Peu de savants se sont aventurés
aussi loin que Claude Lévi-Strauss
dans l'exploration des mécanismes
cachés de la culture. Par des voies
diverses et convergentes, il s'est
efforcé de comprendre cette grande
machine symbolique qui rassemble
tous les plans de la vie humaine, de
la famille aux croyances
religieuses, des œuvres d'art aux
manières de table. Le paradoxe des
très grandes œuvres, celles qui sont
vraiment décisives et novatrices,
est de pouvoir se caractériser en
peu de mots.
Ainsi pourrait-on dire qu'il
déchiffra le solfège de l'esprit. A
tout le moins, il s'en approcha, et
de fort près, à force de rigueur et
d'invention conceptuelle. Parler
d'un solfège de l'esprit n'est pas
seulement le prolongement de cette
métaphore musicale toujours présente
dans l'œuvre de l'anthropologue. Or
il faut entendre cette formule
littéralement. Même si nous
chantions, quotidiennement, les
ritournelles de la vie en société,
même si nous connaissions par cœur
les mélodies des mythes ou des
mariages, nous ne savions pas ce qui
organisait ces systèmes. Notre
conscience ne nous révèle rien,
spontanément, des processus qui sont
à l'œuvre dans le vaste domaine de
la symbolique sociale. C'est
pourquoi nous ignorions leurs règles
de fonctionnement, les lois de leurs
combinaisons. Il nous manquait un
solfège.
Derrière la diversité des mélodies,
celui-ci explicite les règles qui
les engendrent : accord,
renversement, transformations. Il
définit des formes (canon, fugue,
sonate…). Il n'est pas faux de dire
que la démarche de Claude
Lévi-Strauss visait un but analogue.
Ce qui l'attirait avant toute chose
était de découvrir les organisations
cachées, les lois sous-jacentes au
chatoiement des apparences sociales.
Il était de ceux qui pensent à la
géologie en contemplant un paysage
ou songent aux classements
botaniques face aux massifs de
fleurs.
C'est pourquoi, derrière le
foisonnement déconcertant des règles
de parenté, des totems ou des
mythes, derrière l'apparent
tohu-bohu des échanges économiques
et des créations artistiques, il
s'est consacré à découvrir, plus
qu'une partition unique et isolée,
certaines des structures qui les
engendrent, indépendamment de la
volonté des acteurs et de leurs
consciences.
Cette démarche, toujours semblable
en son fond, connut plusieurs
époques et une succession de points
d'application. Elle s'attacha
d'abord à la parenté, dont Claude
Lévi-Strauss, dans sa thèse,
abandonna la face visible pour en
dégager les "structures
élémentaires". Elle se focalisa
ensuite sur le totem, dont il
éclaira l'énigme en quittant le
terrain des analogies apparentes
pour mieux saisir les jeux globaux.
Elle se fixa longuement sur la
mythologie, dont quatre volumes
monumentaux, de 1964 à 1971,
scrutèrent les transformations et le
fonctionnement propre, indépendant
des décisions individuelles, des
langues, des peuples, voire des
lieux et des temps.
Ce souci des structures, des
combinatoires, des codes de
transformation, rapproche Claude
Lévi-Strauss des scientifiques,
principalement des mathématiciens.
Il le rattache aussi à la lignée des
philosophes qui, de Platon à Kant,
ont reconnu la place centrale des
processus formels.
LES MYTHES "SE PENSENT ENTRE EUX"
Là se trouve le cœur de l'œuvre, et
ce qu'elle a, à sa manière, de
vertigineux. Car, dans l'analyse de
ces milliers de mythes qui "se
pensent entre eux", se répondent
sans se connaître, se combinent sans
que personne l'ait décidé, on voit
s'esquisser des procédures mentales
universelles.
