Aimé
Césaire

"
Ma poésie est née de
mon action "
Longtemps
député et maire de Fort-de-France,
l'auteur de " Cahier d'un retour
au pays natal " ne sépare
pas son action politique de son engagement
littéraire. Il nous a reçus
chez lui en février
Né
à Basse-Pointe (Martinique)
le 21 juin 1913, Aimé Césaire
n'est plus député et
maire de Fort-de-France. Tous les
jours, il reçoit dans son ancien
bureau. Peintres caribéens,
portraits, paysages, avec en prime
un cadre pour le maillot n° 21,
celui du footballeur Lilian Thuram.
Normalien, agrégé, Césaire
publie Cahier d'un retour au pays
natal en 1939. En 1941, il fonde avec
sa femme Suzanne et des camarades
(René Ménil, Aristide
Maugé) la revue Tropiques ;
plus tard, Présence africaine.
André Breton préface
Les Armes miraculeuses en 1944. Après
un séjour en Haïti, 1945
le voit entrer en politique. 1950
: Discours sur le colonialisme. En
1958, il fonde le Parti progressiste
martiniquais pour consacrer sa rupture
avec le Parti communiste. Parallèlement,
il publie ses poèmes (Soleil
cou coupé), son théâtre
(La Tragédie du roi Christophe),
ses discours. Une seule règle
: " Pousser d'une telle raideur
le grand cri nègre, que les
assises du monde en seront ébranlées.
"
Vous
aimez votre pays. Vous le visitez
toutes les semaines ?
Mais
non, tous les jours. Mon chauffeur
me prend à 15 heures. J'aime
les paysages, la faune, la flore,
le peuple martiniquais, la cabane
martiniquaise, les pauvres gens...
C'est
pour cela que vous êtes entré
en politique ?
Sans
le vouloir. On a fait de moi un porte-parole.
Au sortir de la guerre, je suis un
jeune homme de gauche, communisant,
mais je n'y connais rien. Des copains
de classe font une liste assez large
pour avoir des chances. Je n'y crois
pas une seconde. Je signe pour leur
faire plaisir, et la liste fait un
triomphe ! Je réunis les employés
municipaux, je leur avoue ne rien
savoir : " Nous vous aiderons
! " Je fixe le premier ordre
du jour. Je regarde les textes, je
n'y comprends rien. Les rues de Fort-de-France
sont affligées de caniveaux
où les Martiniquais, la nuit,
en se cachant, déversent leur
merde. Pas possible ! Il faut faire
un réseau. Mais on n'a pas
d'argent ? " Je n'en sais rien,
mais je ne commencerai pas mon règne
par une abdication. " Quelle
prétention ! hein ? Quelle
emphase ! " L'argent, nous le
trouverons ! " Je n'ai pas demandé
de subventions, j'ai fait un emprunt.
Et nous avons fait moderniser ces
quartiers de cases sans toit, de masures
pourries et d'enfants aux pieds nus.
Voilà comment est née
ma carrière.
Bien
entendu, je suis très vulnérable,
mais nous avions une pensée,
une conception de la vie. Je ne suis
pas antifrançais : je suis
d'abord martiniquais.
Que
pensez-vous du terme de francophonie
?
Que
voulez-vous ? Il existe, je l'accepte.
Je ne l'ai pas inventé. Je
suis francophile, mais ce n'est pas
sur la francophonie que je mets l'accent.
Je ne me sens pas assimilé
français, mais à l'école
communale on nous a appris à
lire en français. J'ai appris
à penser en français,
j'ai aimé les écrivains
français, et quand j'arrive
au Havre, après vingt jours
de bateau, je prends le premier train
de ma vie. Par la fenêtre, je
reconnais les prés, les paysages
que je ne connais pas. Dans nos livres
d'histoire et de géographie,
tout était dit. J'étais
si curieux de connaître la France,
de connaître Paris. Nous aimions
ce que nous lisions, le journal, les
livres récents, le latin et
le grec : on trouve tel mot, et je
le reconnais en créole. Cela
dit, jamais je n'ai voulu faire du
français une doctrine. Ce qui
m'intéressait, c'était
l'identité nègre. Toi
le Sénégalais, toi le
Guyanais, qu'est-ce que nous avons
en commun ? Pas la question de la
langue : la question nègre.
La langue française nous passionnait.
Les anglophones, les Américains
avaient déjà développé
une littérature nègre
: Langston Hughes, Richard Wright,
and so on, c'était pour nous
une révélation. Les
premiers à avoir posé
les bases, les Nègres américains.
Votre
ami Léopold Sedar Senghor aurait
100 ans.
Après
mon bachot, M. Revert, mon professeur,
me conseille d'aller préparer
l'Ecole normale supérieure,
à Paris. Au lycée Louis-le-Grand,
où il me fait recommander,
je suis très bien accueilli.
