Bien d’autres soufrières
Un homme, un homme seul, un athlète.
Silence. Il avance. Une présence,
une puissance. Il fait front. Seul. Il
affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses
pieds se rassemblent et la scène
d’Odéon est un surf et la salle une vague
qui se cambre, se retient et son
souffle arrêté et le temps sous le verbe
s’épaissit. C’est Césaire qui
chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui
subjugue l’Odéon. Déferlantes de
mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve
qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et
débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots
cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est
le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce
vieux noir râblé, ratatiné sur son
siège d’autocar et plié sous le fouet d’un
mépris millénaire et toute la
négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente
aux bouches noires des soufrières,
et au cœur des montagnes des oubliés du
monde, la forge d’Héphaïstos sous
les mots de Césaire martèle la « lance de
nuit » d’une belle poésie. Ce n’est
pas un poème mais une cavalerie, et au
galop des mots c’est Martial qui
écume. Il se fait vague contre la vague et il
déferle et nous recouvre et nous
buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts.
Sa langue claque l’amertume sucrière
et nous couvre de sel. Et puis silence.
L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son
propre épuisement. Et c’est une
salve, une bordée qui lui vient de la
salle. Le choc était frontal, le
public est levé. Il clame et bisse et bat des
ailes, se secouant de soixante
quinze minutes de totale possession.
Avant que vienne le jour et son
oubli, disons que cette nuit fut
bien plus que le sacre d’un poète et de son
héraut mais la conquête d’une scène
comme territoire encore rebelle à la
présence de ceux qui disent noir
pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres
gagnées et reperdues sans cesse,
jamais acquises. Il y en aura de nouvelles
gagnées avant d’être perdues.
Césaire gagne encore en mourant. C’est le
sort du poète. Mais sa vraie mort
serait un mausolée. Un panthéon pour
l’isoler. Ce soleil insulaire ne
brille pas pour lui-même mais pour un
continent, celui des oubliés.
Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que
Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer
et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour
dire que l’histoire n’est pas
terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que
commencer. Derrière lui d’autres
vagues qui viendront se briser aux
contreforts d’indifférence, aux
falaises blanches de la puissance.
En préambule à cette soirée, Olivier
Py a dit qu’il n’osait pas penser à
ce qui se serait passé si le poète
André Breton entrant dans un bazar
de Fort-de-France pour acheter un ruban
à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au
pays natal. Rassurons-le. Ce n’est
pas un ruban de petite fille qui fit
naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche
qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une
faille ou un volcan pour dire au
ciel les colères souterraines. Sur la
Montagne Pelée il est né un cratère
nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien
d’autres soufrières.
Alain Foix