Cette approche d'un solfège de
l'esprit humain prolonge ou
accompagne le schématisme de Kant,
la linguistique structurale de Roman
Jakobson ou, en psychanalyse, la
théorie lacanienne du signifiant. Le
résultat est d'autant plus
impressionnant que cette analyse
convoque des peuples et des cultures
sans contacts connus les uns avec
les autres. L'historien – comme
Georges Dumézil, féru lui aussi de
perspective structurale – ne compare
que des mythes issus de peuples
entretenant des liens attestés. En
s'affranchissant de cette limite, en
confrontant, par exemple, les mythes
amérindiens avec ceux du Japon,
Lévi-Strauss a ouvert des
perspectives théoriques qui
intéressent, au-delà de l'ethnologie
restreinte, l'anthropologie
générale, l'étude de l'esprit des
hommes.
Sans doute est-ce là une marque
persistante, à travers détours et
exils, de son attachement profond à
la rigueur des philosophes. Ils ne
cessèrent en fait d'avoir sa
préférence. Très jeune, cet enfant
d'artiste (son père était peintre)
porta son attention vers les
concepts. Normalien, il choisit en
1927 la philosophie. Agrégé, il
commença à l'enseigner en 1932.
L'ennui toutefois le gagna vite, et
le désir de "l'expérience vécue des
sociétés indigènes" l'emporta : il
partit en 1935 pour Sao Paulo, où il
enseigna durant trois ans en menant
plusieurs missions d'étude chez les
Bororo, puis les Nambikawara, en
compagnie de Dina Dreyfus, sa
première femme, épousée en 1932.
Ils se séparèrent à leur retour en
France, en 1939, et l'anthropologue
connut ensuite deux autres mariages,
en 1945 et en 1954.
Révoqué de l'enseignement au titre
des lois antijuives de Vichy, il se
retrouva à New York, où il fréquenta
les surréalistes, et se lia avec
Jakobson, dont l'apport fut
déterminant dans la construction de
son œuvre. L'après-guerre fut une
période instable pour ce chercheur
dont les œuvres maîtresses
commençaient seulement à s'imprimer
et que les institutions savantes ne
reconnaissaient pas encore. Attaché
culturel à New York, puis en mission
en Inde et au Pakistan pour
l'Unesco, il fut nommé en 1950 à
l’Ecole pratique des hautes études
avec l’appui de Dumézil.
En 1955, Tristes Tropiques le fit
connaître du grand public. Journal
de voyage soutenu par une écriture
limpide et sensible, méditation sur
le savoir et sur l’époque d’une
grande liberté de ton, le livre est
une réussite littéraire et devint
aussitôt un succès de librairie,
bientôt une référence. Bien des
pages de ce livre appartiennent
depuis aux anthologies en usage dans
les classes. On y découvre un
voyageur déjà préoccupé des
désastres de la planète, tourmenté
par la destruction de la diversité
humaine, soucieux d’écologie bien
avant que l’époque ne se saisisse du
terme. On discerne également son
penchant pour le bouddhisme et sa
réticence envers l’islam. Cette
dernière est si forte que certaines
pages de Tristes Tropiques, peu
remarquées à l’époque, vaudraient
sûrement à leur auteur de virulentes
protestations si elles paraissaient
aujourd’hui.
Après la publication d’Anthropologie
structurale (1958) et l’élection au
Collège de France (1959),
Lévi-Strauss déploya une activité
exceptionnelle d’organisateur et
d’auteur qui lui valut une
reconnaissance internationale
croissante. Après La Pensée sauvage
(1962) et les quatre volumes des
Mythologiques, il devint évident que
cette œuvre était l’une des grandes
de son siècle. Il est désormais
difficile de parler de l’homme, de
la société, des échanges sans tenir
compte de son apport.
La voie des honneurs, parallèlement,
se poursuivit. En 1973, Claude
Lévi-Strauss fut élu à l’Académie
française, il accompagna François
Mitterrand au Brésil en 1985, ses
collections d’objets furent exposées
au Musée de l’homme en 1989, ses
photographies du Brésil éditées en
1994, son 90eanniversaire célébré
par des numéros spéciaux.
