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Centenaire de 

Joseph Lagro Suréna

 

Le poète Joseph SURENA, connu partout sous le nom de LAGRO, aurait eu cent ans cette année. Il est né le 19 mars 1908 et il a été enterré le 7 avril 1998 à Case-Pilote.

Cet homme est venu au monde dans une famille modeste dont la légende raconte qu’elle est, dans sa lignée paternelle, d’origine caraïbe. Ceci semble se confirmer, chez chacun de ses membres par leur esprit libre et indépendant ainsi que par leur refus de toute soumission ; ce qui nous rend si insupportables aux yeux d’un certain nombre de personnes.

Ce discours a été prononcé à son enterrement par son neveu le 7 avril 1998.

L’ancien maire de Case-Pilote, Monsieur Augustin BONBOIS, a décidé avec son équipe municipale de donner le nom de JOSEPH LAGRO SURENA à la rue qui descend, à gauche de sa maison, de la Batterie à l’Autre Bord.


 

Nous saluons cette initiative.


 

Eloge à

Joseph " Lagro " SURENA

Prononcé le 7 Avril 1998

Par Guillaume SURENA

Celui qui nous fait nous rassembler ici, est un grand dans tous les sens du mot.


 

Il fut : Marin-pêcheur

Agriculteur/Apiculteur

Facteur

Intellectuel

Homme politique

Poète/grand voyageur


 

Il fut universel : Pilotin, Bellifontin, Carbétien, Préchotin, Pierrotin, Foyalais, Péléen, Riverain, Schoelchérois.


 

Il fut : Guadeloupéen, Dominicain.


 

Il fut citoyen du Monde et cela en avance sur son époque et peut-être aussi sur la notre ; partout, il laissa la trace de ses poussées créatrices et de sa générosité sans calcul.


 

Marin-pêcheur, il le fut à CASE PILOTE, mais aussi sur toute la côte caraïbe et dans le Nord Atlantique.


 

Sa maîtrise des choses de la mer, son respect de la nature avait de lui un novateur, un pédagogue ... oui un pédagogue ! Sa légende dit que non seulement il inventait pour être efficace, mais il enseignait aux autres dans un élan de fraternité désintéressé, le dur métier de " laboureur de la mer ".


 

Souvenons-nous encore de lui, de son canot, de son moteur " Archimède ".


 

Souvenons-nous encore de lui, à un âge où il n’allait plus à la pêche, interprétant n’importe quel mouvement des flots. Là, à coup sûr, il avait vu, sous la feuille de canne sèche, une bande de balaous ; là..., de façon certaine, il avait deviné une " tâche " de bonites... ; là bas, sur la pointe de la Batterie il avait aperçu des coulirous... ; là près de la " Roche Janvier " il avait prophétisé ce que d'autres avaient cru voir : la pêche sera miraculeuse. Sur le champ, il pouvait, dans le " ici et maintenant ", dicter la manœuvre à adopter pour déjouer I 'esprit diabolique des marées.


 

Bref, il pratiquait la mer comme l'antique interprète des songes perfectionnait quotidiennement son art pour résoudre les énigmes les plus inattendues.


 

Il aura exercé beaucoup de métiers. Il faudrait un livre pour les narrer tous. Je voudrais rappeler qu’il fut facteur pendant tellement d’années, que si nous sommes des justes, nous affirmerons qu’ 'il fut le facteur du siècle à CASE PILOTE. Travail exigeant, travail prenant, travail physique ; le métier de facteur est aussi un exercice de droiture, de discrétion ... Bref un parcours éthique.


 

Il aura joué un rôle social en reliant les pilotons entre eux ; ceux d’ici et de là bas ; ceux d’ici, de là bas avec le vaste monde. Nous ne doutons pas un instant que le Dieu grec Hermès guidait ses pas dans son office.


 

Il ne faut surtout pas oublier qu’il fut un intellectuel et un vrai. Pas parce qu’'il avait des titres et des diplômes qui dorment dans des placards. Non ! c’est parce qu’il croyait à I 'action de la pensée et qu’il pratiquait la réflexion.


 

Durant notre enfance, nous fûmes intrigués par sa soif de lecture, d'informations en tous genres.


 

Les esprits petits, hélas, y avaient vu une fantaisie gratuite. Mais pour lui, l 'Homme ne pouvait pas vivre seulement de pain. L’amour de tous les hommes exige de s’élever soi-même.


