Ses deux spécialités sont les actifs
financiers à haut risque et les
happy ends. Chaque matin, avant de
partir travailler dans une grande
banque d'affaires allemande, Chetan
Bhagat consacre quelques heures à
l'écriture. Des dialogues à chaque
paragraphe, de l'érotisme qui ne va
jamais au-delà des frôlements de
main, des histoires d'amour
tourmentées qui finissent toujours
bien : Chetan Bhagat a inventé les
romans de Bollywood que l'Inde
s'arrache. Son dernier ouvrage
publié chez Rupa and co, The 3
Mistakes of My Life (" Les Trois
Erreurs de ma vie "), s'est vendu à
500 000 exemplaires en l'espace de
cinquante jours. Du jamais-vu dans
l'histoire du pays.
" Ceux qui
achètent ses romans n'avaient jamais
ouvert un livre de leur vie. Tout
son génie est là ", estime Hari
Menon, critique littéraire de
l'hebdomadaire Outlook. Les
héros de Chetan Bhagat appartiennent
à cette nouvelle classe moyenne,
oubliée de la littérature et symbole
de l'Inde émergente. Les journaux
vantent le miracle économique de
l'Inde. Lui préfère montrer, dans
ses romans écrits en anglais, les
ravages de la pression au travail et
les pesanteurs d'une société
indienne qui freinent les ambitions
de la jeune génération.
Dans sa comédie
romantique " Les Trois Erreurs de ma
vie ", les parcours de trois jeunes,
dans la religion, le cricket et le
commerce, se heurtent au
conservatisme et aux préjugés
communautaires. " Pour la jeune
génération, le miracle économique
ressemble plutôt à un mirage
économique ", résume le jeune
auteur au visage poupin. Originaire
d'une famille modeste, lui même s'en
est sorti grâce à son admission au
prestigieux Institut technologique
de Delhi, où le taux d'admissions ne
dépasse pas 0,5 %.
Jeune homme, il
veut devenir chef cuisinier, mais
son père, militaire, rêve que son
fils devienne ingénieur et l'oblige
à étudier jour et nuit. Après une
expérience décevante passée à gérer
des chaînes de production de bonbons
chez Cadburry, Chetan Bhagat part
s'installer à Hongkong en 1997. Chez
Goldman Sachs, il devient un
banquier comme les autres, sauf
qu'il préfère s'isoler pour écrire
plutôt que disputer des parties de
golf. Son premier roman publié en
2004, Five Point Someone, qui
décrit l'univers hypercompétitif des
grandes écoles indiennes, est un
succès.
Par crainte de ne
plus saisir une Inde en pleine "
révolution silencieuse ", il
décide finalement de s'installer à
Bombay, au début de l'année,
accompagné de sa femme, banquière
elle aussi, et de leurs deux fils.
Dans leur vaste appartement qui
domine un quartier huppé de la
ville, pendant que sa femme s'amuse
à photographier son mari interviewé
par les journalistes, les jumeaux
âgés de 4 ans mangent des bonbons à
l'effigie de leur père.
Dans le salon, la
bibliothèque prend moins de place
que le téléviseur à écran plat et
les DVD sont plus nombreux que les
livres. En réalité, Chetan Bhagat
n'a jamais voulu devenir écrivain.
Si son père ne lui avait pas
interdit de regarder les films de
Bollywood à la télévision, il
n'aurait pas pris l'habitude de se
les inventer, tous les soirs, avec
son frère, ou seul, en écrivant.
L'écriture lui permet aujourd'hui de
mieux supporter son métier. "
Soyons honnêtes, avoue-t-il,
la profession de banquier est la
plus ennuyeuse qui existe sur terre.
