L’écrivain
Daniel Maximin, qui le connaît
depuis près de quarante ans, a
fait cette balade avec lui en
décembre. Ils se sont arrêtés à
l’endroit préféré d’Aimé
Césaire, le sommet d’une colline
d’où on voit, à droite, la mer
des Caraïbes, à gauche, l’océan
Atlantique. Ils se sont aussi
arrêtés sous l’arbre préféré du
poète, un énorme fromager dont
les branches et le feuillage
traversent la route. Dans un
entretien avec Maximin, paru en
1982 dans la revue Présence
africaine (1), Césaire
raconte qu’il a toujours été
fasciné par les arbres. «Le
motif végétal est un motif qui
est central chez moi, l’arbre
est là. Il est partout, il
m’inquiète, il m’intrigue, il me
nourrit.»
«Libération». Aimé Césaire,
poète, dramaturge et homme
politique, est mort hier matin à
Fort-de-France. Il était né le
26 juin 1913 dans une famille
modeste de Basse-Pointe, dans le
nord-est de la Martinique. Son
père était petit fonctionnaire,
sa mère couturière. Le jeune
Aimé a fréquenté le lycée
Schœlcher de Fort-de-France,
dont il a été un élève
exceptionnellement brillant.
Quand il s’ennuyait en classe,
il écrivait un ou deux actes
d’une tragédie à la manière des
tragédies grecques, avec son ami
guyanais Léon-Gontran Damas. A
15 ans déjà, la culture grecque
et latine était pour lui comme
un antidote au monde colonial
martiniquais qu’il s’était mis à
détester, raconte-t-il. Ce monde
«fermé, étroit» ,
ces petits-bourgeois de couleur,
snobs et superficiels, qui
singent l’Europe… Il déteste
tout ça et veut partir en
France. Dans le livre réunissant
les entretiens qu’il a accordés
à Françoise Vergès (lire aussi
page 4), il raconte : «Je me
disais : "ils me foutront la
paix, là-bas, je serai libre."
C’est une promesse de
libération, un espoir
d’épanouissement.»
Le voilà donc
à Paris. Le petit campagnard
antillais et pauvre, mais
brillant et boursier du
gouvernement français, se
retrouve en hypokhâgne au lycée
Louis-le-Grand. Le jour même de
son arrivée, il croise un garçon
dans un couloir. «Bizuth,
comment t’appelles-tu ?» - Je
m’appelle Aimé Césaire. Je suis
de la Martinique et je viens de
m’inscrire en hypokhâgne. Et toi
? - Je m’appelle Léopold Sedar
Senghor. Je suis sénégalais et
je suis en khâgne. Bizuth,
il me donne
l’accolade, tu seras mon
bizuth.» C’est le début
d’une très profonde amitié, qui
durera jusqu’à la mort de
Senghor.
A
Louis-le-Grand, les amis
étudient le latin et le grec,
mais aussi Rimbaud - «Il a
beaucoup compté pour nous, parce
qu’il a écrit : "Je suis un
nègre." » Ils lisent
Shakespeare, Claudel et les
surréalistes. Mais aussi les
écrivains noirs américains,
Langston Hugues et Claude McKay.
En métropole, Césaire rencontre
toutes sortes d’étudiants noirs
: des Caribéens, des Africains,
des Américains. C’est là qu’il
commence à découvrir vraiment la
composante africaine de son
identité martiniquaise, et à
réfléchir sur ce que c’est
d’être noir.
En
septembre 1934, avec Senghor et
Damas, son ami de lycée retrouvé
à Paris, il fonde le journal
l’Etudiant noir. C’est dans
ses pages qu’apparaît pour la
première fois le concept de
négritude , inventé
par Césaire et Senghor. Le
projet, a raconté Césaire, était
de chercher, par-delà les
couches de la civilisation,
«le nègre en nous». Leur
idée secrète : «Nègre je suis
et nègre je resterai… Mais
Senghor et moi, nous nous sommes
toujours gardés de tomber dans
le racisme noir.» Il
ajoutait : «Aucun de nous
n’est en marge de la culture
universelle. Elle existe, elle
est là et elle peut nous
enrichir. Elle peut aussi nous
perdre. C’est à chacun de faire
le travail.»
Poésie.
A peine admis à l’Ecole
normale supérieure en 1935,
Césaire commence à écrire son
premier livre de poésie,
Cahier d’un retour au pays natal.
