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Une jeunesse indienne

Inde/Chetan Bhagat. Les romans du banquier, installé à Bombay, offrent le portrait d'une Inde occidentalisée, en décalage avec la société. L'auteur enchaîne les succès et a vendu plus de 1,5 million de livres. " The 3 Mistakes of My Life " a totalisé 500 000 ventes dès sa parution. Du jamais-vu dans le pays


 

Ses deux spécialités sont les actifs financiers à haut risque et les happy ends. Chaque matin, avant de partir travailler dans une grande banque d'affaires allemande, Chetan Bhagat consacre quelques heures à l'écriture. Des dialogues à chaque paragraphe, de l'érotisme qui ne va jamais au-delà des frôlements de main, des histoires d'amour tourmentées qui finissent toujours bien : Chetan Bhagat a inventé les romans de Bollywood que l'Inde s'arrache. Son dernier ouvrage publié chez Rupa and co, The 3 Mistakes of My Life (" Les Trois Erreurs de ma vie "), s'est vendu à 500 000 exemplaires en l'espace de cinquante jours. Du jamais-vu dans l'histoire du pays.

" Ceux qui achètent ses romans n'avaient jamais ouvert un livre de leur vie. Tout son génie est là ", estime Hari Menon, critique littéraire de l'hebdomadaire Outlook. Les héros de Chetan Bhagat appartiennent à cette nouvelle classe moyenne, oubliée de la littérature et symbole de l'Inde émergente. Les journaux vantent le miracle économique de l'Inde. Lui préfère montrer, dans ses romans écrits en anglais, les ravages de la pression au travail et les pesanteurs d'une société indienne qui freinent les ambitions de la jeune génération.

Dans sa comédie romantique " Les Trois Erreurs de ma vie ", les parcours de trois jeunes, dans la religion, le cricket et le commerce, se heurtent au conservatisme et aux préjugés communautaires. " Pour la jeune génération, le miracle économique ressemble plutôt à un mirage économique ", résume le jeune auteur au visage poupin. Originaire d'une famille modeste, lui même s'en est sorti grâce à son admission au prestigieux Institut technologique de Delhi, où le taux d'admissions ne dépasse pas 0,5 %.

Jeune homme, il veut devenir chef cuisinier, mais son père, militaire, rêve que son fils devienne ingénieur et l'oblige à étudier jour et nuit. Après une expérience décevante passée à gérer des chaînes de production de bonbons chez Cadburry, Chetan Bhagat part s'installer à Hongkong en 1997. Chez Goldman Sachs, il devient un banquier comme les autres, sauf qu'il préfère s'isoler pour écrire plutôt que disputer des parties de golf. Son premier roman publié en 2004, Five Point Someone, qui décrit l'univers hypercompétitif des grandes écoles indiennes, est un succès.

Par crainte de ne plus saisir une Inde en pleine " révolution silencieuse ", il décide finalement de s'installer à Bombay, au début de l'année, accompagné de sa femme, banquière elle aussi, et de leurs deux fils. Dans leur vaste appartement qui domine un quartier huppé de la ville, pendant que sa femme s'amuse à photographier son mari interviewé par les journalistes, les jumeaux âgés de 4 ans mangent des bonbons à l'effigie de leur père.

Dans le salon, la bibliothèque prend moins de place que le téléviseur à écran plat et les DVD sont plus nombreux que les livres. En réalité, Chetan Bhagat n'a jamais voulu devenir écrivain. Si son père ne lui avait pas interdit de regarder les films de Bollywood à la télévision, il n'aurait pas pris l'habitude de se les inventer, tous les soirs, avec son frère, ou seul, en écrivant. L'écriture lui permet aujourd'hui de mieux supporter son métier. " Soyons honnêtes, avoue-t-il, la profession de banquier est la plus ennuyeuse qui existe sur terre. " Mais il n'est pas encore prêt à donner sa lettre de démission, même après avoir vendu plus de 1,5 million de romans. " Je ne suis pas un bon écrivain, assure-t-il, je sais juste raconter des histoires. "