 

Homme politique, il le fut dans le sens le plus noble du mot. Ses parents lui avaient donné le prénom et le surnom de l’homme politique le plus populaire de la Martinique : le socialiste Joseph LAGROSILLIERE.


 

On peut affirmer qu’il fit honneur à ce prénom et au surnom de " Lagro ".


 

Si les idées de la gauche et de la justice sociale perdurent aujourd'hui à CASE PILOTE, il en est le responsable intellectuel.


 

Si les républicains, car il croyait dans la " RES publica ", la chose publique, ont un prédécesseur, c’est bien lui.


 

Si les esprits libres ont un précurseur, c’est lui et avant tout lui. Aucun titre ronflant, aucune position sociale affichée, aucune pression sur lui-même ou sur sa famille au sens large, n’aura réussi à l’intimider, n’aura su inhiber son esprit critique, n’aura dénaturé son adhésion au socialisme.


 

Le regard des tyrans ne brûlait pas ses yeux


 

Sa légende dit qu'il aurait pu être maire de Grand Rivière ou du Prêcheur et aussi de Case Pilote. Mais il a préféré exercer sa grandeur en aidant les autres.


 

Orateur incontournable, orateur exceptionnel, il aurait dirigé n’importe quelle foule. Sa devise devait être celle-ci : " Servir son peuple, quelque soit le grade du moment, est déjà, en soi une grande satisfaction ".


 

Il fut avant tout poète. C’est lui même qui m’a dit un jour, qu'il ne se considérait pas comme un grand poète ; qu'il ne tient nullement à être qualifié de poète national. Ce qu’ 'il voulait c’est d'être le poète de Case Pilote.


 

Et c’est en cela qu’il fut grand. Car celui qui naît dans le plus petit canton de l'univers, pour parler comme le philosophe Pascal, porte en lui toute l’humanité. Il avait compris ce que le philosophe Hegel avait théorisé :

L'universel n’existe que dans le particulier. Etre le poète de Case Pilote, c’est exprimer le déchirement existentiel de I 'homme au même titre que les littérateurs reconnus.


 

Etre poète et poète de Case Pilote, c’est avoir saisi que le vrai poète travaille dans la clandestinité, dans un rapport singulier à la langue. Car il n’y a rien de plus savant que le langage lui-même.


 

Sa légende raconte qu'il est devenu poète après la rencontre d’un peintre surréaliste. Il entendait des voix, paraît-il, et ce peintre lui aurait expliqué que c’était lui qui parlait à lui-même. C’est à partir de là qu'il se mit à écrire des poèmes. N'est ce pas la méthode indiquée par le poète Aimé CESAIRE lorsqu’ 'il dit :


 

" Parmi moi,

de moi-même

à moi-même ".

(Mot in corps perdu).


 

J'ai eu la chance de lire certains de ses poèmes. Je me souviens encore de ce poème de 1929. Il m’avait expliqué les circonstances de ces vers là : il revenait de Miquelon à la voile quand l’éruption de la Montagne Pelée de 1929 eut lieu. Il l’a vue ; il a changé de cap.


 

D’autres poèmes importants, de mon point de vue, existent. Celui de 1968 lors de la révolte étudiante et de la grève générale m’avait beaucoup interpellé.

Mais sa poésie s’exerçait tous les jours. Combien de fois n’a-t-il pas éclairci une situation inextricable en inventant une métaphore ou en se laissant recréer par elle. Et c’est vrai que dans la poésie, à certains moments, on ne sait plus si c’est le poète qui crée le poème ou si c’est L’inverse. C’est divin ! C’est pour cela que tous les grands textes spirituels sont avant tout de grands poèmes.


 


 

Que sur son passage, alors se taisent, en ce jour, tous les bruits discordants qui minent la confiance de notre communauté.


 

Que se lèvent en chacun de nous, de mille côtés, à hauteur des cathédrales les plus hautes, les vagues les plus pures du souvenir, pour saluer en " Lagro " SURENA :


 

L’ultime marin

L’ultime connaisseur des flux et reflux cycloniques

L’ultime déchiffreur de l’alphabet déchiqueté des volcans sub-marins

L’ultime pêcheur d’étoiles allant :


 

A la nage

A la rame

A la misaine

A moteur Archimède,


 


 

drapé dans sa démarche de prince des poètes et s'avançant vers son dernier " Miquelon"