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Frantz Fanon est
mort le 6 décembre 1961 |
Fanon,
côté cœur, côté sève
Par Patrick Chamoiseau
Il faut
recommencer Fanon au point exact où l’on a
tendance à l’arrêter. Son œuvre ne s’arrête
pas à l’effondrement colonialiste, avec
quelques lumières sur l’ère des
indépendances et du post-colonialisme. C’est
justement à partir de ces frontières-là que
sa pensée s’ouvre, et qu’elle nous offre,
sinon le seul Fanon qui vaille, mais le plus
riche de tous : celui qui est en devenir.
Je ne crois pas aux vérités de lectures et
d’interprétation, je crois à la richesse des
« expériences », en ce que l’expérience
déserte toute Vérité, laquelle ne fait que
figer les choses en dehors du réel.
L’expérience personnelle –– ce que l’on fait
de ce que la vie nous réserve –– nous
instruit des tremblements d’une conscience
individuelle : une conscience solitaire
(mais solidaire) qui cherche sa voie dans
l’imprévisible et l’impensable du monde.
C’est tout ce que nous pouvons transmettre :
notre propre expérience.
Dans mes rencontres avec Fanon – cette
expérience – je distingue quatre niveaux.
1 – D’abord, le choc d’une langue, ou plus
exactement d’un langage. Un sens prodigieux
de la formule. Une électricité du verbe. Des
séquences langagières étonnantes qui vous
dévoilent (avec l’ampleur totale des
foudres), des perceptions inattendues de
vous-même et du monde. De fait, il existe
avant tout chez Fanon, la magistrale
mobilisation d’une connaissance poétique :
d’une aptitude à inventorier le réel où le
plus décisif est livré par les secousses de
l’intuition, les orages de la vision, les
impatiences de l’éclair et de la fulgurance.
J’ai toujours perçu à quel point il était
habité par le verbe et par la rhétorique
césairienne, et combien ce qui faisait sa
force – et la force de ce qu’il nous disait
– relevait de ces transmutations de
l’imaginaire dont seule est capable la
puissance littéraire. Nous avons ici, la
plus exacte définition du poète : un homme
dont le verbe à lui seul est action sur la
matière du monde. Chez Fanon, cette
étonnante capacité a pu atteindre son corps,
ses muscles, et ses actions les plus
concrètes. Il fut le plus « agissant » de
nos nombreux poètes.
2 – C’est sur cela que se fonde le deuxième
niveau de mon expérience fanonienne. Son
langage électrique comblait mes absolus
anticolonialistes de l’époque, mes cris et
mes colères tournés vers l’extérieur. Mais
ce qu’il disait me renvoyait à la ruine
intérieure qui s’était constituée en chacun
d’entre nous, et qui faisait qu’une bonne
part du dominateur était alors, et avant
tout, installée en nous-mêmes. Nous pensions
que la Bête était en dehors, Fanon nous
expliquait qu’elle était largement en
dedans, et que c’est du dedans qu’elle nous
déterminait –– comme un soleil noir qui
vivrait dans nos ombres inconscientes, et
qui par ces ombres inconscientes,
constituerait l’assise perverse, aliénée,
aliénante, de nos fragiles lucidités. Dans
Peau noire, masques blancs, il y a déjà la
déroute des indépendances à venir, une
anticipation de cette décolonisation
formelle qui n’allait rien modifier du fait
fondamental. Ce fait fondamental n’était pas
seulement la mise en lumière d’un masque
blanc sur une peau noire, ou d’une peau
noire sur un imaginaire blanc – il était
surtout de signifier que dans la rencontre,
ou plutôt dans le choc entre colonisateurs
et colonisés, il ne s’était pas seulement
produit des génocides, des violences, des
aliénations irrémédiables, mais que
s’étaient mis en branle des processus
anthropologiques nouveaux. Ces processus
transposaient une fois pour toutes le champ
de bataille le plus décisif vers les ravines
insoupçonnées et agissantes de chacun de nos
imaginaires.
Au-delà des questions d’aliénation primaire,
Peau noire, masques blancs nous signifiait
que le rapport entre les cultures, les
civilisations, les élaborations identitaires
collectives ou individuelles, étaient
entrées dans des modalités qui allaient
invalider les vieux marqueurs identitaires
que sont la peau, la langue, le dieu que
l’on vénère, la terre ou l’on est né. Les «
masques blancs » (l’infini des
individuations, et de leurs « expériences »,
confrontées à la globalisation occidentale
du monde, et aux créolisations imprévisibles
qui en découleront) nous symbolisait déjà un
vertige conceptuel que nous commençons à
peine à explorer. Bien entendu, à cette
époque de ma rencontre avec Fanon, je
m’étais contenté, comme nous tous, d’essayer
d’arracher le « masque blanc » basique qui
m’oblitérait l’âme. En exaltant ma
négritude, j’ai bien souvent eu le sentiment
d’y parvenir, par le recours à un masque
noir, plus pertinent, surtout plus
rassurant, mais ce nouveau masque, tout
aussi basique, ne faisait que voiler l’abîme
déjà ouvert d’une autre complexité.
3 – Au troisième niveau, avec Les damnés de
la terre, s’élabore l’ouverture non plus
seulement sur les ombres intérieures, mais
sur les puissances invisibles de l’extérieur
dominateur : sur tout l’invisible de la
domination occidentale, tous les mécanismes
secrets qui, au-delà du fusil ou de la
chicote, nous maintenaient dans une
surdétermination capable d’absorber sans
encombre nos combats les plus immédiats et
nos luttes les plus étroitement rebelles. Il
fallait se battre bien sûr (avec toute la
violence refondatrice que Fanon déclarait
nécessaire), mais il fallait se battre aussi
et surtout avec toute la radicalité qu’il
dévoilait indispensable.
