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L'ethnologue Claude Lévi-Strauss est mort

 



Peu de savants se sont aventurés aussi loin que Claude Lévi-Strauss dans l'exploration des mécanismes cachés de la culture. Par des voies diverses et convergentes, il s'est efforcé de comprendre cette grande machine symbolique qui rassemble tous les plans de la vie humaine, de la famille aux croyances religieuses, des œuvres d'art aux manières de table. Le paradoxe des très grandes œuvres, celles qui sont vraiment décisives et novatrices, est de pouvoir se caractériser en peu de mots.

Ainsi pourrait-on dire qu'il déchiffra le solfège de l'esprit. A tout le moins, il s'en approcha, et de fort près, à force de rigueur et d'invention conceptuelle. Parler d'un solfège de l'esprit n'est pas seulement le prolongement de cette métaphore musicale toujours présente dans l'œuvre de l'anthropologue. Or il faut entendre cette formule littéralement. Même si nous chantions, quotidiennement, les ritournelles de la vie en société, même si nous connaissions par cœur les mélodies des mythes ou des mariages, nous ne savions pas ce qui organisait ces systèmes. Notre conscience ne nous révèle rien, spontanément, des processus qui sont à l'œuvre dans le vaste domaine de la symbolique sociale. C'est pourquoi nous ignorions leurs règles de fonctionnement, les lois de leurs combinaisons. Il nous manquait un solfège.

Derrière la diversité des mélodies, celui-ci explicite les règles qui les engendrent : accord, renversement, transformations. Il définit des formes (canon, fugue, sonate…). Il n'est pas faux de dire que la démarche de Claude Lévi-Strauss visait un but analogue. Ce qui l'attirait avant toute chose était de découvrir les organisations cachées, les lois sous-jacentes au chatoiement des apparences sociales. Il était de ceux qui pensent à la géologie en contemplant un paysage ou songent aux classements botaniques face aux massifs de fleurs.

C'est pourquoi, derrière le foisonnement déconcertant des règles de parenté, des totems ou des mythes, derrière l'apparent tohu-bohu des échanges économiques et des créations artistiques, il s'est consacré à découvrir, plus qu'une partition unique et isolée, certaines des structures qui les engendrent, indépendamment de la volonté des acteurs et de leurs consciences.

Cette démarche, toujours semblable en son fond, connut plusieurs époques et une succession de points d'application. Elle s'attacha d'abord à la parenté, dont Claude Lévi-Strauss, dans sa thèse, abandonna la face visible pour en dégager les "structures élémentaires". Elle se focalisa ensuite sur le totem, dont il éclaira l'énigme en quittant le terrain des analogies apparentes pour mieux saisir les jeux globaux. Elle se fixa longuement sur la mythologie, dont quatre volumes monumentaux, de 1964 à 1971, scrutèrent les transformations et le fonctionnement propre, indépendant des décisions individuelles, des langues, des peuples, voire des lieux et des temps.

Ce souci des structures, des combinatoires, des codes de transformation, rapproche Claude Lévi-Strauss des scientifiques, principalement des mathématiciens. Il le rattache aussi à la lignée des philosophes qui, de Platon à Kant, ont reconnu la place centrale des processus formels.

LES MYTHES "SE PENSENT ENTRE EUX"

Là se trouve le cœur de l'œuvre, et ce qu'elle a, à sa manière, de vertigineux. Car, dans l'analyse de ces milliers de mythes qui "se pensent entre eux", se répondent sans se connaître, se combinent sans que personne l'ait décidé, on voit s'esquisser des procédures mentales universelles.

Cette approche d'un solfège de l'esprit humain prolonge ou accompagne le schématisme de Kant, la linguistique structurale de Roman Jakobson ou, en psychanalyse, la théorie lacanienne du signifiant. Le résultat est d'autant plus impressionnant que cette analyse convoque des peuples et des cultures sans contacts connus les uns avec les autres. L'historien – comme Georges Dumézil, féru lui aussi de perspective structurale – ne compare que des mythes issus de peuples entretenant des liens attestés. En s'affranchissant de cette limite, en confrontant, par exemple, les mythes amérindiens avec ceux du Japon, Lévi-Strauss a ouvert des perspectives théoriques qui intéressent, au-delà de l'ethnologie restreinte, l'anthropologie générale, l'étude de l'esprit des hommes.

