La route de Balata monte à travers
la forêt primitive de Martinique
jusqu’au Morne-Rouge et au delà vers
les plateaux d’Ajoupa-Bouillon, du
Lorrain et de Basse-Pointe, où le
poète est né, et où l’on découvre et
l’on éprouve « la grand’lèche
hystérique de la mer. » Pas un ne
sait ni ne peut dire à quel moment,
sur cette route, vous quittez le sud
du pays, ses clartés sèches, ses
plages apprivoisées, ses légèretés
soucieuses, pour entrer dans la
demeure de ce nord de lourdes
pluies, parfois de brumes, où les
fruits, châtaignes et abricots ou
mangues térébinthes, sont pesants et
présents, et où l’on peut entendre
d’au loin les conteurs et les
batteurs de tambour. Chacun s’y
plante sans doute dans ses enfances
sans bouger, comme dans la boue
rouge qui piète à l’assaut des
mornes Pérou et Reculée.
Mais la jeunesse du poète est aussi
marquée par des errances
tranquilles. Dans les années de
l’immédiat avant-guerre mondiale, la
deuxième, il est étudiant à Paris,
ayant quitté ces mornes du nord de
la Martinique, et le Lycée
Schoelcher à Fort-de-France. Il
découvre ce qu’on appelait le vieux
continent, mais surtout il rencontre
l’Afrique, « gigantesquement chenillant au pied de l’Europe sa
nudité où la mort fauche à larges
andains ». Non pas la découverte de
l’explorateur, mais celle
essentielle du fils revenu à la
source de ses passions et de ses
inquiétudes. Parmi ceux, africains,
antillais, guyanais, malgaches,
réunionnais, qui constituent alors
l’émigration intellectuelle des
colonies à Paris, laquelle était la
marge d’une autre émigration de même
origine, ouvriers d’usines et
sous-prolétaires, comme on disait à
l’époque, et qui sera ensuite
officiellement et systématiquement
organisée pour les besoins de la
reconstruction dans l’après-guerre,
(quelques-uns se souviennent de ce
fameux Bureau de migration des
Départements d’Outre Mer, le
très efficace Bumidom, qui
aura fonctionné jusqu’aux débuts
des années 1960), Aimé Césaire est
déjà un militant, qui accompagne les
rédactions des revues L’étudiant
noir, Légitime Défense, et qui
peut-être fréquente les réunions
chez madame Paulette Nardal,
attachée à la défense de la
personnalité antillaise et noire. Il
rencontre le sénégalais Léopold
Sédar Senghor et le guyanais Léon
Gontran Damas, ce sera l’inséparable
trio de la Négritude, mais surtout,
solitairement on dirait, en tous cas
par un effort puissant et passé
alors inaperçu, c’est en 1939, et le
texte est publié en province dans
une revue intitulée Volontés,
qui de ce fait est devenue
historique, il fait jaillir, comme
d’un puissant coup de pied dans la
terre pourtant lointaine, Le
cahier d’un retour au pays natal,
que nous mettrons tout de suite au
rang d’Éloges de Saint-John
Perse, qui ont précédé en 1917, et
des Feuillets d’Hypnos de
René Char, qui suivront en 1943, au
temps de la Résistance française :
un des très grands poèmes de notre
époque, et qui selon moi signifie
bien plus loin que sa réputation
d’œuvre militante.
L’errance ainsi, qui n’est pas
errements, et la découverte du
monde, se radicalisent en un
mouvement délibéré, celui de la
plongée dans le pays natal
martiniquais, avec les
particularités que voici : Le
Cahier n’est pas un texte de
description réaliste, mais rien
n’est plus près des rythmes, des
étouffements et des pulsions de ce
réel-là, ce n’est pas un texte
d’exaltation triomphaliste, pourtant
il sera une des sources des
inspirations de la diaspora
africaine, il s’y trame une poétique
tragique, et sans aucune
complaisance, de la géographie et de
l’histoire de ce pays à soi-même
encore inconnu, et, pour la première
fois dans nos littératures, une
communication, une relation, de ce
même pays, avec les civilisations
d’Afrique, les histoires enfin sues
d’Haïti et des noirs des Etats-Unis,
des peuples andins et d’Amérique du
sud, avec les souffrances du monde,
sa passion et son tremblement.
