par Christian Ruby
La revue Recherches en
esthétique, fondée et dirigée
depuis 1995 par Dominique Berthet vient de
publier son 16e
numéro sur le thème de « L’insolite ».
L’insolite est ce qui déstabilise les
habitudes, mais qui prend aussi le temps de
s’installer jusqu’à passer pour une nouvelle
habitude. L’insolite mérite que l’on s’y
arrête afin d’en dépouiller la note de
fantaisie.
Place Saint-Germain, un artiste canadien a
déposé une fontaine tectonique. Les passants
ont fini par s’habituer. Un autre artiste,
Michel Fraile, a déposé un jour, sortant de
ladite fontaine, un crocodile, et pris la
photo qui s’imposait. La nouvelle œuvre
s’intitule : Crocodile de Saint-Germain
des marécages. Par ce geste, il a obligé
notre regard à embrasser l’insolite. Il a
ensauvagé la fontaine pour nous sauver de
l’apprivoisement dans laquelle elle était
tombée. Un apprivoisement qui se révélait
soudain un appauvrissement.
Tel est l’insolite qu’il bouleverse les
conditions de la réception des oeuvres,
quand il n’a pas aussi des fonctions
en-dehors du champ de l’art. Ce numéro de
revue nous le rappelle constamment (p. 5,
21, 35, 91, 99) : Insolite, vient du latin
insolitus, participe de solere :
avoir coutume de, être habituel. Le préfixe,
in, désigne son caractère de rupture.
L’insolite se définit donc comme ce qui
n’est pas d’usage. Mais comme le fait
remarquer un des auteurs des articles de ce
volume, l’insolite a besoin d’être bordé par
le coutumier, l’un étant le repoussoir de
l’autre et réciproquement.
Certes, l’insolite a eu longtemps des
connotations négatives. Le trouble qu’il
apporte à une situation quelconque était mis
au compte du parasitisme. Il a par
conséquent été relégué au rang de bruit, de
tache, de miasme, de « chose bizarre » qui
s’attarde là ou ailleurs, qui demeure
supportable, mais d’une certaine manière
offusque les yeux par un aspect peu
engageant, en tout cas ne correspondant à
rien de ce qui l’entoure.
A cet égard, il faut le remarquer,
l’insolite n’a rien de spectaculaire. Sa
présence incongrue et intruse met évidemment
mal à l’aise, mais ne pousse guère à la
dramatisation. Cette présence peut cependant
réveiller une violence en soulevant la
colère de celui qui est dérangé. Mais, de ce
fait, l’insolite n’est pas nécessairement du
côté du laid. S’il réclame la confrontation
avec l’habituel, s’il dérange, il ne rentre
pas tout à fait dans les catégories
traditionnelles.
Au demeurant, au nombre des catégories
passant pour facteur esthétique, mais
tombées en désuétude, à côté du naïf (Hume,
Schiller), du raffinement ou de la surprise,
il y a l’insolite. Leur dissolution
historique est d’ailleurs moins une énigme
que la volonté d’en restaurer quelques-unes
de nos jours. Toutefois, l’intérêt de ce
numéro, d’une revue d’esthétique de grande
réputation, est de ne pas choisir la voie
normative pour tenter de rendre du corps à
l’insolite. Disons que les auteurs tentent
de tirer de l’examen de cas artistiques
particuliers (Michel Fraile, Nicolas Moulin,
Agnès Dahan, Anaïs Verspan, ...) une règle
pour mieux comprendre l’art contemporain.
Et, à cette occasion, ils – René Passeron,
Marx Jimenez, Dominique Chateau, Bernard
Lafargue, Dominique Berthet, et d’autres
encore - rencontrent bien l’inaccoutumé, qui
peut être vécu, nous l’avons dit, comme
désagréable.
Une des principales causes des plaisirs
esthétiques, lorsqu’on perçoit de
l’insolite, c’est le rapport entre l’imprévu
et l’insolite. Mais l’un n’est pas l’autre,
démontre à juste titre Marc Jimenez.
L’imprévisible et l’imprévu peuvent recevoir
d’autres qualifications que celles de
l’insolite et l’insolite n’est pas
nécessairement lié à l’instantanéité du
phénomène. Au vrai, l’insolite, encore une
fois, ne détermine aucunement une quelconque
qualité ou valeur artistique de l’objet.
C’est bien du point de vue du spectateur que
l’insolite suscite au minimum de
l’étonnement en raison de la présence d’une
perturbation qu’il engendre.
Il reste à se demander quel rôle il est
possible de lui faire jouer. En fera-t-on
une catégorie littéraire (Dominique Chateau),
ayant partie lié avec l’idée d’un seuil et
d’une lutte entre deux mondes (à propos de
La Métamorphose de Franz Kafka) ?
Préfèrera-t-on en faire une catégorie
historique (Marc Jimenez), mais sans la
réserver à une phase particulière de
l’histoire de l’art, l’art moderne et
contemporain n’ayant pas le monopole de
l’insolite ? Ou, choisira-t-on de la
cantonner à une figure de la réception ?
D’exploration en exploration, ce volume de
la revue Recherches en esthétique,
brosse un tableau assez intéressant de
l’usage que l’on peut faire de cette
catégorie. Deux articles consacrés à
l’architecture ouvrent des portes dans ce
domaine. L’un s’attache à Franck Owen Gehry,
l’architecte du musée de Bilbao. Son
architecture est sans aucun doute insolite
par rapport à l’architecture hégémonique du
XX° siècle et par rapport à la tradition
architecturale. L’autre article est centré
sur l’insolite dans l’architecture de Coop
Himmelblau, ce groupe d’architectes
viennois, ayant émergé dans les années 1970,
en se manifestant par une démarche atypique
(coopérative de constructeur, projets
spatiaux, dérision vis-à-vis des
mégastructures). Les lecteurs seront sans
doute moins comblés par la définition de
l’insolite qui ressort de ces deux articles
que par les renseignements qu’ils pourront
en tirer et la connaissance précise de ces
tendances architecturales.
Plus caractéristique, probablement, se
trouve être l’article consacré à l’artiste
Nicolas Moulin. Son œuvre Viderparis
peut sembler, en effet, à beaucoup insolite.
A partir de vues des rues ou monuments de la
ville, l’artiste bouche des perspectives,
supprime des points de passage, fait
disparaître l’humain de l’espace des rues et
avec lui le mobilier urbain. Il fait « main
basse sur la ville » de Paris. Il mure, il
obture, il scelle, et interdit la moindre
fuite. Il nous met sous les yeux une ville
étanche aussi bien que muette. L’article,
par ailleurs, nous rappelle que ce
« gommage » de Paris a tout une histoire,
dont un vers nous est parvenu et qui est
expliqué dans une note : « Le mur murant
Paris rend Paris murmurant » (question de
mur bâti qui a suscité la révolte des
parisiens).
Pour terminer, Fayza Benzina rappelle qu’on
définit l’insolite par l’irruption d’un
événement qui déconcerte, déroute, et ce, en
raison de son caractère inaccoutumé,
contraire à l’usage et aux habitudes. Elle
cite, à ce propos, Martin Heidegger : « Ce
qui nous paraît naturel n’est
vraisemblablement que l’habituel d’une
longue habitude qui a oublié l’inhabituel
dont il a jailli » (Chemin qui ne mènent
nulle part).
En un mot, ce volume est à lire. Comme toute
revue de qualité, il laisse son lecteur
tracer sa route dans les propos présentés.