Les critiques littéraires lui reprochent un style pauvre ? Chetan Bhagat en prend son parti : " Pour que mes livres soient lus par le plus grand nombre, je dois m'adapter. " En Inde, seule 8 à 10 % de la population comprend l'anglais. Puisque les styles de Shakespeare ou de Salman Rushdie compromettent les chances de succès, le jeune écrivain préfère utiliser le langage SMS et se targue d'être le premier à avoir utilisé le symbole "@" dans le titre d'un de ses romans : Une nuit@thecallcenter (Stock, 2007). Le happy end est son autre contrainte : " En Inde, certains continuent à prendre la fiction pour de la réalité. Briser leur espoir serait cruel. "

Le succès de Chetan Bhagat n'échappe pas à un marketing innovant et savamment dosé. Les livres, vendus à 1,50 euro, sont au même prix qu'une place de cinéma et ont été traduits dans différentes langues vernaculaires indiennes. Pour assurer la distribution, les librairies ne font pas le poids. C'est donc une chaîne de supermarchés qui a assuré la promotion de son dernier roman. La fidélisation des lecteurs s'effectue via son blog personnel. En quelques clics, l'internaute peut découvrir les chiffres de vente de ses derniers romans et lui écrire.

Les scènes d'amour, surtout à l'arrière des voitures, ont encore du mal à passer auprès de certains lecteurs. " Pensez aux jeunes, comme moi, traumatisés après avoir lu dans votre roman qu'on pouvait faire l'amour ainsi ", vient de lui écrire un adolescent de 15 ans. " Qu'à cela ne tienne, à chaque dédicace, des centaines de lecteurs patientent des heures afin de pouvoir le rencontrer ", témoigne Kapish Mehra, son éditeur. Chetan Bhagat est devenu l'écrivain auquel s'identifie toute une jeune génération. " Il est un des seuls à critiquer le nouveau système auquel sont confrontés les jeunes dans leur vie quotidienne ", poursuit Kapish Mehra. Dans ce nouveau système, les jeunes sont écartelés entre le mariage arrangé et le mariage d'amour, le désir d'émancipation et le devoir social.

Chetan Bhagat retrouve les films de Bollywood, vingt ans après en avoir inventé des centaines, seul dans sa chambre. Ses romans Une nuit@thecallcenter et Five Point Somenone ont été adaptés au grand écran, ce qui lui ouvre les portes des soirées mondaines. Le jour où il découvre ses acteurs fétiches faire la queue pour se servir au buffet, c'est la déception. Les acteurs cessent d'être des dieux. Bollywood n'est plus le paradis. Chetan Bhagat continue à écrire des scénarios tout en restant lucide : " Bollywood ne comprend que l'argent. " L'écrivain, passé par la finance, ne veut pas se laisser abuser par la célébrité.

Comme les 600 millions d'Indiens âgés de moins 25 ans, Chetan Bhagat trouve encore son inspiration dans le cinéma. Pas seulement en Inde. Le jeune écrivain avoue avoir été conquis par le film français Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain au point d'être allé à Paris visiter Montmartre. " Dans ce film, la vie ordinaire devient extraordinaire, le tout dans un style simple et accessible. "

L'auteur n'a qu'à puiser les thèmes de ses récits, comme celui du mariage, dans sa propre existence. Depuis qu'il a osé épouser une femme n'appartenant pas à sa caste, son père ne lui parle plus. Chetan Bhagat en a gardé une rancoeur envers la génération de ses aînés. Celle qui se compromet dans la corruption. Celle qui poursuit encore le rêve américain, alors que " l'Amérique suce le sang de l'Inde " comme l'affirme l'un de ses personnages, dans Une nuit@thecallcenter. Son message est politique ; les jeunes Indiens l'approuvent. Après avoir été banquier et écrivain, Chetan Bhagat aimerait se présenter à des élections. Prudent, il attend le jour où ses lecteurs seront plus nombreux. L'égalité des chances sera son cheval de bataille. C'est le dialogue d'un dessin animé américain, Ratatouille, qui l'en a convaincu : " Tout le monde n'est pas capable de bien cuisiner, mais un grand cuisinier peut venir de n'importe où. "

Julien BOUISSOU

 

The 3 Mistakes of My Life

de Chetan Bhagat

Ed. Rupa & Co

Photo Sajjad Husseain/afp/

pour " Le Monde " 14/08/08