Sans doute est-ce là une marque persistante, à travers détours et exils, de son attachement profond à la rigueur des philosophes. Ils ne cessèrent en fait d'avoir sa préférence. Très jeune, cet enfant d'artiste (son père était peintre) porta son attention vers les concepts. Normalien, il choisit en 1927 la philosophie. Agrégé, il commença à l'enseigner en 1932. L'ennui toutefois le gagna vite, et le désir de "l'expérience vécue des sociétés indigènes" l'emporta : il partit en 1935 pour Sao Paulo, où il enseigna durant trois ans en menant plusieurs missions d'étude chez les Bororo, puis les Nambikawara, en compagnie de Dina Dreyfus, sa première femme, épousée en 1932.
Ils se séparèrent à leur retour en France, en 1939, et l'anthropologue connut ensuite deux autres mariages, en 1945 et en 1954.

Révoqué de l'enseignement au titre des lois antijuives de Vichy, il se retrouva à New York, où il fréquenta les surréalistes, et se lia avec Jakobson, dont l'apport fut déterminant dans la construction de son œuvre. L'après-guerre fut une période instable pour ce chercheur dont les œuvres maîtresses commençaient seulement à s'imprimer et que les institutions savantes ne reconnaissaient pas encore. Attaché culturel à New York, puis en mission en Inde et au Pakistan pour l'Unesco, il fut nommé en 1950 à l’Ecole pratique des hautes études avec l’appui de Dumézil.

En 1955, Tristes Tropiques le fit connaître du grand public. Journal de voyage soutenu par une écriture limpide et sensible, méditation sur le savoir et sur l’époque d’une grande liberté de ton, le livre est une réussite littéraire et devint aussitôt un succès de librairie, bientôt une référence. Bien des pages de ce livre appartiennent depuis aux anthologies en usage dans les classes. On y découvre un voyageur déjà préoccupé des désastres de la planète, tourmenté par la destruction de la diversité humaine, soucieux d’écologie bien avant que l’époque ne se saisisse du terme. On discerne également son penchant pour le bouddhisme et sa réticence envers l’islam. Cette dernière est si forte que certaines pages de Tristes Tropiques, peu remarquées à l’époque, vaudraient sûrement à leur auteur de virulentes protestations si elles paraissaient aujourd’hui.

Après la publication d’Anthropologie structurale (1958) et l’élection au Collège de France (1959), Lévi-Strauss déploya une activité exceptionnelle d’organisateur et d’auteur qui lui valut une reconnaissance internationale croissante. Après La Pensée sauvage (1962) et les quatre volumes des Mythologiques, il devint évident que cette œuvre était l’une des grandes de son siècle. Il est désormais difficile de parler de l’homme, de la société, des échanges sans tenir compte de son apport.

La voie des honneurs, parallèlement, se poursuivit. En 1973, Claude Lévi-Strauss fut élu à l’Académie française, il accompagna François Mitterrand au Brésil en 1985, ses collections d’objets furent exposées au Musée de l’homme en 1989, ses photographies du Brésil éditées en 1994, son 90eanniversaire célébré par des numéros spéciaux.

En 2005, l’Unesco fêta les 60 ans de sa fondation en confiant à son ancien collaborateur un discours d’ouverture qui restera, bien que l’orateur ait alors approché le siècle, un modèle de pertinence et de lucidité. Il y rappela notamment, en se référant à Rousseau – l’un de ses maîtres, avec Montaigne –, les menaces que notre expansion effrénée fait peser sur la nature et sur l’humanité. Car Claude Lévi-Strauss, en fin de compte, ne dissociait pas la défense de la diversité culturelle et celle de la diversité naturelle.

Dans une époque pressée, confuse, massivement portée à la veulerie et au simplisme, l’homme passait fréquemment pour distant. Tous ceux qui eurent la chance de l’approcher peu ou prou savent combien cet esprit universel, profondément attaché à la dignité de tous peuples, savait être proche, amical, fidèle et chaleureux, surtout si l’on avait su tenir le coup sous son regard, le plus acéré qui fût.

