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Il
y a cinquante ans,
l'
"épiphanie du
monde noir"
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Césaire
Fanon, Diop, Wright
22/09/06
Paris,
19 septembre 1956, amphithéâtre
Descartes de la Sorbonne. Le premier
Congrès international des écrivains
et artistes noirs s'ouvre sur le discours
d'un homme qui a porté de bout
en bout cette première réunion
de l'intelligentsia du monde noir,
représentée par 63 délégués
venus d'Afrique, d'Amérique,
d'Inde et des Caraïbes. Alioune
Diop (1910-1980) a déjà
derrière lui " plus de
quinze années d'obstination
au service de la culture noire ".
Il est le fondateur de la revue (1947)
puis de la maison d'édition
Présence africaine, que dirige
toujours, à la libraire de
la rue des Ecoles, sa veuve, Christiane
Diop : " La préoccupation
principale de monsieur Diop était
le manque de reconnaissance, qui le
rendait malade. Il n'était
pas un homme politique, mais un homme
de culture, au sens où la culture
est le préalable au rééquilibrage
de la société. "
Sénégalais,
musulman converti au catholicisme,
Diop avait réuni au "
comité de patronage "
de sa revue André Gide, Théodore
Monod, Emmanuel Mounier, l'écrivain
américain Richard Wright, mais
encore Sartre, Leiris, Camus et Césaire.
En rassemblant à Paris des
intellectuels noirs de tous horizons,
c'est un Bandoung de la culture africaine
que Diop a en tête, depuis son
retour de la conférence qui
avait donné naissance, en avril
1955, au mouvement des non-alignés.
A l'aube de la décolonisation,
il s'agit de se connaître soi-même,
en faisant l'inventaire pluridisciplinaire
des apports de la civilisation africaine,
invisible ou déniée
comme telle, à la culture universelle.
Civilisation " négro-africaine
", précisera Léopold
Sédar Senghor, qui, avec Aimé
Césaire et Léon-Gontran
Damas, a forgé le concept de
négritude.
"
Jusqu'au dernier moment, se souvient
Christiane Diop, nous ne savions pas
si le gouvernement nous allouerait
la salle Descartes. Sartre, Malraux,
Camus nous ont protégés
par leur amitié, mais sans
jamais intervenir dans nos réunions.
" Picasso signe l'affiche du
Congrès, Claude Lévi-Strauss,
comme beaucoup d'autres absents, envoie
un message de sympathie aux congressistes.
L'Américain James Baldwin,
venu couvrir l'événement,
a laissé sur ces heures historiques
un texte qui en décrit à
la fois l'atmosphère et les
enjeux : " Princes et pouvoirs
" (1). Le docteur Price-Mars,
anthropologue et recteur de l'université
d'Haïti, préside le Congrès.
Il a 80 ans, l'âge de René
Depestre aujourd'hui, présent
à l'époque, tout comme
Edouard Glissant.
"
SITUATION COLONIALE "
Les
communications, qui portent sur l'esthétique
négro-africaine (Senghor),
la culture peule (Amadou Hampaté
Bâ), le réalisme merveilleux
des Haïtiens (Jacques-Stephen
Alexis), l'écrivain noir (le
Caribéen anglophone George
Lamming), ou encore le passé
et le présent de la culture
africaine (l'égyptologue Cheikh
Anta Diop), à lire dans les
Actes publiés par Présence
africaine, témoignent de la
richesse des sujets abordés
par ces remarquables orateurs (2).
Tous posèrent pour la photo
de famille, prise dans la cour de
la Sorbonne. Mais quelle " famille
" ?
La
question agitera quatre jours durant
ce rassemblement d'hommes de culture,
dont la plupart se découvrent
pour la première fois. Le retour
à la mère Afrique, le
concept de négritude cher aux
francophones, mais encore la "
situation coloniale ", dont Aimé
Césaire affirme qu'elle est
leur commun dénominateur, sont
loin de résonner également
pour tous. La délégation
américaine ne se reconnaît
pas dans ce discours. Richard Wright
se fait le porte-parole le plus véhément
de ce grand écart. Lumières
noires, le documentaire que Bob Swaim
a réalisé sur ce Congrès
pour France 2, montre comment, quoique
" purement culturelle ",
cette rencontre se déroule
sous surveillance. On est en pleine
guerre froide. Et au temps de la guerre
d'Algérie. Le psychiatre et
écrivain martiniquais Frantz
Fanon prendra la parole sur "
Racisme et culture ". Dans le
contexte de la décolonisation
en marche, la communication prononcée
le même jour par Aimé
Césaire, " Culture et
colonialisme ", crée l'événement
: " Laissez entrer les peuples
noirs sur la grande scène de
l'histoire. " René Depestre
assure que " la parole de ce
Congrès fut celle de Césaire
".
Au
terme de ces journées où
les notions de culture, de métissage
et de colonisation ont suscité
d'ardents débats, Alioune Diop,
" le bâtisseur inconnu
du monde noir " (3), a accompli
ce que le Malgache Rabemananjara,
dans son discours inaugural, a nommé
" épiphanie du monde noir
", un " rendez-vous du donner
et du recevoir " selon Césaire,
cité par Price-Mars qui prononça
le discours de clôture. La Société
africaine de culture, issue de ce
congrès, en organisera d'autres
: à Rome en 1959, puis en terre
africaine pour le Festival mondial
des arts nègres de Dakar (1966),
avant Alger (1969) et Lagos (1977).
Devenue Communauté africaine
de culture (CAC), l'association est
actuellement présidée
par l'écrivain nigérian
Wole Soyinka, premier Prix Nobel de
littérature africain (en 1986),
dont la présence à la
célébration du Congrès
de 1956, à Paris, grâce
au soutien de l'institut W. E. B.
Du Bois de Harvard, établit
le lien avec force. Cinquante ans
plus tard, les femmes, qui étaient
les grandes absentes de la tribune
de 1956, auront le dernier mot des
rencontres 2006 " Bilans et perspectives
" qui se déroulent cette
semaine à l'Unesco.
Valérie
Marin La Meslée
(1)
Personne ne sait mon nom (Gallimard,
1954).
(2)
Présence africaine, numéro
spécial VIII-IX-X. Choix de
textes mis en onde sur France Culture
le 24 octobre à 20 h 30.
(3)
Alioune Diop, le bâtisseur inconnu
du monde noir, de Frédéric
Grah Mel (Presses universitaires de
Côte d'Ivoire, 1995).
www.unesco.org
www.dubois.fas.harvard.edu