ensemble
se manifestant souvent au
travers de menus faits de
société, comme le problème du
voile islamique en France. Notre
société ne parvient pas à faire
sereinement face à ce type de
phénomènes. Elle éprouve
toujours la difficulté à
conceptualiser la différence
culturelle, en y voyant de
manière spontanée tantôt un
scandale, tantôt un problème
insurmontable qui ne peut
conduire qu'à des conflits.
Notre pensée a du mal à
domestiquer les manifestations
troublantes de l'altérité. A cet
égard, le savoir anthropologique
peut offrir quelques ressources
à tout un chacun, et aux
responsables politiques en
particulier.
Lévi-Strauss est donc aussi un
penseur politique?
Parfaitement. La question de
l'existence des races humaines,
indissociable du problème du
racisme, est à la fois un
problème éthique et politique.
Les expériences douloureuses du
XXe siècle, en particulier celle
du nazisme, nous ont permis de
mesurer l'importance insigne de
ce problème et d'entrevoir les
conséquences catastrophiques que
peut produire une vision mal
fondée de la diversité des êtres
humains. Race et histoire,
publié en 1952, répondait à une
commande de l'Unesco. Dans la
première décennie de
l'après-guerre, l'Occident a été
forcé de procéder à un examen de
conscience. L'Unesco,
considérant que les tragédies du
nazisme et de la Shoah étaient
rendues possibles par des
représentations erronées de la
diversité biologique et
culturelle des humains, voulait
faire le point sur les
connaissances scientifiques se
rapportant à cette question,
afin de pouvoir organiser
ensuite une campagne d'éducation
à l'échelle planétaire. On a
commencé par consulter des
chercheurs, principalement des
sociologues et des
anthropologues, dont Claude
Lévi-Strauss.
Quel était
alors le point de vue de
Lévi-Strauss?
L'Unesco a initialement essayé
de délégitimer le racisme, dans
sa version biologisante, en
affirmant que les différences
biologiques entre les humains
sont minimes et, en tout cas,
secondaires par rapport aux
similitudes fondamentales qui
rapprochent tous les hommes.
Lévi-Strauss a objecté que cette
affirmation ne règle pas le
problème du racisme sous toutes
ses formes. Eliminé sur le
terrain biologique, le racisme
peut renaître sur le terrain de
la culture, où la conviction
persiste que les cultures ne
sont pas égales. Dans Race et
histoire, Lévi-Strauss, a
affirmé avec force l'égalité des
cultures et s'est employé à
démontrer que ce qui fait la
richesse des cultures, ce qui
leur permet de progresser, c'est
avant tout la collaboration
qu'elles sont capables d'établir
entre elles.
"Mettre en garde contre les dangers de la globalisation"
Cette
approche de l'altérité a pu
susciter des commentaires et
analyses parfois surprenantes.
Sa défense de la diversité
culturelle a même pu être
interprétée comme
réactionnaire...
Après la Seconde Guerre
mondiale, dans un contexte qui
favorisait le désir de dépasser
les divisions et différences
entre les peuples -réputées
porteuses de conflits- l'idée
est devenue répandue selon
laquelle la principale condition
de la paix était d'établir un
système d'échange et de
coopération internationale qui
produirait, à terme, une sorte
de culture mondiale: on parlait
déjà à l'époque de
mondialisation. Cette culture
uniformisée était censée être
une panacée capable de résoudre
tous les problèmes de
l'humanité. Lévi-Strauss est
alors l'un des premiers à dire:
"Attention, ne détruisons pas
la diversité des cultures, elle
fait la richesse de l'expérience
humaine. Il faut que les
cultures, tout en collaborant,
veillent à préserver leurs
particularités, car celles-ci
constituent notre patrimoine
inaliénable". Cette mise en
garde avait été subtilement
suggérée dans Race et
histoire, en 1952; elle a
été rendue brutalement explicite
en 1971, dans Race et culture.
Ce
message, considéré avec le recul
comme visionnaire, n'a-t-il pas
souffert à l'époque d'une grande
incompréhension?
Le malentendu a été total. Au
début des années 1970,
l'idéologie du progrès linéaire
dominait encore: les sociétés
changent, la mondialisation
permet le progrès et, grâce à ce
progrès, nous nous acheminons
tous vers un état d'abondance,
de bien-être et de paix.
Lévi-Strauss montre alors le
revers de la médaille. Ces idées
provoquent une réaction encore
plus violente au début des
années 1980, lorsque Race et
culture, après avoir fait
scandale à l'Unesco en 1971, est
rééditée en 1983, dans Le
regard éloigné. C'est le
moment où les Français
découvrent l'extrême-droite: le
Front national, la "Nouvelle
droite" et ses cénacles
intellectuels qui proposent une
doctrine justifiant le rejet de
l'Autre non plus par des
arguments biologiques, mais à
partir de l'idée selon laquelle
la présence des étrangers dans
l'Hexagone serait une menace,
pour autant qu'elle expose la
culture française au risque d'un
métissage identifié à un
appauvrissement. Si la culture
des Dogons ou des Jivaros mérite
d'être préservée de
l'abâtardissement, pourquoi ne
pas accorder la même protection
à la culture des Français?