Ainsi, dès ce commencement, la
relation à l’Afrique ne sera pas
chantée comme immédiatement
politique, elle ne procédera pas de
la démarche de Frantz Fanon, qu’elle
rencontrera plus loin, elle ne
consistera pas non plus, comme pour
Marcus Garvey et les noirs des
Etats-Unis, en un échange de
population, en un autre retour,
qui aurait pu passer pour une
occupation (du Liberia ou de la
Sierra Leone) : ce sera plutôt une
profonde poétique de la souffrance
historique des Afriques et de la
connaissance partagée du monde.
Ces caractéristiques se révéleront
d’autant plus remarquables que le
Cahier connaîtra une seconde
vie, de 1940 à 1943 et 44, dans une
Martinique coupée du monde, occupée
par les marins de l’amiral Robert,
délégué du régime de Vichy, et
cernée par la flotte étasunienne de
la Caraïbe et de l’Atlantique. Le
poème s’enrichit des textes de
résistance publiés alors par Aimé
Césaire et ses amis, (dont Suzanne
Césaire sa femme et René Ménil),
dans la revue Tropiques, où
l’on peut découvrir un manifeste
encore aujourd’hui trop peu
considéré, Poésie et
connaissance. La revue est
révélée, au hasard d’une vitrine de
librairie, à André Breton, en 1941,
et l’œuvre de Césaire en même temps,
alors que le poète français est en
route vers les Amériques avec un
groupe d’artistes et d’intellectuels
qui fuient l’occupation nazie.
Pendant cette période, Aimé Césaire
écrit quelques-uns de ses plus beaux
poèmes, (Le grand midi, Batouque)
réunis dans Les armes
miraculeuses, à la puissance
tellurique. Il s’inscrit au Parti
communiste français, dont il
démissionnera en 1956 (la Lettre
à Maurice Thorez), et à ce titre
est élu dès 1945 député de la
Martinique, plus tard maire de
Fort-de-France, fonctions qu’il
occupera pendant plus de cinquante
ans, au nom du Parti progressiste
martiniquais, qu’il a fondé après sa
séparation d’avec le Parti
communiste français. Nul ne saura
dire si son combat politique s’est
mené au détriment de sa production
poétique, ou non. L’opinion la plus
simple serait qu’ils se sont
soutenus l’un l’autre.
La fréquentation des surréalistes,
en particulier l’amitié avec André
Breton et Paul Eluard d’une part,
ainsi que les rapports très intimes
avec Léopold Sédar Senghor et avec
le peintre cubain Wifredo Lam
d’autre part, nous aident à
comprendre qu’il y a là une
connivence entre des poétiques
occidentales modernes, toutes de
contestation et de révolution du
langage, et des poétiques nègres,
dont les inspirations (la puissance
du rythme, le merveilleux, la
démesure, l’humour, la fusion
originelle et la fondation cosmique
de la parole, ainsi que les
procédés : d’accumulation,
d’assonance, de vertige, etc.) se
rencontrent sans se confondre.
Césaire n’est surréaliste que parce
qu’il a fondé dans sa négritude, et
non pas le contraire. Cette
négritude est à la fois de réveil de
la mémoire et d’appel prémonitoire à
une renaissance, elle précède
en quelque sorte la floraison des
négritudes modernes de la diaspora
africaine, en ce sens elle diffère
de celle de Senghor qui procède
d’une communauté millénaire, dont
elle résume la sagesse. La poétique
d’Aimé Césaire est de volcans et
d’éruptions, elle est déchirée des
emmêlements de la conscience,
parcourue des flots déhalés de la
souffrance nègre, avec parfois une
surprenante tendresse d’eau de
source, et des boucans de joie et de
liesse.
Le lecteur français lui reproche
parfois un manque de mesure, alors
même que c’est une poésie toute de
mesure, mais cette mesure-là est la
mesure d’une démesure, celle du
monde. Le poète est celui qui
raccorde les beautés de son héritage
aux beautés de son devenir dans le
monde. Mais il n’a pas oublié la
Plantation, (il y est né), ni le
bateau négrier. Nous pouvons établir
la différence d’avec les élégies de
Léopold Sédar Senghor, offertes
comme dans une barque lente sur le
grand fleuve du pays africain, et
par ailleurs, sur les quais de ports
enrouillés, le chant aigu, écorché,
aux rythmes torturés, aux relents de
matin trébuchant, de Léon Gontran
Damas. Étonnante dis-symphonie de
ces trois paroles, qui célèbrent la
source et la diaspora, par où on
entend que ces poétiques ont
parcouru ensemble les diversités du
monde.