En 2005, l’Unesco fêta les 60 ans de
sa fondation en confiant à son
ancien collaborateur un discours
d’ouverture qui restera, bien que
l’orateur ait alors approché le
siècle, un modèle de pertinence et
de lucidité. Il y rappela notamment,
en se référant à Rousseau – l’un de
ses maîtres, avec Montaigne –, les
menaces que notre expansion effrénée
fait peser sur la nature et sur
l’humanité. Car Claude Lévi-Strauss,
en fin de compte, ne dissociait pas
la défense de la diversité
culturelle et celle de la diversité
naturelle.
Dans une époque pressée, confuse,
massivement portée à la veulerie et
au simplisme, l’homme passait
fréquemment pour distant. Tous ceux
qui eurent la chance de l’approcher
peu ou prou savent combien cet
esprit universel, profondément
attaché à la dignité de tous
peuples, savait être proche, amical,
fidèle et chaleureux, surtout si
l’on avait su tenir le coup sous son
regard, le plus acéré qui fût.
Hautain ? Non. Seulement exigeant,
suprêmement intelligent, et peu
enclin au mensonge. Cela fait
évidemment beaucoup de défauts,
surtout si l’on est en outre
l’auteur d’une des œuvres majeures
du XXe siècle. Dans la cacophonie de
l’heure, une partition exemplaire.
Et l’élégance altière, à côté du
solfège, d’un musicien de l’esprit.
Roger-Pol Droit
Article paru dans l'édition du
05.11.09 Le Monde
VIDÉO INA -
Claude-Lévi-Strauss évoque sa
rencontre avec la tribu des Borobos
(1977)
«Mieux que les autres, il a
conceptualisé l'altérité, la
différence, la comparaison,
l'accouchement du Moi par l'Autre»
Pourquoi Lévi- Strauss ? - Par Jean
Daniel
Pourquoi Lévi-Strauss? Sans tomber
dans le travers dune dévotion
aveugle, on peut constater le sort
réservé à ce penseur de 95 ans. Dans
toutes les institutions culturelles
de la République, il est respecté,
idolâtré et déjà statufié. Que lui
prête-t-on? Peut-être un
chef-d'œuvreœuvre littéraire,
«Tristes Tropiques» (1955), qui a
failli avoir le prix Goncourt tant
la magie de l'écriture faisait
oublier que ce n'était pas une
œœuvre de fiction. Un livre qui
commence par une phrase aussi
célèbre que le début des romans de
Proust ou de Camus: «Je hais les
voyages et les explorateurs.» On
sait qu'il fut professeur au Collège
de France, qu'il est académicien et
que ce grand savant a étudié de
près, sur le terrain, les œmœurs des
civilisations qualifiées autrefois
de primitives. On retient un titre:
«la Pensée sauvage» (1962), qui a
servi, précisément, de fil
conducteur au prochain hors-série du
«Nouvel Observateur».
Pour la société intellectuelle, il
est l'homme qui a trouvé dans
Montaigne, Rousseau, Bergson et
Mauss toutes les bases du concept
d'«Anthropologie structurale»
(1958), concept que certains
disciples peuvent aujourd'hui juger
moins opérationnel mais qui a
renouvelé en profondeur toute
l'anthropologie française.
Lévi-Strauss est un maître tout à la
fois dépassé et irremplacé. Les
réfutations de ses thèses sont
toujours accompagnées dune
reconnaissance de dette. Au cœœur
des urgences les plus stimulantes,
sa pensée demeure une référence.
Mieux que les autres, probablement,
il a conceptualisé l'altérité, la
différence, la comparaison,
l'accouchement du Moi par l'Autre.
