RENCONTRE L'auteur de " Nirvâna
mode d'emploi " se joue des
caricatures et des images toutes
faites sur son pays dans un
anti-roman initiatique subversif
et réjouissant
C'est
le livre le plus dérangeant de
tous ceux que l'Inde a livrés ce
printemps - et certainement l'un
des meilleurs. Roman comique ou
profondément désespéré, selon
les interprétations, Nirvâna,
mode d'emploi vient en tout
cas mettre cul par-dessus tête
une bonne partie des clichés
associés à ce pays, à son
histoire, à son folklore, à ses
exotismes et, pour tout dire, à
cette tentation de la " couleur
locale " dont tant de romanciers
indiens tentent de se défaire
comme d'un poison. En examinant
d'un ton désinvolte la
dégringolade morale d'un très
jeune homme, Upamanyu Chatterjee
monte avec beaucoup de subtilité
un roman initiatique à l'envers.
Et bouscule sans précautions
quelques-uns des codes et des
hiérarchies les plus
profondément enracinés de son
pays.
Rarement, pourtant, la
personne de l'auteur aura paru
si peu coïncider avec ce qu'il
décrit de son personnage. Mince,
glabre et distingué, l'air
volontiers détaché, Upamanyu
Chatterjee, 47 ans, ne ressemble
ni de près ni de loin au gros
garçon lymphatique, fiévreux et
mal dans sa peau qu'il imagine
dans son roman. C'est un
dimanche soir à New Delhi, dans
le quartier résidentiel de Nizam-ud-Din.
Upamanyu Chatterjee, qui
travaille toute la semaine à
Bombay (aujourd'hui appelé
Mumbaï), profite de ses
dernières heures chez lui. Du
cadre familier de l'appartement
qu'il occupe avec sa femme
(française) et ses deux filles,
des dizaines de livres rangés le
long des étagères, des tapis
raffinés, de la vue sur la porte
arrière du magnifique tombeau
d'Humayun, deuxième empereur
moghol. Rythme immuable :
demain, comme tous les lundis,
il se lèvera très tôt pour aller
prendre un avion qui sera, comme
chaque semaine, inévitablement
en retard. Car en plus d'être
écrivain, Upamanyu Chatterjee
est un haut fonctionnaire de
l'Etat indien, formé dans les
rangs de l'Indian Administrative
Service (IAS). Muté à Bombay
pour trois ans, il occupe ses
journées de travail à régler des
problèmes de santé publique.
Enfin, pas la totalité de ses
journées. " Je réserve tous
les jours des moments pour
écrire, explique-t-il.
Dans l'avion, à l'heure du
déjeuner, le soir après le
travail... " Tous ses romans
sont rédigés à la main, et la
dernière version tapée sur
l'ordinateur de son bureau. "
Autour de moi, personne ne peut
me lire, puisque j'écris en
anglais, observe-t-il.
Ils sont juste au courant que
leur chef écrit des livres et,
apparemment, ils en sont plutôt
fiers. " Que diraient-ils
s'ils savaient vraiment ce qui
s'écrit, là, sur le matériel de
l'Etat ? L'histoire ne le dit
pas, mais il y a fort à parier
que les réactions seraient
amusantes. Car la prose de
Chatterjee n'est pas une
bluette. Déjà, dans son
précédent livre (Les
Après-midi d'un fonctionnaire
très déjanté, Robert
Laffont, 2002), il décrivait
avec une incroyable ironie les
pesanteurs de l'administration
indienne et la coupure entre la
ville et les campagnes, l'élite
et les autres. Son personnage
d'alors, un jeune stagiaire
fraîchement émoulu de l'IAS et
muté au milieu de nulle part,
calmait son vague à l'âme en
pratiquant l'onanisme à plein
temps. Le livre avait alors fait
l'objet d'une adaptation
cinématographique, par le
réalisateur Dev Benegal.
RUPTURE DE BAN
Cette fois, la masturbation
reprend du service, mais chez un
adolescent qui va
progressivement se transformer
en jeune homme. Issu d'une
famille de la classe moyenne,
Bhola ressent une attirance
irrépressible pour les membres
des castes inférieures, auxquels
il fait des avances plus ou
moins burlesques. Tour à tour
attiré par les hommes et par les
femmes, en rupture de ban avec
sa famille et avec le système
scolaire, le personnage déborde
de toutes les catégories,
transgresse toutes les règles, à
commencer par celle qui sépare
les individus en fonction de
leur appartenance à telle ou
telle caste. " J'ai voulu,
explique l'écrivain, rire de
cette notion de caste, qui n'a
aucune importance dans ma propre
vie, mais dont je constate
continuellement les effets en
politique ou dans les relations
sociales entre les gens. "
D'un ton fataliste et
désabusé, citant volontiers
Shakespeare, l'auteur suit donc
Bhola, qui lui-même s'observe
plus ou moins de l'extérieur. Et
qui n'échappe pas, bien sûr, à
la " manie de la
hiérarchisation et de la
classification " dont
souffrent ses compatriotes.
Revenant d'une escapade à
Ambedkarpuri, quartier populaire
" laid, sale, encombré, puant
et encore en construction ",
où il est allé se frotter à "
la vie des classes les plus
basses dans toute son
authenticité ", le jeune
homme ne peut, par exemple,
résister au plaisir de "
donner des notes aux dix
personnes les plus sexy qu'il
avait vues là-bas ". On
mesure l'ironie de la réflexion,
son côté profondément "
incorrect " et provocant.
Pour ne pas " descendre au
niveau de l'histoire, qui est
vraiment dégueulasse ",
Upamanyu Chatterjee s'en tient à
une langue parfaitement tenue,
raffinée, pleine de finesse, qui
lui évite miraculeusement toutes
les vulgarités. Du décalage
entre le style de son personnage
et les pensées qui lui sont
attribuées, puis les situations
grotesques dans lesquelles il se
fourre, naît un roman étrange et
profondément subversif.
Raphaëlle Rérolle
NIRVÂNA MODE D'EMPLOI (Weight
Loss)
D'Upamanyu Chatterjee.
Traduit de l'anglais (Inde)
par Lazare Bitoun, Claude Grimal
et Maryvonne Ssossé, sous la
direction de Lazare Bitoun, éd.
Joëlle Losfeld, 460 p., 28 ¤.

1959 :Naissance à
Patna.
1983 :après avoir
étudié la littérature anglaise à
l'université de Delhi, il
rejoint l'Indian Administrative
Service.
1988 :Son premier
roman, English, August : an
Indian Story, est un
best-seller.
1993 :Publie son
deuxième roman, The Last Burden.
2004 :Récompensé par
la Sahitya Akademi pour son
troisième roman, Mammaries of
the Welfare State