" Mais il n'est pas encore prêt
à donner sa lettre de démission,
même après avoir vendu plus de 1,5
million de romans. " Je ne suis
pas un bon écrivain,
assure-t-il, je sais juste
raconter des histoires. "
Les critiques
littéraires lui reprochent un style
pauvre ? Chetan Bhagat en prend son
parti : " Pour que mes livres
soient lus par le plus grand nombre,
je dois m'adapter. " En Inde,
seule 8 à 10 % de la population
comprend l'anglais. Puisque les
styles de Shakespeare ou de Salman
Rushdie compromettent les chances de
succès, le jeune écrivain préfère
utiliser le langage SMS et se targue
d'être le premier à avoir utilisé le
symbole "@" dans le titre d'un de
ses romans : Une nuit@thecallcenter
(Stock, 2007). Le happy end est son
autre contrainte : " En Inde,
certains continuent à prendre la
fiction pour de la réalité. Briser
leur espoir serait cruel. "
Le succès de
Chetan Bhagat n'échappe pas à un
marketing innovant et savamment
dosé. Les livres, vendus à 1,50
euro, sont au même prix qu'une place
de cinéma et ont été traduits dans
différentes langues vernaculaires
indiennes. Pour assurer la
distribution, les librairies ne font
pas le poids. C'est donc une chaîne
de supermarchés qui a assuré la
promotion de son dernier roman. La
fidélisation des lecteurs s'effectue
via son blog personnel. En quelques
clics, l'internaute peut découvrir
les chiffres de vente de ses
derniers romans et lui écrire.
Les scènes
d'amour, surtout à l'arrière des
voitures, ont encore du mal à passer
auprès de certains lecteurs. "
Pensez aux jeunes, comme moi,
traumatisés après avoir lu dans
votre roman qu'on pouvait faire
l'amour ainsi ", vient de lui
écrire un adolescent de 15 ans. "
Qu'à cela ne tienne, à chaque
dédicace, des centaines de lecteurs
patientent des heures afin de
pouvoir le rencontrer ",
témoigne Kapish Mehra, son éditeur.
Chetan Bhagat est devenu l'écrivain
auquel s'identifie toute une jeune
génération. " Il est un des seuls
à critiquer le nouveau système
auquel sont confrontés les jeunes
dans leur vie quotidienne ",
poursuit Kapish Mehra. Dans ce
nouveau système, les jeunes sont
écartelés entre le mariage arrangé
et le mariage d'amour, le désir
d'émancipation et le devoir social.
Chetan Bhagat
retrouve les films de Bollywood,
vingt ans après en avoir inventé des
centaines, seul dans sa chambre. Ses
romans Une nuit@thecallcenter
et Five Point Somenone ont
été adaptés au grand écran, ce qui
lui ouvre les portes des soirées
mondaines. Le jour où il découvre
ses acteurs fétiches faire la queue
pour se servir au buffet, c'est la
déception. Les acteurs cessent
d'être des dieux. Bollywood n'est
plus le paradis. Chetan Bhagat
continue à écrire des scénarios tout
en restant lucide : " Bollywood
ne comprend que l'argent. "
L'écrivain, passé par la finance, ne
veut pas se laisser abuser par la
célébrité.
Comme les 600
millions d'Indiens âgés de moins 25
ans, Chetan Bhagat trouve encore son
inspiration dans le cinéma. Pas
seulement en Inde. Le jeune écrivain
avoue avoir été conquis par le film
français Le Fabuleux Destin
d'Amélie Poulain au point d'être
allé à Paris visiter Montmartre.
" Dans ce film, la vie ordinaire
devient extraordinaire, le tout dans
un style simple et accessible. "
L'auteur n'a qu'à
puiser les thèmes de ses récits,
comme celui du mariage, dans sa
propre existence. Depuis qu'il a osé
épouser une femme n'appartenant pas
à sa caste, son père ne lui parle
plus. Chetan Bhagat en a gardé une
rancoeur envers la génération de ses
aînés. Celle qui se compromet dans
la corruption. Celle qui poursuit
encore le rêve américain, alors que
" l'Amérique suce le sang de
l'Inde " comme l'affirme l'un de
ses personnages, dans Une nuit@thecallcenter.
Son message est politique ; les
jeunes Indiens l'approuvent. Après
avoir été banquier et écrivain,
Chetan Bhagat aimerait se présenter
à des élections. Prudent, il attend
le jour où ses lecteurs seront plus
nombreux. L'égalité des chances sera
son cheval de bataille. C'est le
dialogue d'un dessin animé
américain, Ratatouille, qui
l'en a convaincu : " Tout le
monde n'est pas capable de bien
cuisiner, mais un grand cuisinier
peut venir de n'importe où. "
Julien
BOUISSOU
The 3 Mistakes of
My Life
de Chetan Bhagat
Ed. Rupa & Co
Photo Sajjad
Husseain/afp/
pour " Le Monde "
14/08/08