Elles et
ils iront tous le voir : Aimé
Césaire. Le pèlerinage (avec
photo) à Fort-de-France en
Martinique auprès du « vieux
sage », du « grand poète
martiniquais » est en effet la
consécration de toute pêche aux
voix auprès de nos «
compatriotes de l'outre-mer ».
Ces visites ont la sincérité des
opportunismes électoraux et sont
très en dessous de ce qu'est
Aimé Césaire.
C'est un
esprit brillantissime : en 1931,
boursier venu de la Martinique,
il étudie au lycée
Louis-le-Grand, puis est reçu à
l'Ecole normale supérieure.
C'est un homme politique engagé
dans sa société. En 1946, député
communiste, il présente devant
l'Assemblée nationale la loi
créant pour les « quatre
vieilles colonies » les
départements d'outre-mer. «
Entre désintégration et
intégration, il y a de la place
pour l'invention. Nous sommes
condamnés à inventer ensemble ou
à sombrer, et pas forcément
pavillon haut ! » C'est un homme
de principes : en 1956, il est
un des rares intellectuels à
dénoncer l'invasion de Budapest
par les chars soviétiques et à
rompre avec le Parti communiste
français. Enfin et surtout, Aimé
Césaire est un des plus grands
poètes vivants, un amoureux de
notre langue pour la beauté de
laquelle il a tant fait.
Et pourtant
Aimé Césaire n'est pas à
l'Académie française. Oh ! bien
sûr, l'auteur de Cahier d'un
retour au pays natal, des Armes
miraculeuses, ou de la Tragédie
du roi Christophe, inscrite au
répertoire de la
Comédie-Française, est déjà
immortel par sa seule oeuvre. Il
n'est pas non plus, au soir de
sa vie, comme d'ailleurs pendant
toute son existence, demandeur
d'hommages officiels. Mais pas
plus que ne l'était Marguerite
Yourcenar. Or, en 1980, il
s'était bien trouvé un Jean
d'Ormesson pour remuer les
académiciens, pour se rendre
dans la retraite de l'écrivain
exilée volontaire en Amérique du
Nord et la convaincre d'être la
première femme à entrer à
l'Académie française. Comme pour
Marguerite Yourcenar, ce n'est
pas Aimé Césaire qui serait
honoré par une telle élection,
ce seraient l'Académie, la
langue française, la France !
Au moment
où l'on cherche à mettre en
exergue des modèles de réussite
issus des « minorités visibles
», cela montrerait que des Noirs
peuvent non seulement être de
bons footballeurs ou de bons
sprinteurs, mais également des
esprits brillants. Des efforts
sont pourtant faits et au plus
haut sommet de l'Etat. Il y a
quatre ans, par exemple, la «
patrie reconnaissante »
accueillait au Panthéon un de
ses « grands hommes » :
Alexandre Dumas.
Nous
reconnaissions ainsi non
seulement un grand écrivain
populaire, l'auteur français le
plus lu dans le monde, mais
également un « sang-mêlé », le
fils du général Dumas, radié de
l'armée française par Napoléon
en 1802 en raison de sa couleur
de peau, le petit-fils d'une
esclave des Antilles. C'est ce
qu'avait expliqué le président
de la République, Jacques
Chirac, dans son discours devant
le Panthéon : « La République
aujourd'hui ne se contente pas
de rendre les honneurs au génie
d'Alexandre Dumas. Elle répare
une injustice. Cette injustice
qui a marqué Dumas dès
l'enfance, comme elle marquait
déjà au fer la peau de ses
ancêtres esclaves ».
Même si le
racisme est évidemment présent
dans notre société, la France a
peut-être cela de particulier
par rapport à d'autres pays
européens, d'avoir accueilli
dans sa culture et dans sa
société des enfants venus de
toutes les cultures. Même s'ils
sont encore sous-représentés
dans les médias, la haute
administration, les directions
d'entreprise, la République leur
a permis dans le passé un
certain nombre de parcours
remarquables !
Au
Panthéon, Alexandre Dumas a
ainsi rejoint un autre
descendant d'esclaves africains,
Félix Eboué. Qui se souvient
d'ailleurs de ce Guyanais, noir,
devenu gouverneur de
l'Afrique-Equatoriale française,
et qui fut le premier à
rejoindre le général de Gaulle
en 1940, permettant ainsi à la
plus grande partie de notre
ancien empire colonial de
basculer dans le camp de la
France libre ?
Mais
revenons à la littérature. Parmi
les injustices faites à
Alexandre Dumas et en partie
réparées par l'entrée au
Panthéon, il y a le fait qu'il
ne fut jamais reçu à l'Académie
française. Les immortels
d'aujourd'hui vont-ils encore
longtemps s'obstiner dans une
injustice comparable à l'égard
d'Aimé Césaire ? Car honorer les
morts, c'est bien. Mais
reconnaître le mérite des
vivants serait encore mieux !
Bien sûr,
en 1983, en élisant Léopold
Sédar Senghor, l'Académie avait
déjà voulu honorer l'oeuvre d'un
grand poète mais aussi faire
accéder pour la première fois un
Noir à l'immortalité. Or, avec
l'ancien président sénégalais et
avec le poète guyanais
Léon-Gontran Damas, lui aussi
scandaleusement oublié, Aimé
Césaire a été le père d'un
mouvement non seulement
politique mais surtout poétique
de première importance : la
négritude.
Remettre le
nègre « debout », plonger dans
ses racines pour atteindre
l'universalité, tout cela en
utilisant l'arme de la langue
française ! Apportant l'Afrique
au surréalisme, Aimé Césaire est
sans nul doute un des grands
artisans de notre langue : « Ma
bouche sera la bouche des
malheurs qui n'ont point de
bouche, ma voix, la liberté de
celles qui s'affaissent au
cachot du désespoir. » C'est
avec des Césaire que notre
langue peut prétendre être un
peu plus que la langue de
l'Hexagone et que notre culture
peut continuer à s'affirmer
comme universelle.
Proposer à
Aimé Césaire d'entrer à
l'Académie française, ce serait
montrer que notre République
n'attend pas leur mort pour
reconnaître les mérites de tous
ses enfants, sans distinction de
sexe, de couleur ou d'origine !
Alors immortelles et immortels,
vite !
Pierre
Thivolet
Le
Monde du 25 Octobre 2006