«Cendrillon»,
le carrosse des
humiliés
A travers
trois personnages dérivés de
lui-même et un autoportrait
fantasmé, Eric Reinhardt,
radical et puissant, décrit les
piétinés de la classe moyenne et
prêche l’évasion par l’instant
et la littérature.
La
«réalité» est un manque
d’imagination comme un
autre, plus efficace que les
autres. Il est possible de
la refaire du dedans en
imaginant les vies qu’on
aurait pu avoir, plutôt les
pires et plutôt goyesques,
ça soulage, si l’on n’était
pas devenu le peu qu’on est.
Dans son quatrième roman,
Eric Reinhardt y parvient.
Il invente une parade
puissante à ce que
l’existence semblait
promettre à l’enfant de la
petite bourgeoisie et à
l’adolescent étouffé qu’il
fut. Mieux, il en jouit :
son texte est souvent
comique, parfois bavard,
toujours instructif, labouré
à la charrue et composé avec
soin.
Cendrillon met en scène,
alternativement, un écrivain
nommé Eric Reinhardt et trois de
ses «avatars synthético-théoriques»
: des êtres imaginaires fondés
sur les mêmes souvenirs
d’enfance et d’adolescence que
les siens, ou inspirés par eux.
En Inde, les avatars sont les
multiples incarnations des
dieux. Les dieux sont joueurs,
ils sont morts, l’écrivain leur
survit et il continue à se
prendre pour l’un d’eux. Ce
n’est ni sans vanité, ni sans
énergie. L’écrivain rêve avec
ces avatars. Il déploie en eux
ses passions, ses fantaisies et
ses peines. Ce sont des drapeaux
d’un drap un peu lourd qui
flottent au vent du récit.
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"Cendrillon"
de Eric
Reinhardt |
Fuite. Autour de lui,
centre de gravité et mode
d’emploi incarné du livre, voici
donc Laurent Dahl, avatar
principal, trader
multimillionnaire en fuite après
avoir effectué une opération
frauduleuse ; Patrick Neftel,
obèse vivant avec sa mère, qui
insulte (et se masturbe devant)
les stars autosatisfaites qui
défilent sur son écran dans des
talk-shows débiles ; enfin
Thierry Trockel, géologue
travaillant à extraire de la
chaux pour une multinationale et
surfant sur des sites
pornographiques (celui-là
disparaît pendant plus de
300 pages, comme si, trop moyen,
il ne parvenait pas à s’imposer
face à l’excès des deux autres).
Et c’est cela que met en scène
la structure du livre : ce
flottement d’une vie dans
l’autre par l’imagination, car
ces vies se contaminent, se
fertilisent : l’auteur les
hybride. Un souvenir, une scène
ou un objet né dans l’une passe
brusquement dans l’autre pour la
modifier et y devenir autre
chose : comme un pied de vigne,
transplanté dans une autre terre
et sous une autre exposition,
donne un vin sans rapport avec
celui du terroir d’origine. Et
comme une infection, selon le
corps qu’elle travaille, évolue
de manière différente. La
maladie est une forme
d’imagination comme une autre,
plus efficace que les autres.
Un écrivain,
par sa radicalité saisie dans la
splendeur de la forme, semble
avoir sauvé l’adolescence d’Eric
Reinhardt : Stéphane Mallarmé.
Il transporte avec lui son
Pléiade au café Le Nemours,
place du Palais-Royal, où il
écrit, regarde les femmes, les
aborde parfois, surtout les
rousses ; a une longue
conversation sur les effets
pervers de la mondialisation
avec Louis Schweitzer, ancien
patron de Renault. Schweitzer
grimace en buvant son jus
d’abricot. Le jus est chaud,
comme celui que boit Biezdomny,
en désespoir de cause, dans
le Maître et Marguerite, de
Boulgakov ; mais Le Nemours
n’est pas un café soviétique, où
il n’y a ni eau ni bière ; on y
sert de frais Perrier-rondelles,
et Schweitzer, tout en buvant le
sien, répond avec la courtoisie
qu’on lui suppose. Il pense que
la peur, seule, pourra limiter
l’égoïsme du marché.
On retrouve
Mallarmé dans la poche de
Laurent Dahl, mais aussi dans le
nom de la boîte spéculative
qu’il crée avec un ami de lycée
devenu golden boy : Igitur. Ce
conte philosophique fut écrit
par Mallarmé pour sortir de la
crise d’impuissance dans
laquelle il se trouvait. On y
lit : «Sur les meubles,
vacants, le Rêve a organisé en
cette fiole de verre, pureté,
qui renferme la substance du
Néant.»
Le marché que
décrit Reinhardt avec réalisme,
à travers de multiples
conversations détaillant ses
mécanismes, sous son nom ou via
ses avatars, est l’antichambre
frénétique du néant. A l’autre
bout de la chaîne, Patrick
Neftel tague des vers de
Mallarmé sur les murs de son
lotissement ou du centre
commercial voisin, et se
propose, comme Richard Durn, le
tueur de Nanterre, d’éliminer
des notables (mais audiovisuels)
au hasard (le terroriste
Mallarmé écrivait : hazard,
avec un z comme Zorro). Les
avatars de Cendrillon
ne sont pas que des fantaisies
burlesques, nées de l’inquiétude
ou de l’angoisse. Ils se
tiennent la main pour nous
parler du monde.