Car on peut comprendre l'autre. Le
différent n'est pas l'étranger
radical. On peut découvrir chez lui
un «inconscient structural» non
éloigné du nôtre. La pensée sauvage
n'est pas la pensée des sauvages,
mais une pensée non encore
domestiquée. D'où un parfum de
nostalgie pour le «bon sauvage» cher
à Rousseau. Tournant le dos à toute
une tradition, il a donné à
comprendre les mécanismes de la
pensée rationnelle dans la mentalité
des ex-primitifs. C'était une
révolution qui devait avoir des
conséquences dans l'histoire des
idées et dans la science des mœurs
autant que dans la pensée politique:
«Ce que nous nommons Renaissance
fut, pour le colonialisme et pour
l'anthropologie, une naissance
véritable. Entre l'un et l'autre,
affrontés depuis leur commune
origine, un dialogue équivoque s'est
poursuivi pendant quatre siècles.
[…]»
Lévi-Strauss est frappé par un
passage des «Essais» dans lequel
Montaigne décrit les sauvages de la
côte du Brésil qui mangent leurs
ennemis. Montaigne les juge
supérieurs à certains fanatiques des
guerres de Religion qui tuent et
découpent les cadavres, non pour les
manger, mais pour les jeter en
pâture à des cochons. Exceptionnelle
modernité de Montaigne. Si chaque
homme porte en lui la substance de
l'humaine condition, il ny a pas
plus de hiérarchie possible entre
les êtres qu'entre les peuples.
Tout est sorti du «que sais-je?» de
Montaigne. Mais tout va arriver au
«qui suis-je?» de Rousseau. Claude
Lévi-Strauss va rendre partout
hommage à Jean-Jacques Rousseau,
«fondateur des sciences de l'homme».
Il ne cesse de citer le «Discours
sur l'origine et les fondements de
l'inégalité parmi les hommes». «Jai
une violente aversion, écrit
Rousseau dans la IVe lettre à M. de
Malesherbes, pour les Etats qui
dominent les autres. Je hais les
Grands, je hais leur Etat.» Et
Claude Lévi-Strauss demande si cette
déclaration ne s'applique pas
d'abord à l'homme: «Tu as prétendu
dominer les autres êtres et jouir
d'un état séparé, laissant ainsi le
champ libre aux moins dignes des
hommes pour se prévaloir du même
avantage à l'encontre d'autres
hommes […]. Dans une société
policée, il ne saurait y avoir
d''excuse pour le seul crime
vraiment inexpiable de l'homme qui
consiste à se croire durablement ou
temporairement supérieur et à
traiter des hommes comme des objets:
que ce soit au nom de la race, de la
culture, de la conquête, de la
mission ou simplement de
l'expédient.» On na jamais instruit
contre le colonialisme le procès le
plus définitivement implacable que
ne le fait Lévi-Strauss en
s'appuyant sur Montaigne et
Rousseau.
On va voir dans ce recueil de textes
que la richesse de la pensée de
Lévi-Strauss est loin de s'épuiser
dans la méditation sur la
différence. Mais j'avoue que, ayant
eu professionnellement à traiter des
soubresauts, convulsions et
tremblements du colonialisme comme
des luttes émancipatrices des
colonisés, j'ai souvent eu recours à
Lévi-Strauss avec gratitude, ainsi
qu'aux textes qu'il cite et qui mont
servi à redécouvrir non pas
tellement Montaigne, dont j'étais
familier, mais Rousseau, dont les
audaces conceptuelles sur ce sujet
m'avaient échappé.
Le lecteur découvrira comment la
globalisation, dune part, et le
désordre des flux migratoires, de
l'autre, ont bouleversé les études
anthropologiques, qui réclamaient en
d'autres temps et refusent
aujourd'hui une immobilité et même
une essentialisation de leur objet.
Claude Lévi-Strauss en a été
conscient très tôt, et à cette
lumière dans ses derniers essais il
a infléchi son regard, faute de
pouvoir corriger son œœuvre
initiale. Mais sur la nécessaire
diversité des cultures, la mission
de les protéger, le caractère
éventuellement meurtrier du progrès
et sur l'affrontement des
civilisations; sur l'idée que les
victimes peuvent devenir des
bourreaux, et les colonisés des
colonisateurs, sur le constat que
des peuples émancipés peuvent
opprimer leurs minorités, Claude
Lévi-Strauss a fait preuve dune
vigilance et dune indépendance
d'esprit dans des conférences ou des
articles qui ont suscité souvent des
réactions passionnées. Dès que les
civilisations, d'abord agressées
dans leurs cultures par la
modernité, passent de l'émancipation
à l'expansion, alors elles peuvent
devenir aussi dangereusement
racistes que les autres.