Hautain ? Non. Seulement exigeant, suprêmement intelligent, et peu enclin au mensonge. Cela fait évidemment beaucoup de défauts, surtout si l’on est en outre l’auteur d’une des œuvres majeures du XXe siècle. Dans la cacophonie de l’heure, une partition exemplaire. Et l’élégance altière, à côté du solfège, d’un musicien de l’esprit.

Roger-Pol Droit
Article paru dans l'édition du 05.11.09 Le Monde

 

VIDÉO INA - Claude-Lévi-Strauss évoque sa rencontre avec la tribu des Borobos (1977)

LIRE AUSSI

 

Pourquoi Lévi- Strauss?

 



«Mieux que les autres, il a conceptualisé l'altérité, la différence, la comparaison, l'accouchement du Moi par l'Autre»

Pourquoi Lévi- Strauss ? - Par Jean Daniel

Pourquoi Lévi-Strauss? Sans tomber dans le travers dune dévotion aveugle, on peut constater le sort réservé à ce penseur de 95 ans. Dans toutes les institutions culturelles de la République, il est respecté, idolâtré et déjà statufié. Que lui prête-t-on? Peut-être un chef-d'œuvreœuvre littéraire, «Tristes Tropiques» (1955), qui a failli avoir le prix Goncourt tant la magie de l'écriture faisait oublier que ce n'était pas une œœuvre de fiction. Un livre qui commence par une phrase aussi célèbre que le début des romans de Proust ou de Camus: «Je hais les voyages et les explorateurs.» On sait qu'il fut professeur au Collège de France, qu'il est académicien et que ce grand savant a étudié de près, sur le terrain, les œmœurs des civilisations qualifiées autrefois de primitives. On retient un titre: «la Pensée sauvage» (1962), qui a servi, précisément, de fil conducteur au prochain hors-série du «Nouvel Observateur».
Pour la société intellectuelle, il est l'homme qui a trouvé dans Montaigne, Rousseau, Bergson et Mauss toutes les bases du concept d'«Anthropologie structurale» (1958), concept que certains disciples peuvent aujourd'hui juger moins opérationnel mais qui a renouvelé en profondeur toute l'anthropologie française. Lévi-Strauss est un maître tout à la fois dépassé et irremplacé. Les réfutations de ses thèses sont toujours accompagnées dune reconnaissance de dette. Au cœœur des urgences les plus stimulantes, sa pensée demeure une référence. Mieux que les autres, probablement, il a conceptualisé l'altérité, la différence, la comparaison, l'accouchement du Moi par l'Autre.

Car on peut comprendre l'autre. Le différent n'est pas l'étranger radical. On peut découvrir chez lui un «inconscient structural» non éloigné du nôtre. La pensée sauvage n'est pas la pensée des sauvages, mais une pensée non encore domestiquée. D'où un parfum de nostalgie pour le «bon sauvage» cher à Rousseau. Tournant le dos à toute une tradition, il a donné à comprendre les mécanismes de la pensée rationnelle dans la mentalité des ex-primitifs. C'était une révolution qui devait avoir des conséquences dans l'histoire des idées et dans la science des mœurs autant que dans la pensée politique: «Ce que nous nommons Renaissance fut, pour le colonialisme et pour l'anthropologie, une naissance véritable. Entre l'un et l'autre, affrontés depuis leur commune origine, un dialogue équivoque s'est poursuivi pendant quatre siècles. […]»
Lévi-Strauss est frappé par un passage des «Essais» dans lequel Montaigne décrit les sauvages de la côte du Brésil qui mangent leurs ennemis. Montaigne les juge supérieurs à certains fanatiques des guerres de Religion qui tuent et découpent les cadavres, non pour les manger, mais pour les jeter en pâture à des cochons. Exceptionnelle modernité de Montaigne. Si chaque homme porte en lui la substance de l'humaine condition, il ny a pas plus de hiérarchie possible entre les êtres qu'entre les peuples.
Tout est sorti du «que sais-je?» de Montaigne. Mais tout va arriver au «qui suis-je?» de Rousseau. Claude Lévi-Strauss va rendre partout hommage à Jean-Jacques Rousseau, «fondateur des sciences de l'homme». Il ne cesse de citer le «Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes». «Jai une violente aversion, écrit Rousseau dans la IVe lettre à M. de Malesherbes, pour les Etats qui dominent les autres. Je hais les Grands, je hais leur Etat.» Et Claude Lévi-Strauss demande si cette déclaration ne s'applique pas d'abord à l'homme: «Tu as prétendu dominer les autres êtres et jouir d'un état séparé, laissant ainsi le champ libre aux moins dignes des hommes pour se prévaloir du même avantage à l'encontre d'autres hommes […]. Dans une société policée, il ne saurait y avoir d''excuse pour le seul crime vraiment inexpiable de l'homme qui consiste à se croire durablement ou temporairement supérieur et à traiter des hommes comme des objets: que ce soit au nom de la race, de la culture, de la conquête, de la mission ou simplement de l'expédient.» On na jamais instruit contre le colonialisme le procès le plus définitivement implacable que ne le fait Lévi-Strauss en s'appuyant sur Montaigne et Rousseau.