L'Autre n'est plus
nécessairement inférieur, sa
culture mérite probablement
qu'on la respecte, mais l'Autre
ferait mieux de la cultiver chez
lui, car sa présence chez nous
compromet l'intégrité et la
survie de deux cultures: et la
sienne et la nôtre.
Il n'a
donc jamais été proche de la
droite extrême, du Club de
l'Horloge en particulier, comme
certains ont pu le dire?
Lévi-Strauss n'a jamais adhéré à
la doctrine de l'extrême-droite;
bien au contraire, il l'a
toujours jugée aberrante et
nuisible. Toutefois, il
soulignait en même temps les
conséquences néfastes de la
doctrine opposée, qui prônait le
métissage culturel à tout va.
Pour lui, c'étaient deux
aberrations qui se valaient. A
ma connaissance, il n'a jamais
été proche du Club de l'Horloge.
En 1971, invité par l'Unesco à
inaugurer l'Année internationale
de lutte contre le racisme,
Lévi-Strauss a fait scandale en
insistant sur la nécessité de ne
pas se dissoudre la diversité
culturelle dans un dialogue
excessif, dans un métissage
omniprésent, couramment
préconisé à l'époque.
Aujourd'hui, la même
Organisation invite les
gouvernements nationaux à
protéger le patrimoine culturel
des minorités et des indigènes,
à sauvegarder les savoirs
traditionnels, à préserver la
diversité des cultures.
Plusieurs conventions allant
dans ce sens ont été adoptées
par l'Unesco dans la première
décennie du XXIe siècle. A cet
égard, l'opinion publique et les
organisations internationales
ont fini par rejoindre
Lévi-Strauss, avec une trentaine
d'années de retard.
Etait-il
un visionnaire ou un simple
précurseur?
Est-on visionnaire parce qu'on a
défendu précocement une idée qui
est devenue ensuite une idée
reçue? Il serait cavalier de
réduire la pensée de
Lévi-Strauss à quelques thèses
qui nous plaisent aujourd'hui et
qui seront peut-être oubliées
demain. Sa pensée est plus
complexe et plus intéressante
que ces quelques idées dont il
était indéniablement l'un des
précurseurs. Sa pensée est plus
profonde et recèle d'autres
ressources qui restent toujours
à découvrir ou à redécouvrir.
"Lévi-Strauss a institutionnalisé l'anthropologie"
Peut-on
parler d'école structuraliste?
D'un côté, il y a eu une mode du
structuralisme, passagère,
superficielle et mondaine, qui a
perduré tout au long des années
1960-1970. De l'autre côté, il y
a eu une école structuraliste en
anthropologie. Lévi-Strauss a
contribué à jeter les bases
institutionnelles de
l'anthropologie française. Il a
suscité beaucoup de vocations et
a formé un grand nombre
d'anthropologues, à la fois
français et étrangers. Conçu
dans le domaine de
l'anthropologie, le
structuralisme a fini par
exercer une influence très
au-delà du champ de recherche
qui l'a vu naître, en
sociologie, en histoire, en
archéologie, dans les études
littéraires, en sémiotique, en
musicologie, et j'en passe. Il a
influencé ou inspiré un certain
nombre d'artistes: poètes,
romanciers, compositeurs,
peintres.
Quel est
l'héritage de Lévi-Strauss?
Lévi-Strauss a posé un certain
nombre de questions, dont la
plupart restent toujours
d'actualité: nous continuons à
essayer d'y apporter des
réponses, tout en affinant ou
nuançant ces questions. Ses
disciples, même s'ils ne
revendiquent pas toujours
l'étiquette de structuralisme,
se situent dans le sillage tracé
par Lévi-Strauss. Mais ils ne se
contentent pas de suivre à la
lettre la méthode du maître: ils
la transforment, l'enrichissent,
la mettent à l'épreuve sur des
terrains nouveaux. Après une
période de domination du
structuralisme, dans les années
1960-1970, l'anthropologie s'est
diversifiée. Aujourd'hui, les
écoles sont multiples, tout
autant que les terrains.
Certains travaillent toujours
sur les cultures dites
traditionnelles, d'autres
s'intéressent à la haute Culture
occidentale, par exemple les
sciences, la médecine, les
techniques, l'économie. A
l'époque de Lévi-Strauss, les
anthropologues s'intéressaient
plutôt à l'altérité, à tout ce
qui était profondément différent
de la haute culture occidentale
ou à ce qui, à l'intérieur de
notre culture, leur paraissait
archaïque. Après avoir été une
science des cultures en voie de
disparition, l'anthropologie est
en train de devenir aujourd'hui
une science des cultures en voie
d'apparition.
*Wiktor
Stoczkowski est chercheur au
laboratoire d'Anthropologie
sociale (EHESS/CNRS), au Collège
de France.
**W. Stoczkowski,
"L'antiracisme doit-il rompre
avec la science?", Recherche,
n° 401, 2006
Anthropologies
rédemptrices. Le monde selon
Lévi-Strauss, de Wiktor
Stoczkowski, est publié aux
éditions Hermann
Les oeuvres choisies de
Claude Lévi-Strauss sont
disponibles aux Editions
Gallimard dans la collection de
la Pléiade.