L'histoire des idées se dégrade
souvent, en France, en chronique des
modes. Il y a eu une mode
«structuraliste», école dont étaient
censés faire partie Claude
Lévi-Strauss, Michel Foucault,
Roland Barthes et Jacques Lacan.
Jamais Lévi-Strauss ne s'est senti à
l'aise dans une telle
classification. Il a protesté que
les noms des seuls structuralistes
auxquels il accepterait que l'on
associe le sien seraient ceux de
Georges Dumézil et d'Emile
Benveniste. Reste que le grand livre
a pour titre «les Structures
élémentaires de la parenté» (1949),
et on le commente aujourd'hui
encore. L'idée centrale, pour la
réduire sommairement, repose non sur
une certitude mais sur une
intuition: celle que des structures
inconscientes régissent jusqu'au
moindre détail le fonctionnement des
sociétés et même des cultures.
«Toute culture peut être considérée
comme un ensemble de systèmes
symboliques au premier rang desquels
se placent le langage, les règles
matrimoniales, les rapports
économiques, l'art, la science, la
religion» («Sociologie et
anthropologie», 1960).
S'agit-il dune tentative
«éblouissante mais non illuminante»
pour proposer une explication
globale de la vie des hommes en
société? On peut le dire dans la
mesure où, comme on la vu,
Lévi-Strauss est allé jusqu'à la
conviction qu'un certain
rationalisme cartésien difficile à
chercher, à trouver et à déchiffrer
demeure commun à tous les peuples et
qu'il explique leurs comportements
et leurs institutions. C'est cette
conviction, et la façon dont elle
est défendue, qui suscitera les
discussions les plus passionnées et
les critiques les plus impatientes.
Mais on est encore peu convaincu du
bien-fondé des réfutations lorsque
certains chercheurs prétendent
découvrir une différence radicale
entre les sociétés qui se servent de
l'écriture et les autres, comme si
l'invention de l'écriture avait
transformé en sauvages impénétrables
tous ceux qui ny avaient pas eu
accès. Et l'on s'étonne que de
grands esprits négligent les
capacités intellectuelles, qui
peuvent être identiques avant leur
expression écrite ou après.
Pour conclure cette présentation
hâtive, je voudrais dire que ce qui
peut attacher chez le penseur
Lévi-Strauss, ce n'est pas seulement
sa pensée mais sa prodigieuse
sensibilité. Qu'il s'agisse de
l'art, des paysages, des lectures,
de son aptitude à exprimer un
«ébranlement admiratif» devant des
œœuvres, alors on est devant une
sorte de maîtrise digne des grands
classiques. Rien n'est plus
émouvant, par exemple, que le
passage où Lévi-Strauss décrit son
émotion en lisant l'essai de son
maître Marcel Mauss sur le don. Il y
a là un transport racinien et comme
un émerveillement amoureux. Comment
un texte philosophique peut-il
susciter ce que Rousseau n'allait
chercher que dans la nature?
Là, il faut revenir par où nous
avons commencé, c'est-à-dire à
«Tristes Tropiques». Avide de
comprendre la nature dune vérité qui
«transparaît déjà dans le soin
quelle met à se dérober», le
promeneur décèle dans une sorte
d'extase les fêlures de plusieurs
millénaires: «Je me sens baigné par
une intelligibilité plus dense au
sein de laquelle les siècles et les
lieues se répondent et parlent des
langages enfin réconciliés.» Il
faudrait aussi parler des pages
exceptionnelles sur la musique, à
laquelle Claude Lévi-Strauss accorde
une importance ethnologique aussi
grande qu à la cuisine. Décidément,
lhomme du commun dont je parle au
début a raison sans le savoir: tout
était déjà contenu dans «Tristes
Tropiques».