On va voir dans ce recueil de textes que la richesse de la pensée de Lévi-Strauss est loin de s'épuiser dans la méditation sur la différence. Mais j'avoue que, ayant eu professionnellement à traiter des soubresauts, convulsions et tremblements du colonialisme comme des luttes émancipatrices des colonisés, j'ai souvent eu recours à Lévi-Strauss avec gratitude, ainsi qu'aux textes qu'il cite et qui mont servi à redécouvrir non pas tellement Montaigne, dont j'étais familier, mais Rousseau, dont les audaces conceptuelles sur ce sujet m'avaient échappé.
Le lecteur découvrira comment la globalisation, dune part, et le désordre des flux migratoires, de l'autre, ont bouleversé les études anthropologiques, qui réclamaient en d'autres temps et refusent aujourd'hui une immobilité et même une essentialisation de leur objet. Claude Lévi-Strauss en a été conscient très tôt, et à cette lumière dans ses derniers essais il a infléchi son regard, faute de pouvoir corriger son œœuvre initiale. Mais sur la nécessaire diversité des cultures, la mission de les protéger, le caractère éventuellement meurtrier du progrès et sur l'affrontement des civilisations; sur l'idée que les victimes peuvent devenir des bourreaux, et les colonisés des colonisateurs, sur le constat que des peuples émancipés peuvent opprimer leurs minorités, Claude Lévi-Strauss a fait preuve dune vigilance et dune indépendance d'esprit dans des conférences ou des articles qui ont suscité souvent des réactions passionnées. Dès que les civilisations, d'abord agressées dans leurs cultures par la modernité, passent de l'émancipation à l'expansion, alors elles peuvent devenir aussi dangereusement racistes que les autres.
L'histoire des idées se dégrade souvent, en France, en chronique des modes. Il y a eu une mode «structuraliste», école dont étaient censés faire partie Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Roland Barthes et Jacques Lacan. Jamais Lévi-Strauss ne s'est senti à l'aise dans une telle classification. Il a protesté que les noms des seuls structuralistes auxquels il accepterait que l'on associe le sien seraient ceux de Georges Dumézil et d'Emile Benveniste. Reste que le grand livre a pour titre «les Structures élémentaires de la parenté» (1949), et on le commente aujourd'hui encore. L'idée centrale, pour la réduire sommairement, repose non sur une certitude mais sur une intuition: celle que des structures inconscientes régissent jusqu'au moindre détail le fonctionnement des sociétés et même des cultures. «Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science, la religion» («Sociologie et anthropologie», 1960).
S'agit-il dune tentative «éblouissante mais non illuminante» pour proposer une explication globale de la vie des hommes en société? On peut le dire dans la mesure où, comme on la vu, Lévi-Strauss est allé jusqu'à la conviction qu'un certain rationalisme cartésien difficile à chercher, à trouver et à déchiffrer demeure commun à tous les peuples et qu'il explique leurs comportements et leurs institutions. C'est cette conviction, et la façon dont elle est défendue, qui suscitera les discussions les plus passionnées et les critiques les plus impatientes. Mais on est encore peu convaincu du bien-fondé des réfutations lorsque certains chercheurs prétendent découvrir une différence radicale entre les sociétés qui se servent de l'écriture et les autres, comme si l'invention de l'écriture avait transformé en sauvages impénétrables tous ceux qui ny avaient pas eu accès. Et l'on s'étonne que de grands esprits négligent les capacités intellectuelles, qui peuvent être identiques avant leur expression écrite ou après.
Pour conclure cette présentation hâtive, je voudrais dire que ce qui peut attacher chez le penseur Lévi-Strauss, ce n'est pas seulement sa pensée mais sa prodigieuse sensibilité. Qu'il s'agisse de l'art, des paysages, des lectures, de son aptitude à exprimer un «ébranlement admiratif» devant des œœuvres, alors on est devant une sorte de maîtrise digne des grands classiques. Rien n'est plus émouvant, par exemple, que le passage où Lévi-Strauss décrit son émotion en lisant l'essai de son maître Marcel Mauss sur le don. Il y a là un transport racinien et comme un émerveillement amoureux. Comment un texte philosophique peut-il susciter ce que Rousseau n'allait chercher que dans la nature?
Là, il faut revenir par où nous avons commencé, c'est-à-dire à «Tristes Tropiques». Avide de comprendre la nature dune vérité qui «transparaît déjà dans le soin quelle met à se dérober», le promeneur décèle dans une sorte d'extase les fêlures de plusieurs millénaires: «Je me sens baigné par une intelligibilité plus dense au sein de laquelle les siècles et les lieues se répondent et parlent des langages enfin réconciliés.» Il faudrait aussi parler des pages exceptionnelles sur la musique, à laquelle Claude Lévi-Strauss accorde une importance ethnologique aussi grande qu à la cuisine. Décidément, lhomme du commun dont je parle au début a raison sans le savoir: tout était déjà contenu dans «Tristes Tropiques».
La dernière fois que j'ai vu Claude Lévi-Strauss, il n'y a pas si longtemps, il m'a cité Rousseau, encore lui, qui disait qu'avec le temps les idées devenaient des sensations. Les siennes étaient pessimistes sur un monde voué à une lente et sûre autodestruction. Mais il lisait Ronsard, le comparait à Mallarmé et, au moment où lâge lui inspirait le détachement de toutes les vanités, il se sentait comme inspiré par une raison «cosmique et non mystique» de survivre. J. D.