Senghor a raconté avoir assisté
à une très «douloureuse
parturition». En fait,
Césaire était si éprouvé par
l’écriture de ce livre que le
médecin de l’ENS lui avait
prescrit six mois de maison de
repos. Pour Maximin, «c’était
comme s’il se disait : "Qui
suis-je moi, pour lutter contre
l’inacceptable, le malheur du
monde ?" C’était comme un
volcan enfermé dans une
montagne. Tout est bouclé et,
tout d’un coup, ça explose,
comme la montagne Pelée.»
Césaire disait d’ailleurs :
«Ma poésie est peléenne.» Il
parlait de la poésie comme de la
«communication par hoquets
essentiels face à l’inepte
bavardage». Dès ce premier
texte, il veut écrire sur
«cette foule inerte» brisée
par l’histoire, et rêve d’«un
pays debout et libre».
En 1939, Aimé
Césaire retourne en Martinique
avec Suzanne, qu’il a épousée en
1937, qui sera comme lui
professeur au lycée Schœlcher,
et avec qui il aura six enfants,
avant qu’ils ne se séparent.
C’est aussi avec Suzanne, et
avec l’écrivain René Ménil,
qu’il fondera la revue
culturelle Tropiques.
Tous ceux qui
ont rencontré Aimé Césaire
décrivent un homme petit,
fragile, courtois. Et en même
temps une personnalité d’une
force et d’une puissance
incroyables, un homme qui n’a
jamais plié et qui, dès
l’enfance, était un râleur, ou
un rebelle. «J’ai toujours
été un rouspéteur»,
disait-il encore récemment. Ces
dernières années, même très âgé,
il n’avait pas changé. Comme il
ne supportait pas son appareil
auditif, il l’enlevait tout le
temps, même quand on lui
demandait de le garder pour
recevoir François Fillon. Il
était aussi épuisé par les
insomnies et se faisait
remettre, sans ordonnance, des
somnifères par les pharmaciens
de l’île. Son médecin, le
docteur Pierre Aliker, était
obligé de les lui sortir de la
poche. Le docteur Aliker, qui a
été l’adjoint d’Aimé Césaire à
la mairie de Fort-de-France, est
pour sa part en pleine forme. Il
est âgé de 101 ans et a toujours
dit : «Je reste vivant pour
ne pas mourir avant Césaire.»
Césaire était
donc un rebelle, il avait aussi
horreur des relations de
dépendance. «Il est lui, il
veut qu’on lui fiche la paix,
dit Daniel Maximin. Et
même s’il a été maire et député
pendant cinquante ans, il se
moque du pouvoir, au fond.»
Ce qui, paradoxalement, est
peut-être une des raisons de son
aura politique, en Martinique,
mais aussi dans toute la
Caraïbe, l’Afrique et le monde
afro-américain. Comment a-t-il
pu, tout au long de sa vie,
réussir à lier politique et
poésie ? A Françoise Vergès qui
lui a posé la question, il a
répondu : «C’est dans mes
poèmes les plus obscurs, sans
doute, que je me découvre et me
retrouve.»
«Espérance». De Soleil
Cou Coupé (1948) à
Ferrements (1960) et Moi,
laminaire (1982), il
aura écrit une poésie à la fois
inspirée du surréalisme,
tellurique et bucolique, «une
poésie de culture et de nature,
c’était un homme enraciné dans
la terre, comme un arbre»
, dit Maximin.
Figure
politique d’un rayonnement
mondial, Césaire était poète
avant tout. «Le langage
poétique, disait-il, est
le seul qui permette d’exprimer
la complexité de l’homme.»
Le seul, avec celui de la
tragédie grecque, le modèle de
ses quatre pièces, qui étaient
en même temps très politiques.
La Tragédie du roi Christophe
(1963) est une réflexion sur
l’expérience haïtienne, Une
saison au Congo (1966) part
de l’assassinat de Patrice
Lumumba, Une tempête
(1969), inspirée de Shakespeare,
a pour sujet l’aliénation
coloniale et le Black Power
américain.
Dans
l’entretien de Présence
africaine, Aimé Césaire
disait : «C’est quoi une vie
d’homme ? C’est le combat de
l’ombre et de la lumière… C’est
une lutte entre l’espoir et le
désespoir, entre la lucidité et
la ferveur… Je suis du côté de
l’espérance, mais d’une
espérance conquise, lucide, hors
de toute naïveté.»
(1) Voir aussi la préface écrite
par Daniel Maximin pour
l’édition de Ferrements et
autres poèmes, Points Seuil,
février 2008.