La dernière fois que j'ai vu Claude
Lévi-Strauss, il n'y a pas si
longtemps, il m'a cité Rousseau,
encore lui, qui disait qu'avec le
temps les idées devenaient des
sensations. Les siennes étaient
pessimistes sur un monde voué à une
lente et sûre autodestruction. Mais
il lisait Ronsard, le comparait à
Mallarmé et, au moment où lâge lui
inspirait le détachement de toutes
les vanités, il se sentait comme
inspiré par une raison «cosmique et
non mystique» de survivre. J. D.
Ce texte de Jean Daniel, qui
souligne l'actualité du plus grand
ethnologue du xxe siècle, est
l'introduction du hors-série du
«Nouvel Observateur» consacré à
Claude Lévi-Strauss. Le 51e numéro
des hors-séries du «Nouvel
Observateur», «la Pensée sauvage»,
paraît en kiosque le 9 juillet et
comprend les nombreuses
contributions dAlban Bensa, Giordana
Charuty, Emmanuel Désveaux, Bertrand
Hell, Marcel Hénaff, Mondher Kilani…
Jean Daniel
Le Nouvel Observateur Nº2017
SEMAINE DU JEUDI 03 Juillet 2003
L'ethnologue, mort dans la nuit de
samedi à dimanche, raconte
l'écriture de «Tristes tropiques»
dans cet extrait d'Apostrophes, en
1988. Avec l'INA.
Auteur de
Tristes
Tropiques ou de
La Pensée
sauvage, Claude
Lévi-Strauss a
profondément
renouvelé
l'anthropologie
et les sciences
humaines.
1948 La
Vie
familiale et
sociale des
Indiens
Nambikwara
1949
Les
Structures
élémentaires
de la
parenté
1952
Race et
Histoire
1955
Tristes
Tropiques
1958
Anthropologie
structurale
(Plon)
1961
Entretiens
avec Claude
Lévi-Strauss
(Georges
Charbonnier)
1962 Le
Totémisme
aujourd’hui
(PUF)
1962 La
Pensée
sauvage
(Plon)
1964 Le
Cru et le
Cuit
1967 Du
miel aux
cendres
1968
L’Origine
des manières
de table
1971
L’Homme nu
1973
Anthropologie
structurale,
II
1975 La
Voie des
masques
(édition
augmentée)
(Plon)
1983 Le
Regard
éloigné
(Plon)
1984
Paroles
données
(Plon)
1985 La
Potière
jalouse
(Plon)
1988 De
près et de
loin
(Odile
Jacob)
1991
Histoire de
Lynx
(Plon)
1993
Regarder,
écouter,
lire
(Plon)
1994
Saudades do
Brasil
1995
Saudades de
São Paulo
Claude Lévi-Strauss,
le dernier des Mohicans
Morgan
Sportès
La « Pléiade »
rend hommage à l'académicien
centenaire en publiant le premier
volume de ses oeuvres complètes *.
Occasion rêvée de relire son oeuvre
immense, dont « Tristes tropiques »,
son livre-phare.
Passées de
mode, les « sixties », où
intellectuels de gauche,
cinéastes, hippies prenaient
systématiquement le parti du
Peau-Rouge massacré, du
fellagha, du Viêt-minh ?... Ne
cherche-t-on plus, aujourd'hui,
à se « déprendre » de soi ? A
s'interroger sur le point de vue
de l'Autre ? De l'Irakien, du
Chinois, de l'Afghan ?... Tout
au contraire (signe de désarroi
civilisationnel, sans doute), on
tente désespérément de se
ressourcer, de se ré-enraciner :
à La Mecque, à Jérusalem, à Rome
et autres sacristies. Pour se «
déprendre », Claude
Lévi-Strauss, grand intellectuel
français rationaliste et laïc
d'origine juive, de la race du
moins des Freud et des Spinoza,
n'y alla pas par quatre chemins.