Ce texte de Jean Daniel, qui souligne l'actualité du plus grand ethnologue du xxe siècle, est l'introduction du hors-série du «Nouvel Observateur» consacré à Claude Lévi-Strauss. Le 51e numéro des hors-séries du «Nouvel Observateur», «la Pensée sauvage», paraît en kiosque le 9 juillet et comprend les nombreuses contributions dAlban Bensa, Giordana Charuty, Emmanuel Désveaux, Bertrand Hell, Marcel Hénaff, Mondher Kilani…



Jean Daniel
Le Nouvel Observateur Nº2017
SEMAINE DU JEUDI 03 Juillet 2003

 

 

L'ethnologue, mort dans la nuit de samedi à dimanche, raconte l'écriture de «Tristes tropiques» dans cet extrait d'Apostrophes, en 1988. Avec l'INA.

retrouver ce média sur www.ina.fr
 

Lévi-Strauss, les œuvres

Repères

Auteur de Tristes Tropiques ou de La Pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss a profondément renouvelé l'anthropologie et les sciences humaines.

1948 La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara 
1949  Les Structures élémentaires de la parenté 
1952  Race et Histoire 
1955  Tristes Tropiques 
1958  Anthropologie structurale  (Plon)
1961  Entretiens avec Claude Lévi-Strauss (Georges Charbonnier) 
1962  Le Totémisme aujourd’hui  (PUF)
1962  La Pensée sauvage  (Plon)
1964  Le Cru et le Cuit 
1967  Du miel aux cendres 
1968  L’Origine des manières de table 
1971  L’Homme nu 
1973  Anthropologie structurale, II 
1975  La Voie des masques (édition augmentée)  (Plon)
1983  Le Regard éloigné  (Plon)
1984  Paroles données  (Plon)
1985  La Potière jalouse  (Plon)
1988  De près et de loin  (Odile Jacob)
1991  Histoire de Lynx  (Plon)
1993  Regarder, écouter, lire  (Plon)
1994  Saudades do Brasil 
1995  Saudades de São Paulo

 

Claude Lévi-Strauss,
le dernier des Mohicans

Morgan Sportès
 

 

 

La « Pléiade » rend hommage à l'académicien centenaire en publiant le premier volume de ses oeuvres complètes *. Occasion rêvée de relire son oeuvre immense, dont « Tristes tropiques », son livre-phare.