On a beaucoup parlé de la violence de Fanon,
de sa célébration de la violence
refondatrice. Mais ce qu’il y a de plus
violent chez lui, c’est sa radicalité. La
radicalité n’est que l'exigence d’une
analyse autonome, totale, éperdue, de ce que
nous devons affronter, du réel dans lequel
nous devons exister, et du souci de
comprendre les forces systémiques qui
œuvraient (et qui œuvrent encore) entre le
projet capitaliste occidental et le reste du
monde. La radicalité est ce qui remet tout
en question, et qui recherche sans cesse les
questions essentielles, et qui les pose sans
cesse. La radicalité est le seul moyen
d’éviter que toute lucidité ne soit stérile,
ou que le soleil des indépendances n’échoue
dans une autre dépendance, la pire de
toutes, celle qui se croit libre dessous un
hymne national, un drapeau, des frontières,
une fièvre nationaliste. Son livre, Les
damnés de la terre nous disait, et nous dit
encore : attention, les exigences qui
s’imposent à notre élan vers plus d’humanité
sont plus subtiles et plus complexes qu’une
seule décolonisation, et que toute action ne
vaut qu’en ce qu’elle est, même en
tremblant, puissamment radicale.
4 – Enfin, mon Frantz Fanon : celui du
dépassement. Il est évident qu’il su deviner
tous les pièges des réactions primaires et
des urgences aveugles. Il s’est écarté du
masque noir. Il s’est écarté de la simple
rébellion. Il s’est écarté de la haine et de
la rancœur. Il n’a jamais été esclave de
l’esclavage. Il n’a jamais été dupe de cette
décolonisation qui ne décolonisait pas le
colonisateur. Et il a toujours eu
l’intuition qu’un colonisé décolonisé ne
suffisait pas à faire un homme –– un homme
qu’il appelait d’emblée à être neuf, à être
nouveau, à être total. Et quand il demande à
son corps de demeurer un homme qui toujours
questionne et se questionne, c’est qu’il ne
s’agissait pas pour lui de s’installer dans
les fictions d’un post-colonialisme. Il
avait deviné que le colonialisme, ses faits
et ses méfaits, n’étaient qu’une poussière
dans le vaste et très profond séisme qui
allaient dramatiquement relier les peuples,
les peaux, les cultures, les civilisations
et leurs histoires, dans une irréversible
marée d’entremêlements, de chocs génériques,
d’abîmes génésiques, et donc de relations.
Et je me souviens de ce « nous autres
algériens » qu’il employait en s’adressant
au monde, je me souviens aussi du nom arabe
qui avait remplacé le sien dans ses articles
et ses diatribes. Cela ne voulait pas dire,
comme je l’ai cru, qu’il nous avait
abandonnés, nous les bâtards antillais, nous
les peuples composites, nous qui étions très
difficiles à définir car surgis de la
colonisation, dans la colonisation. Cela ne
voulait pas dire qu’il s’était refugié
(comme je l’ai pensé en d’autres temps),
dans une identité atavique plus lisible,
porteuse de plus de certitudes, et donc plus
confortable. Je pense maintenant que cela
signifiait que « quelque chose » s’était
ouvert en lui. Et ce « quelque chose »
n’était rien d’autre que cet arbre que nous
devrions tous aujourd’hui tenter de
découvrir en nous.
Je veux parler de l’arbre relationnel.
L’ancien arbre généalogique nous cantonnait
dans les branches et les feuilles d’une
lignée intangibles d’ancêtres, de
traditions, de genèses et de cosmogonies
monolithiques. Il nous immobilisait sur le
pieu d’une racine unique qui nous plantait
dans une seule terre natale. L’arbre
relationnel lui, nous déploie sur un
treillis des racines, des rhizomes, qui au
gré de nos errances, ou de nos « expériences
», nous offrent plusieurs terres natales. Le
rhizome est l’instance d’un devenir
incessant. Dès lors, l’arbre relationnel
nous autorise à choisir la terre natale qui
nous convient le mieux, et même à en changer
si notre relation aux fluidités du monde se
retrouve à changer. Les branches et les
feuillages de l’arbre relationnel sont une
constellation de dieux, de langues, de
lieux, de pays, de facettes culturelles,
d’éclats de civilisations, d’aveuglements
individuels et de lucidités toute
personnelles, et tout cela est ouvert sur le
vertige d’un monde globalisé et explosé
continûment en nous.
Phénomène que Glissant appelait « le
Tout-Monde ».
Dans l’arbre relationnel de Fanon, il y
avait l’homme nouveau, l’homme neuf, l’homme
total vibrant aux harmonies cosmiques qu’il
appelait de ses vœux, et qui n’est rien
d’autre à mon sens que l’homme de la
Relation. Dans le bruissement
d’appartenances et de diversités qui
constituent le feuillage de son arbre, il y
a deux petites feuilles, éloignées l’une de
l’autre, mais qui frémissent l’une vers
l’autre avec intensité.
Deux petites feuilles : une côté cœur, une
côté sève.
Côté cœur, il y a l’Algérie, là où il a
voulu être enterré ; et coté sève, je vois
la Martinique. Mais c’est sans doute
l’inverse … il se peut même qu’elles soient
toutes les deux placées du côté cœur… nul ne
le saura jamais … et c’est tant mieux car ce
détail n’a aucune importance quand il s’agit
d’un homme de Relation.
Patrick CHAMOISEAU
24 10 11.
Discours prononcé en hommage à F. Fanon,
au congrès international d’addictologie, à
Fort de France.
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