A 28 ans, à la fin des années
30, il s'embarqua pour l'autre
monde afin d'atteindre, au fond
de la jungle brésilienne, «
l'extrême de la sauvagerie ».
Entreprise conradienne s'il en
est ! Cette expérience, il la
raconte dans ce livre-phare du
XXe siècle (paru en 1955),
Tristes tropiques, où, avec
toute la subtilité de la langue
d'un Proust, il décrit les menus
faits et gestes des ultimes
tribus vivant encore en marge
des « bienfaits » du monde
moderne et de sa culture
massifiée.
Car c'est
bien là le paradoxe de ce livre
que d'y voir un rejeton
hyper-raffiné de la grande
bourgeoisie juive occidentale,
épris de Stravinsky et Mallarmé
(dire que des crétins
médiatiques ont voulu faire de
lui l'apôtre du babacoolisme-multiculturaliste
!) entrer en sympathie, et plus
qu'en sympathie souvent, avec
des Caduveo, des Bororo, des
Nambikwara, débris pathétiques
d'une civilisation indienne
exterminée, vivant cul nu dans
la jungle, de chasse et de
cueillette. Et c'est avec une
délicatesse que lui donne une
autre civilisation elle-même en
pleine décadence mercantiliste,
la nôtre, qu'il les décrit,
rencontre émouvante, souvent
cocasse : leur donnant un soir
un rouleau de drap rouge, ne les
vit-il pas le lendemain tous
drapés d'écarlate, hommes,
femmes et enfants, et même les
chiens et les perroquets à qui
on avait confectionné un costume
éphémère ?
Loin de moi
l'idée d'essayer d'expliquer la
pensée si subtile de
Lévi-Strauss. J'aimerais au
moins faire sentir ce que sa
démarche nous a apporté, moins
dans la connaissance
passionnante des sociétés dites
primitives que dans la
connaissance de notre société.
Grâce à ce retour sur soi que
cela nous a permis... Grand
écart de la pensée auquel on
répugne désormais. Lire
Lévi-Strauss, du moins ses
textes non directement
théoriques, est un véritable
plaisir même pour les
non-initiés : qu'il nous balade
à travers jungles en 1938 ; dans
les rues de New York en 1941,
aux côtés d'André Breton (Le
Regard éloigné) ; ou qu'il nous
aide à décrypter la peinture de
Poussin (Regarder, écouter,
lire) ; quand il ne dénonce pas
les errements de l'art
contemporain (Le Cru et le
Cuit). Car Lévi-Strauss est
(aussi) un grand écrivain. On
n'oubliera pas cette scène où il
croque, en quelques mots, un
chef nambikwara qui emprunte à
l'ethnologue un stylo et du
papier sur lequel il gribouille,
puis qui fait semblant de lire à
voix haute, devant sa tribu, ce
qu'il a fait semblant d'écrire,
tentant de persuader les siens
qu'il s'est approprié le savoir
de l'homme blanc. C'est
Trissotin ! Ainsi Lévi-Strauss
débusque-t-il derrière le «
particulier » (tel Indien du
Mato Grosso) l'universalité des
archétypes décrits par Molière.
Combien faut-il être de mauvaise
foi aussi pour faire accroire
que Lévi-Strauss a voulu réduire
l'Homme aux défroques
folkloriques de ses différentes
coutumes, de ses rites.
Les gens qui
l'ont attaqué violemment
naguère, et qui continuent
aujourd'hui, ne sont-ils pas au
fond des réincarnations de ce
Trissotin nambikwara ? N'ont-ils
pas, comme celui-ci, fait
semblant de lire, pour dénoncer,
dans des semblants de livres,
une pensée à laquelle ils ne
comprendront jamais rien ?
Faisant semblant de lire aussi,
les critiques littéraires
troussent leurs éloges. Et le
public gobe tout... Cette
parodie n'est-elle pas une des
manifestations de la destruction
de notre propre culture qu'a
préfigurée celle des cultures
indiennes initiée par Cortès et
parachevée par le McDo-Coca ?