Ambiguïté. Pendant que
leurs vies défilent, l’écrivain
nommé Eric Reinhardt nous décrit
avec minutie la sienne : et
d’abord la chambre de bonne où
il écrit, voisine du bureau
«d’un philosophe marxiste de
premier plan, mondialement
connu, auteur de nombreux
livres, professeur à temps
partiel dans une université de
Californie, père d’une actrice
célèbre et à la mode». Les
amateurs de name dropping
reconnaîtront le nom qui n’est
pas cité, Etienne Balibar. Sa
fille Jeanne est
«irréductiblement parisienne,
endémique de la bourgeoisie
intellectuelle de gauche,
invariable, monotone comme la
pluie, totalement inexportable,
il est à craindre qu’elle ne
franchira jamais les frontières
de France». Reinhardt règle
plusieurs fois son compte à
cette caste qui, comme Obélix
dans la potion magique, mais
avec moins de naïveté, est
tombée dans la culture en
naissant.
Les
journalistes ont comme toujours
droit à leur paquet : on se
demande parfois comment tant
d’hommes feraient pour vivre si
penser du mal de cette
profession n’était pas là pour
les y aider. Reinhardt a punaisé
devant son bureau des articles à
sa gloire, d’une ineptie
adjectivée, qu’il ne cesse de
relire pour se stimuler : il y a
des compliments qu’on craint
toujours de mériter - mais aussi
des critiques : il cite
entièrement les intervenants
d’une émission de France Culture
qui démolirent son deuxième
roman, le Moral des ménages,
puis travaille sa blessure. Son
ironie a ici les vertus de
l’ambiguïté : on ignore s’il
pense d’eux autant de mal qu’il
le suggère, ou s’il se moque de
sa propre et paranoïaque
complaisance. Les deux,
probablement.
Au cœur de
cette expérience, il y a
l’humiliation. Qu’elle soit
sociale ou psychologique, elle
inspire les romans de Reinhardt.
Il a un talent particulier pour
décrire les pratiques et le
langage d’un genre d’humiliés :
ceux que leur humiliation ne
rend jamais sympathiques. Ils ne
sont pas à la hauteur de ce
qu’ils subissent. Leur lâcheté
est sans rédemption. En
général, ils appartiennent aux
classes moyennes des Trente
Glorieuses. Reinhardt désosse
ces soutiers du contrat social
au moment même où celui-ci est
passé à la broyeuse économique
et financière. Où l’on en
revient à la fonction de ses
avatars : pousser à bout, plutôt
comme farce, les possibilités
quotidiennes du désastre.
Fourchette. Les
avatars ont un point commun avec
l’écrivain nommé Eric Reinhardt
(qui vit lui-même des aventures
imaginaires) : un père humilié
dans son travail, incapable d’en
tirer la moindre dignité. L’une
des grandes scènes du livre est
celle où le père de Patrick
Neftel invite son patron et sa
femme à dîner dans son
lotissement de banlieue. Ils le
suivent, mais, roulant trop
vite, il se perd sur l’autoroute
: trois heures de retard.
Pendant le repas, sans s’en
apercevoir, il débloque en
racontant sa passion de jeunesse
: piloter en irresponsable des
hélicoptères. Peu de temps
après, il est viré. Plus tard,
il se suicide en famille avec
une fourchette. La scène est
longue et drôle. Elle est comme
infiniment répétée.
L’humiliation est un enfer dont
certains ne sortent que les
pieds devant - et encore, en
continuant de les essuyer. Leur
conscience est un éternel
paillasson.
A l’opposé,
l’un des plus beaux passages du
livre est celui où l’écrivain
décortique - Reinhardt aime
décortiquer, rabâcher, recouvrir
ses obsessions de phrases
épaisses comme pour les éroder
par vagues successives, - sa
passion pour deux films :
Brigadoon, de Vincente
Minnelli, et le Trou,
de Jacques Becker. Elle donne,
avec la description de
l’automne, de la danse, de la
place du Palais-Royal et de
l’amour pour sa femme, sorte de
Nadja aux pieds cambrés, le sens
du combat mené par ce roman
réaliste surréaliste : contre
l’étouffante obscénité de la
«réalité», travailler sans fin
le culte de «l’instant fatal» -
apprendre à s’émerveiller corps
et âme et phrase à phrase du
moment. Il appelle ça :
«l’épiphanie». On entendait
beaucoup ce mot, naguère,
précisément chez ces bourgeois
intellectuels de gauche qu’il
démonte. Il en devenait
exaspérant. C’était il y dix ou
quinze ans. Ceux qui
l’employaient avec pompe sont
toujours là, mais on ne l’entend
plus.
http://www.liberation.fr/culture/273695.FR.php
Code EAN / ISBN : 9782234058149
Code HACHETTE : 5458146
Prix TTC : 24,00 €
Date de parution : août
2007
Dimensions : 215 x 135 mm
Nombre de pages : 594
Copyright : © Editions
Stock, 2007
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