 

Passées de mode, les « sixties », où intellectuels de gauche, cinéastes, hippies prenaient systématiquement le parti du Peau-Rouge massacré, du fellagha, du Viêt-minh ?... Ne cherche-t-on plus, aujourd'hui, à se « déprendre » de soi ? A s'interroger sur le point de vue de l'Autre ? De l'Irakien, du Chinois, de l'Afghan ?... Tout au contraire (signe de désarroi civilisationnel, sans doute), on tente désespérément de se ressourcer, de se ré-enraciner : à La Mecque, à Jérusalem, à Rome et autres sacristies. Pour se « déprendre », Claude Lévi-Strauss, grand intellectuel français rationaliste et laïc d'origine juive, de la race du moins des Freud et des Spinoza, n'y alla pas par quatre chemins. A 28 ans, à la fin des années 30, il s'embarqua pour l'autre monde afin d'atteindre, au fond de la jungle brésilienne, « l'extrême de la sauvagerie ». Entreprise conradienne s'il en est ! Cette expérience, il la raconte dans ce livre-phare du XXe siècle (paru en 1955), Tristes tropiques, où, avec toute la subtilité de la langue d'un Proust, il décrit les menus faits et gestes des ultimes tribus vivant encore en marge des « bienfaits » du monde moderne et de sa culture massifiée.

Car c'est bien là le paradoxe de ce livre que d'y voir un rejeton hyper-raffiné de la grande bourgeoisie juive occidentale, épris de Stravinsky et Mallarmé (dire que des crétins médiatiques ont voulu faire de lui l'apôtre du babacoolisme-multiculturaliste !) entrer en sympathie, et plus qu'en sympathie souvent, avec des Caduveo, des Bororo, des Nambikwara, débris pathétiques d'une civilisation indienne exterminée, vivant cul nu dans la jungle, de chasse et de cueillette. Et c'est avec une délicatesse que lui donne une autre civilisation elle-même en pleine décadence mercantiliste, la nôtre, qu'il les décrit, rencontre émouvante, souvent cocasse : leur donnant un soir un rouleau de drap rouge, ne les vit-il pas le lendemain tous drapés d'écarlate, hommes, femmes et enfants, et même les chiens et les perroquets à qui on avait confectionné un costume éphémère ?

Loin de moi l'idée d'essayer d'expliquer la pensée si subtile de Lévi-Strauss. J'aimerais au moins faire sentir ce que sa démarche nous a apporté, moins dans la connaissance passionnante des sociétés dites primitives que dans la connaissance de notre société. Grâce à ce retour sur soi que cela nous a permis... Grand écart de la pensée auquel on répugne désormais. Lire Lévi-Strauss, du moins ses textes non directement théoriques, est un véritable plaisir même pour les non-initiés : qu'il nous balade à travers jungles en 1938 ; dans les rues de New York en 1941, aux côtés d'André Breton (Le Regard éloigné) ; ou qu'il nous aide à décrypter la peinture de Poussin (Regarder, écouter, lire) ; quand il ne dénonce pas les errements de l'art contemporain (Le Cru et le Cuit). Car Lévi-Strauss est (aussi) un grand écrivain. On n'oubliera pas cette scène où il croque, en quelques mots, un chef nambikwara qui emprunte à l'ethnologue un stylo et du papier sur lequel il gribouille, puis qui fait semblant de lire à voix haute, devant sa tribu, ce qu'il a fait semblant d'écrire, tentant de persuader les siens qu'il s'est approprié le savoir de l'homme blanc. C'est Trissotin ! Ainsi Lévi-Strauss débusque-t-il derrière le « particulier » (tel Indien du Mato Grosso) l'universalité des archétypes décrits par Molière. Combien faut-il être de mauvaise foi aussi pour faire accroire que Lévi-Strauss a voulu réduire l'Homme aux défroques folkloriques de ses différentes coutumes, de ses rites.