D'où la constante mélancolie qui
émane de la plupart des textes
de Lévi-Strauss, proche de celle
du Chateaubriand des Mémoires
d'outre-tombe. Il compare le
pseudo-rationalisme occidental
qui a asservi le monde à ce
laboureur qui avance, les yeux
fixés sur son sillon, incapable
par ailleurs de voir ce qu'en
même temps il détruit et ce qui,
sur les bas-côtés du sillon,
s'amoncèle. Ce qui s'amoncèle,
ce sont ces rites en voie de
disparition que Lévi-Strauss,
affrontant moustiques et
paludisme, est allé recueillir,
auprès de tribus aujourd'hui
disparues, ces mots de langues
abolies, ces réglementations
conjugales, ces interdits - ou
ces vieux objets qu'avec André
Breton et Max Ernst il aimait
chiner chez les antiquaires de
New York, restes, résidus,
épaves d'époques révolues, pieds
de lampe, chromos... - qui, si
un esprit averti sait les
comparer les uns aux autres,
forment entre eux système,
reconstruisent le style, l'âme,
l'être de sociétés, de modes de
vie obsolètes.
Lévi-Strauss
a du goût aussi pour les
vulgaires cailloux et les
pierres précieuses, renvoyant
par-delà les millénaires, aux
temps pré-néolithiques. Car
l'homme que décrit Lévi-Strauss
n'est pas l'Homme abstrait des «
droits de l'Homme » qui s'arroge
le droit de détruire les autres
espèces, la Nature, le Monde, et
de se détruire lui-même, mais un
homme concret, inscrit non
seulement dans cette
quotidienneté de ses moeurs et
coutumes qui font - qui sont -
la saveur même de la vie (l'art
du vin, par exemple, que
l'industrialisation détruit),
mais aussi dans la temporalité
scandée par les saisons que nous
impose la nature, et dans la
durée immémoriale des temps
géologiques. Lévi-Strauss n'a
jamais, comme Foucault, chanté
la mort de l'Homme, ni comme
Barthes célébré le naufrage du
Sujet cartésien : il a très
simplement replacé l'un et
l'autre dans le système de
signes que constitue leur Temps,
et dans la continuité infinie
d'un monde physique qui exista
avant la naissance de
l'humanité, et se perpétuera
quand celle-ci aura disparu.
Voilà ce que les « sauvages »
ont enseigné à Lévi-Strauss,
voilà ce que grâce à eux il nous
enseigne, et que ne saisissent
pas ses critiques qui ne
perçoivent, des peuples
primitifs ou traditionnels, que
des clichés folkloriques,
exotiques, relevant de la
culture des clubs de vacances.
Ce savoir irrationnel des «
sauvages », chacun de nous en
pressent le mystère dans cette
dernière part de « nature » à
laquelle il nous est donné de
goûter : l'étreinte amoureuse
par exemple. « Faire l'amour,
c'est bon », disent les
Nambikwara. Claude Lévi-Strauss,
dont on peut deviner qu'il est
un homme de jouissance, nous
convie à partager encore ce
savoir (dans les dernières
lignes de Tristes tropiques,
qu'on ne méditera jamais assez).
Il nous y exhorte à interrompre
notre « labeur de ruche » (le
stress du cadre trop dynamique)
et à saisir l'essence de ce qui
fut et continue d'être notre
espèce, en deçà de la pensée et
au-delà de la société : « (...)
dans la contemplation d'un
minéral plus beau que toutes nos
oeuvres ; dans le parfum, plus
savant que nos livres, respiré
au creux d'un lys ; ou dans le
clin d'oeil alourdi de patience,
de sérénité et de pardon
réciproque, qu'une entente
involontaire permet d'échanger
avec un chat. »
M. S.
* OEuvres,
Gallimard, « Pléiade », 2 128
p., 71 Û (64 Û jusqu'au 31 août
2008). Edition établie par
Vincent Debaene, Frédéric Keck,
Marie Mauzé et Martin Rueff.