Cependant, la maturité du poète est
marquée par des travaux fertiles.
Les livres de poésie, Soleil cou
coupé, Ferrements, Cadastres,
histoires et géographies, encore et
toujours enserrées dans le
frémissement tragique du monde,
jusqu’au dernier, Moi, laminaire,
à la fois luminaire et laminé, qui
du fond de tant d’activités et de
responsabilités lève la statue
d’ombre d’une solitude essentielle
et irremplaçable. Les travaux, les
essais, sur Toussaint-Louverture
en particulier, dont le plus
important reste ce Discours sur
le colonialisme, où le poète met
en œuvre son érudition d’ancien
normalien pour faire remonter à la
surface tant de propos racistes
cachés dans le terreau de la culture
d’élite occidentale. L’acuité de la
phrase, qui frappe net. L’éloquence
aussi, qui ouvre sur l’emportement.
Les grands poètes sont les plus
grands des pamphlétaires.
Aimé Césaire a mené une entreprise
théâtrale tout orientée par la
tragédie. On l’aborderait par Une
tempête, où il prend à notre
compte le personnage de Caliban, le
monstre (cannibale ?) de La
Tempête de William Shakespeare,
rien moins qu’un habitant d’une île
caraïbe, dont le duc légitime de
Milan, dépositaire de toutes les
sciences et de la connaissance,
magique ou logique, fait la
conquête. Cette réfutation par
Césaire d’une légitimité de la
colonisation en son principe, comme
de son apologie dans les faits,
serait une bonne introduction aux
autres pièces, La tragédie du roi
Christophe, et Une saison au
Congo, qui examinent les
implacables distorsions qui suivent
souvent les luttes de décolonisation
et qui en sont parfois les effets.
On dit que pour compléter ce cycle,
le poète a eu l’intention d’écrire
une tragédie sur la situation des
noirs des États-Unis, autre aspect
de la colonisation, de ses énormes
variétés, de ses incalculables
conséquences. Si la tragédie est la
résolution d’un dissolu, il est
juste de considérer les tragédies
des poètes anticolonialistes, ou
plus simplement des poètes des pays
du Sud, comme des tentatives de
résoudre cet inconcevable dissolu
qu’ont représenté l’acte de
coloniser et ses conséquences. La
parole tragique accompagne cette
autre action qui à son tour s’oppose
au geste du colonisateur. Le monstre
Caliban tout soudain est une
conscience. Mais il arrive aussi que
la résolution du dissolu avorte,
dans l’architecture tragique comme
dans la réalité souffrante des pays,
et les histoires récentes en
proposent combien d’exemples :
l’ancien colonisé reprend les
manières, les stratégies, les
injustices de l’ancien colonisateur,
la passion du pouvoir l’étouffe et
le tourne contre son peuple, en
Haïti comme au Congo : la tragédie
en rend compte.
Alors le poète est debout sur le
terrain de son combat. On se
souvient de la présence et des
interventions d’Aimé Césaire aux
deux Congrès internationaux des
écrivains et artistes noirs, à la
Sorbonne en 1956 et à Rome en 1959.
C’était le temps des difficiles
luttes de libération en Afrique, et
il s’agissait d’aider avant tout à
ces émancipations, mais aussi, déjà,
de préserver le plus qu’il se
pouvait l’ouverture africaine, la
parole de poésie, la passion
d’échanger, le goût d’être ensemble
dans le monde, que la société
Présence africaine et son
directeur Alioune Diop avaient
entrepris de défendre, ce qu’Aimé
Césaire accompagnait de toutes ses
forces.
La mort des poètes a des allures que
des malheurs beaucoup plus
accablants ou terrifiants ne
revêtent pourtant pas. C’est parce
que nous savons qu’un grand poète,
là parmi nous, entre déjà dans une
solitude que nous ne pouvons pas
vaincre. Et au moment même où il
s’en est allé, nous savons que même
si nous le suivions à l’instant dans
les ombres infinies, à jamais nous
ne pourrions plus le voir, ni le
toucher.
Édouard Glissant.

Cet article a été publié dans le nouveau
journal MEDIAPART, le 17 avril 2008
:
www.mediapart.fr