En sortant du secrétariat,
qu'est-ce que je vois, arrivant de
l'autre bout du couloir ? Un petit
homme noir à grosses lunettes
épaisses, en blouse grise.
Autour des reins, une ficelle au bout
de laquelle pend un encrier vide qui
se balade dans ses jambes. Il vient
à moi : " Alors, bizut
! Comment t'appelles-tu ? D'où
viens-tu ? - Je viens de la Martinique
et je m'appelle Aimé Césaire,
et toi ? - Je m'appelle Léopold
Sédar Senghor et je viens du
Sénégal. Tu seras mon
bizut. " Autrement dit, en arrivant
dans un lycée français,
ce n'est pas du tout un Français
que je rencontre, ce qui m'a immédiatement
paru sympathique et symbolique. On
est restés copains, on se voyait
tous les jours. Nous parlions de littérature.
Nous avions une petite cellule africaine,
si vous voulez.
En
1945, j'arrive à l'Assemblée
nationale, je vois un petit homme
noir à grosses lunettes, il
tombe dans mes bras : " Alors,
Césaire ! tu es député
de la Martinique, moi du Sénégal...
" J'ai continué de le
voir pendant tout son séjour
parisien, ainsi que Léon Gontran
Damas, le Guyanais, ou Michel Leiris.
Nous parlions à l'infini des
Antilles, de l'Afrique et de la "
négritude ".
Le
mot " nègre " était
insultant.
Mais
ce n'est pas nous qui l'avions inventé.
Un jour, je traverse une rue de Paris,
pas loin de la place d'Italie. Un
type passe en voiture : " Eh,
petit nègre ! " C'était
un Français. Alors, je lui
dis : " Le petit nègre
t'emmerde ! " Le lendemain, je
propose à Senghor de rédiger
ensemble avec Damas un journal : L'Etudiant
noir. Léopold : " Je supprimerais
ça, on devrait l'appeler Les
Etudiants nègres. Tu as compris
? Ça nous est lancé
comme une insulte. Eh bien, je le
ramasse, et je fais face. " Voici
comment est née la " négritude
", en réponse à
une provocation.
Dans
quelles circonstances avez-vous rédigé
votre Cahier d'un retour au pays natal
?
Regardez
cette photo. Petar Guberina ! Un soir
de 1935, je rentre à la Cité
universitaire. Je reviens du théâtre
: Giraudoux, joué par Jouvet,
je n'allais pas rater ça !
Je traîne, librairies, bouquinistes,
je n'ai plus un sou. A la cantine,
je prends, je ne sais plus, quelques
traces de tomates. Alors la serveuse
me dit : " Vous ne mangez jamais
de viande ? Vous n'avez pas d'argent
? - Non, mademoiselle, ce n'est pas
une question d'argent, c'est une question
de philosophie : je suis végétarien.
" Grand éclat de rire
derrière moi ! C'est ce beau
type, assez sombre de peau, Petar
Gubarina : " Moi aussi, je suis
végétarien, pour la
même philosophie ! "
On
devient copains, les meilleurs du
monde. Comme à Senghor de l'Afrique,
je lui parle du monde slave. Il s'aperçoit
à sa grande stupeur que je
sais beaucoup de choses sur son pays.
J'apprends quelques mots de croate,
écoutez... je les sais encore.
A
son retour chez lui, il me télégraphie
: " Aimé, qu'est-ce que
tu fous à Paris ? Tu t'emmerdes,
c'est l'été, viens me
voir à Zagreb. " Je n'ai
pas un sou pour retourner en Martinique,
et ce fou m'invite en Croatie. Bref,
je prends le train. Au bout, sur le
quai, sa famille me réserve
un accueil extraordinaire. Les paysages,
le découpé de la côte,
l'exil, la mer, tout me rappelle la
Martinique. Et du troisième
étage de la maison, devant
un paysage de splendeur qui me rappelait
le Carbet, j'aperçois une nuée
d'îles : " Petar, regarde
celle-là : c'est ma préférée,
comment s'appelle-t-elle ? - Martiniska
! - Mais alors ! c'est la Martinique,
Pierrot ! " Autrement dit, faute
d'argent, j'arrive dans un pays qui
n'est pas le mien, dont on me dit
qu'il se nomme Martinique. "
Passe-moi une feuille de papier !
" : ainsi commencé-je
Cahier d'un retour au pays natal.
Vous
êtes fier de votre action politique
ou de votre oeuvre poétique
?
Elles
vont ensemble. Pendant les conseils
municipaux, je m'absentais : pas physiquement,
bien entendu, mais pour écrire
en secret. Un beau jour de vacances,
j'extirpais les papiers de ma poche,
c'était un poème. Ma
poésie est née de mon
action. Je n'ai jamais voulu faire
une carrière poétique,
en demandant aux gens qu'on me foute
la paix pour créer. Non : écrire,
c'est dans les silences de l'action.
Propos
recueillis par Francis Marmande pour
Le Monde des Livres du 17/03/06