Hommage
Césaire ? Ma liberté
par
Patrick Chamoiseau
Prix
Goncourt 1992 pour son roman
«Texaco», c'est un autre grand
écrivain martiniquais qui dit ici sa
dette à l'égard de l'immense poète
disparu le 17 avril
«Et
puis ces détonations de bambous
annonçant sans répit une nouvelle
dont on ne saisit rien sur le coup
sinon le coup au coeur que je ne
connais que trop.»
Lorsque celui qui s'en va est une
magnificence, ce n'est pas un abîme
qui se creuse mais un sommet qui se
dévoile. Confrontée à certaines
existences, la mort n'est qu'un
révélateur, et c'est sa seule
victoire. Le silence de Césaire
s'est soudain rempli du verbe de
Césaire, de ses armes miraculeuses,
de ses combats, de ses lucidités et
de ses clairvoyances. De son
amertume aussi. «Regarde basilic,
le briseur de regard aujourd'hui te
regarde.»
La mort n'est ici qu'une paupière
brutale, écarquillée sur une
splendeur qui ne frémit même pas.
Soudain total, un monde se dégage
des cécités du petit ordinaire de la
vie. La mort n'est pas la seule à se
voir désemparée en face d'une telle
présence que l'absence renforce.
C'est toute parole, toute
célébration, toute explication, qui,
à l'amorce même de leur profération,
s'écroulent au dérisoire. Ici le
seul avocat, le seul rempart contre
les bêtises hostiles ou
bienveillantes : c'est l'oeuvre. L'oeuvre
dans son infinie clameur qui nous
incline d'abord vers le silence.
C'est ne rien savoir de l'oeuvre de
Césaire que de la penser soucieuse
d'être défendue, célébrée, avivée.
Elle est là. Elle irrigue non
seulement notre esprit, mais notre
rapport au monde, mais les combats
que nous menons, et dans lesquels
nous recherchons encore la plus
juste posture.
Alors, d'où vient ma peine à
l'instant de la disparition ?
Pourquoi l'oeuvre qui m'habite et
que j'habite (avec le sentiment de
n'être qu'un clandestin dans un
immense palais) ne suffit-elle pas à
compenser ce sentiment d'une perte
irrémédiable ? Pourquoi moi, fils
bâtard, qui me suis toujours tenu
loin de sa politique, éprouvai-je
cette brusque fragilité sous ce
«bruit de larmes qui tâtonne vers
l'aile immense des paupières ?».
Le magnifique combat césairien s'est
toujours effectué du côté de la vie.
Je veux dire : du bord de la beauté.
Lorsqu'il a fallu se lever contre la
frappe occidentale, invalider le
chant colonialiste, ramasser le mot
«nègre» et le porter en étendard;
qu'il s'est agi de prendre en charge
toute l'Afrique, violée, perdue,
martyrisée, rayée de l'Histoire et
des humanités, et la hisser sur ses
épaules en fils aîné du monde; qu'il
a fallu revenir vers ce petit pays
natal, cette «extrême trompeuse
désolée eschare» sur la mer
Caraïbe, et assumer «l'affreuse
inanité»; qu'il a fallu fixer
sans défaillir la damnation
ontologique de l'esclavage de type
américain, eh bien Césaire ne s'est
jamais trompé. Son cri (sa colère,
sa fougue, son exigence) s'en est
toujours remis aux armes
miraculeuses de la voyance, de la
musique, du rythme, du déraillement
génésique «des grandes
communications et des grandes
combustions», et donc de la
beauté.
«Beauté je t'appelle pétition de
la pierre.»


Lorsque celui qui se bat pour sa
liberté - ou pire, dans le cas de
Césaire : pour réaffirmer son
humanité - n'a pas recours à des
rébellions bornées, des crocs
identitaires aveugles, des
légitimités assassines, closes dans
un infernal jeu de miroir meurtrier
entre le dominant et le dominé, mais
qu'il déploie au contraire l'hymne
guerrier du «plus ouvert contre
le plus étroit», la résistance
est imparable.
Ce n'est même plus une simple
résistance : c'est une autorité.
Dans une domination totalisante,
presque impossible à dépasser, comme
l'étaient le chant colonial et le
déni du nègre durant les années
1930, toute résistance qui ne
s'était pas gardée du bord de la
beauté se voyait obscurcie. Elle
conférait un éclat mensonger à ce
qu'elle combattait, et se ruinait
ainsi. On le voit aujourd'hui en
Palestine, en Irak, au Tibet,
partout où des oppressions
archaïques, souvent mêlées à la
frappe libérale, sèment la
désolation et la famine, et se
parent de vertu au-dessus des
exactions qu'elles-mêmes ont
suscitées...
Quand la voix rebelle de Césaire
s'est élevée avec le «Cahier d'un
retour au pays natal», bruissante de
«générosités emphatiques», ce
fut avec l'ampleur de l'incantation
sorcière, inscrite dans la saccade
polyrythmique qui invalide les
fixités du réel et fait trembler
l'ordre-poison du monde. Et ce fut à
chaque vers d'inouïes transmutations
opérées par l'image, qui
déchoukaient les vérités geôlières
pour installer, dans de très
salubres vertiges, «la gerbe lucide
des déraisons». Il y a donc une
pauvreté à vouloir définir ce géant
(ce mapou !) par le seul
contexte historique de sa lutte
contre le colonialisme, son chant
des valeurs noires, ou dans
l'absurdité universitaire des
catégories «postcoloniales». C'est
comme si on tentait de réduire Char
à la résistance contre le nazisme,
ou Claudel à une exaltation
mystique, ou Glissant à
l'antillanité.