Les gens qui l'ont attaqué violemment naguère, et qui continuent aujourd'hui, ne sont-ils pas au fond des réincarnations de ce Trissotin nambikwara ? N'ont-ils pas, comme celui-ci, fait semblant de lire, pour dénoncer, dans des semblants de livres, une pensée à laquelle ils ne comprendront jamais rien ? Faisant semblant de lire aussi, les critiques littéraires troussent leurs éloges. Et le public gobe tout... Cette parodie n'est-elle pas une des manifestations de la destruction de notre propre culture qu'a préfigurée celle des cultures indiennes initiée par Cortès et parachevée par le McDo-Coca ? D'où la constante mélancolie qui émane de la plupart des textes de Lévi-Strauss, proche de celle du Chateaubriand des Mémoires d'outre-tombe. Il compare le pseudo-rationalisme occidental qui a asservi le monde à ce laboureur qui avance, les yeux fixés sur son sillon, incapable par ailleurs de voir ce qu'en même temps il détruit et ce qui, sur les bas-côtés du sillon, s'amoncèle. Ce qui s'amoncèle, ce sont ces rites en voie de disparition que Lévi-Strauss, affrontant moustiques et paludisme, est allé recueillir, auprès de tribus aujourd'hui disparues, ces mots de langues abolies, ces réglementations conjugales, ces interdits - ou ces vieux objets qu'avec André Breton et Max Ernst il aimait chiner chez les antiquaires de New York, restes, résidus, épaves d'époques révolues, pieds de lampe, chromos... - qui, si un esprit averti sait les comparer les uns aux autres, forment entre eux système, reconstruisent le style, l'âme, l'être de sociétés, de modes de vie obsolètes.

Lévi-Strauss a du goût aussi pour les vulgaires cailloux et les pierres précieuses, renvoyant par-delà les millénaires, aux temps pré-néolithiques. Car l'homme que décrit Lévi-Strauss n'est pas l'Homme abstrait des « droits de l'Homme » qui s'arroge le droit de détruire les autres espèces, la Nature, le Monde, et de se détruire lui-même, mais un homme concret, inscrit non seulement dans cette quotidienneté de ses moeurs et coutumes qui font - qui sont - la saveur même de la vie (l'art du vin, par exemple, que l'industrialisation détruit), mais aussi dans la temporalité scandée par les saisons que nous impose la nature, et dans la durée immémoriale des temps géologiques. Lévi-Strauss n'a jamais, comme Foucault, chanté la mort de l'Homme, ni comme Barthes célébré le naufrage du Sujet cartésien : il a très simplement replacé l'un et l'autre dans le système de signes que constitue leur Temps, et dans la continuité infinie d'un monde physique qui exista avant la naissance de l'humanité, et se perpétuera quand celle-ci aura disparu. Voilà ce que les « sauvages » ont enseigné à Lévi-Strauss, voilà ce que grâce à eux il nous enseigne, et que ne saisissent pas ses critiques qui ne perçoivent, des peuples primitifs ou traditionnels, que des clichés folkloriques, exotiques, relevant de la culture des clubs de vacances. Ce savoir irrationnel des « sauvages », chacun de nous en pressent le mystère dans cette dernière part de « nature » à laquelle il nous est donné de goûter : l'étreinte amoureuse par exemple. « Faire l'amour, c'est bon », disent les Nambikwara. Claude Lévi-Strauss, dont on peut deviner qu'il est un homme de jouissance, nous convie à partager encore ce savoir (dans les dernières lignes de Tristes tropiques, qu'on ne méditera jamais assez). Il nous y exhorte à interrompre notre « labeur de ruche » (le stress du cadre trop dynamique) et à saisir l'essence de ce qui fut et continue d'être notre espèce, en deçà de la pensée et au-delà de la société : « (...) dans la contemplation d'un minéral plus beau que toutes nos oeuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d'un lys ; ou dans le clin d'oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu'une entente involontaire permet d'échanger avec un chat. »

M. S.

* OEuvres, Gallimard, « Pléiade », 2 128 p., 71 Û (64 Û jusqu'au 31 août 2008). Edition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff.

Le figaro 05/05/2008 | Mise à jour :