Alors je crois ceci : l'oeuvre de
Césaire est un cheminement d'une
sincérité rêche au coeur d'un
impossible. Si tous les poètes
connaissent l'amertume de l'échec -
l'amertume si précieuse de ne jamais
atteindre au coeur de poésie, au
poème essentiel - Césaire l'a
éprouvée avec une acuité singulière.
Cette amertume s'est amplifiée chez
lui de cet échec que vivait le
rebelle. Sa lucidité était une
blessure qui n'était absolument pas
dupe de l'état de son pays, resté
confit dans l'assimilation
irresponsable, l'assistanat obscur,
la dépendance idiote. «Si de
moi-même insu je marche suffocant
d'enfance, qu'il soit bien clair
pour tous que calculant les épactes,
j'ai toujours refusé le pacte de ce
calendrier lagunaire.»
Si le «Cahier» est le chant exalté
du jeune rebelle, «Moi, laminaire»,
son tout dernier recueil, est l'acmé
du tourment que connut sa lucidité
poétique ruant de belle manière dans
«l'ambiant marécage» du
politique et «la stupeur de
l'air». C'est le calendrier
lagunaire de la torsion douloureuse
entre possible et renoncement, entre
l'utopie et la gestion pragmatique
des misères quotidiennes. «Je
m'accommode de mon mieux de cet
avatar d'une version de paradis
absurdement ratée, c'est bien pire
qu'un enfer.» Ce tumulte noué,
presque impossible à vivre, fait de
lui un poète tragique. Une grande
aube poétique dans un crépuscule
fixe. « Le chant profond du
jamais refermé... » Son oeuvre
témoigne d'une tragédie intime, d'un
vaste indécidable, d'un lourd
indécidé, sans laquelle on ne
saurait comprendre la face secrète
du XXe siècle, ni aborder
les défis inconnus qui frangent ce
nouveau siècle - siècle de barbaries
très vieilles et très nouvelles,
prises dans une houle d'impossibles
indépassables pour notre actuel
imaginaire.
Alors, d'où venue ma tristesse ?
De là : sa présence auprès de nous,
était réelle, physique, pas
seulement livresque et poétique,
mais vivante. C'est une grâce que
d'être compatriote, contemporain,
d'un grand poète. Il y a une énergie
singulière (an la fos !) que
seule autorise la présence du poète,
et qui n'est plus la même quand
c'est l'oeuvre seule qui assure le
relais. Cette voix, cette démarche,
ce ton, tout ce qui a investi ma
jeunesse quand je le voyais, le
samedi après-midi, mains, croisées
dans le dos, cheminer dans sa ville,
portant déjà la charge irrémédiable
que seule sa poésie affrontait. Ou
lorsque que les CRS déferlaient sur
la ville, matraquaient tout, et que
nous nous retrouvions autour de son
verbe délicieusement
incompréhensible, dans l'enceinte de
la mairie, entre les deux fontaines.
La mairie qui devenait alors un
bastion de conscience, et, en même
temps, dans la fumée lacrymogène et
le hoquet de nos slogans, le lieu le
plus improbable de la poésie et
d'une invincible fierté. Voilà,
tristesse : c'est ma jeunesse qui
s'est figée.
A quoi servent les poètes ? A rien,
et c'est tant mieux.
Mais ils aident à vivre, et à se
battre en guerrier sans jamais
offusquer la beauté. René Char
disait qu'un poète ne doit pas
laisser des preuves de son passage,
mais des traces, car «seules les
traces font rêver». Seules les
traces nous libèrent.
Césaire ? Ma liberté.
Mon rêve de liberté.
Patrick Chamoiseau
Ses dates
1913. Naissance
d'Aimé Césaire le 25 juin à
BassePointe, Martinique.
1931. Entre en classe d'hypokhâgne
au lycée Louis-le-Grand. Rencontre
Léopold Sédar Senghor, l'ami d'une
vie.
1934. Fonde avec Senghor et Léon
Gontran Damas le journal «l'Etudiant
noir» où apparaîtra pour la première
fois le terme de «négritude».
1937. Agrégé de lettres.
1939. Enseignant au lycée Victor-Schoelcher,
comme son épouse Suzanne.
Publication de «Cahier d'un retour
au pays natal».
1941. Fondation de la revue
«Tropiques» avec René Ménil.
1945. Il est élu maire (sur une
liste communiste) de Fort-de-France,
poste qu'il occupera sans
discontinuer jusqu'en 2001.
1956. Rupture avec le PCF.
1958. Fonde le Parti progressiste
martiniquais.
1960. «Ferrements».
1963. «La Tragédie du roi
Christophe».
1966. «Une saison au Congo».
1969. «Une tempête. D'après «la
Tempête» de William Shakespeare :
adaptation pour un théâtre nègre».
1982. «Moi, laminaire».
1998. Son «Discours sur le
colonialisme» est au programme du
baccalauréat.
2008. Mort à Fort-de-France, le 17
avril.
Patrick
Chamoiseau
Le Nouvel
Observateur