Près de
deux ans après les révoltes urbaines de l'automne 2005, plusieurs
livres tentent d'en analyser la portée. Dans un jeu de miroirs avec
l'expérience américaine, ces essais témoignent d'un phénomène de plus
en plus net : la volonté de prendre en compte la dimension " ethnique "
des problèmes sociaux, pour mieux lutter contre toutes les
discriminations.
Le
temps a passé, mais la sidération demeure. Près de deux ans après les
émeutes urbaines de 2005, essayistes et chercheurs semblent toujours
paralysés par l'événement. La gauche intellectuelle, en particulier,
apparaît désorientée et divisée. Si certains de ses représentants se
cramponnent à leur grille de lecture traditionnelle pour définir cette
révolte comme un soulèvement populaire, d'autres y voient une rébellion
inséparablement sociale et " ethnique ".
Là où les premiers
continuent de mettre en avant le rôle décisif du facteur de classe, les
seconds n'hésitent plus à y mêler les enjeux de la " race " : " La révolte des banlieues (...)
témoigne à la fois de la profondeur d'un conflit racial soigneusement
refoulé au coeur de la société française, et du développement de
massives inégalités de classe devant l'emploi, la scolarisation, la
sécurité... " écrivait le philosophe Etienne Balibar dans un numéro de
la revue Lignes intitulé " Ruptures sociales, ruptures raciales ".
Il
y a là une nouveauté : dans un pays où le terme même fut longtemps
maudit, réservé à la droite extrême, la " race " resurgit sous la plume
de théoriciens et de militants progressistes, et ce au nom de la lutte
contre les discriminations. De sinistre mémoire, dira-t-on, ces termes
sont frappés d'équivoque. Oui, et c'est précisément ce qui fait leur
intérêt, répond le sociologue Didier Fassin, coauteur d'un ouvrage au
titre manifeste, De la question sociale à la question raciale ? (La Découverte, 2006) : "
L'embarras pour désigner les réalités de la question raciale, embarras
de nature à la fois éthique et pratique, n'est pas un obstacle à la
connaissance de ces réalités. Il en est la condition. Notre incapacité
à nommer implique une obligation de penser ", notait-il.
Tel est le contexte dans lequel paraît l'essai de Robert Castel, La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?.
Dans ce mince volume d'intervention, le sociologue s'avance sur une
scène où on ne l'attendait guère : tout au long de son itinéraire, en
effet, ce chercheur de renom a scruté les " métamorphoses de la question sociale "
(titre de son maître-ouvrage, paru en 1995 chez Gallimard), la
déstabilisation du salariat, le délitement des solidarités ouvrières ;
et voilà qu'aujourd'hui, il analyse les émeutes de 2005 comme
" un puissant révélateur de la manière dont se
pose la question ethnique dans l'ensemble de la société
française ".
L'IMPORTANCE DES MOTS
Bien
sûr, ce glissement du " social " à l'" ethnique " se trouve opéré avec
prudence. Dans un premier temps, Castel privilégie ses classiques :
retraçant un demi-siècle d'histoire, il décrit la crise des " grands
ensembles ", la montée du chômage de masse, l'avènement d'une précarité
généralisée. Il replace donc la situation des banlieues au centre de la
question sociale et affirme que " ces marges sont moins un
territoire exotique que la surdétermination de ce qui se joue au coeur
de la société et des enjeux qui la traversent ".
Mais l'essentiel est ailleurs. Robert Castel met en garde contre les conséquences de ce qu'il nomme la " discrimination négative ",
autrement dit cette forme de stigmatisation qui transforme la couleur
de peau et la consonance du nom en facteur d'exclusion. Chiffres à
l'appui, il souligne l'" exil intérieur "
d'une jeunesse victime de toutes les discriminations (à
l'école, au commissariat, au travail...) et dont la
révolte reflète un " rapport déçu à la citoyenneté ".
De fil en aiguille, et de façon plus inédite, Castel en vient à faire
sien le procès du modèle républicain à la française, de son " universalisme proclamé mais aveugle aux différences " et de sa " conception totalisante de l'assimilation ".
S'ouvrent
alors les pages les plus fragiles du livre, les plus cruciales aussi,
en ce qu'elles témoignent de la confusion profonde où se trouve
maintenant, sur ces sujets, la gauche progressiste. Passons sur le fait
que la charge antirépublicaine est bien peu étayée, tout comme sont à
peine effleurées les graves questions que soulèvent les remèdes ici
préconisés. Ainsi les mesures de " discrimination positive "
semblent-elles avoir la faveur du sociologue, sans qu'il fasse mention
des travaux américains qui en dénoncent les effets pervers. Idem pour
la mise en oeuvre de " statistiques ethniques " dont il ne démontre pas
l'utilité. Le fait que ces statistiques figurent dans l'actuel projet
de loi sur l'immigration, visant à durcir les conditions du
regroupement familial, devrait d'ailleurs inciter à la réflexion.
Plus
significatifs encore sont les mots employés. Car le champ que Robert
Castel investit (tardivement) est déjà miné, et chaque terme menace de
lui exploser à la figure, avec d'autant plus de violence que ce
vocabulaire n'est pas le sien. Or, curieusement, le sociologue semble
emboîter le pas non aux chercheurs les plus exigeants, mais aux
agitateurs les plus bruyants qui l'ont précédé en ces périlleux
parages.
Sur sa droite, d'abord : multipliant les protestations de réalisme (" si l'on n'a pas peur des mots ", etc.) et refusant le prétendu " angélisme ", il se fourvoie dans un lexique " ethno-racial " où la France serait clivée entre les " travailleurs issus de l'immigration ", d'un côté, et les " population d'origine métropolitaine ", ou l'ethnie " autochtone ", de l'autre.
Cette
partition induit plus de confusion qu'elle n'en dissipe et place les
populations des DOM-TOM, françaises depuis des siècles, sur le même
plan que les enfants d'immigrés arrivés en France dans les années 1960.
On sera également surpris par l'utilisation, à plusieurs reprises et
sans guillemets, de l'expression " Français de souche ", qui
entérine l'idée d'une identité nationale ancrée dans le sol. Une telle
représentation du monde est bien éloignée de celle du modèle
durkheimien, fondé sur la socialisation, dont se réclame par ailleurs
Castel.
QUESTIONS EMBARRASSANTES
Sur sa gauche, ensuite : cédant à une mode récente, Castel reprend à son compte l'argument " postcolonial ",
selon lequel les discriminations dont souffrent aujourd'hui les jeunes
issus de l'immigration viendraient prolonger le statut des " indigènes " au
sein de l'Empire français. Idée séduisante, désormais partout martelée,
mais qu'aucune recherche sérieuse n'a encore vraiment étayée. Idée à
double tranchant, du reste, comme l'atteste l'essai de Castel lui-même
: à force d'assimiler les " jeunes de banlieue " à des " adolescents issus de l'immigration maghrébine et subsaharienne ", et les insurgés de l'automne 2005 aux " populations issues de l'immigration postcoloniale ", le sociologue pourrait susciter des questions embarrassantes.
Un seul exemple : pourquoi diable les populations d'origine vietnamienne, pourtant " ex-indigènes "
elles aussi, n'apparaissent-elles jamais dans ce sombre tableau ? Le
texte de Robert Castel ne fournit pas de réponse. Où l'on constate
qu'un certain " racialisme ", même bien intentionné, risque de
déboucher sur la stigmatisation des femmes et des hommes qu'il prétend
émanciper.
L
Jean Birnbaum
La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?
de Robert Castel
Seuil/La République des idées
144 p., 11,50 ¤
LE MONDE 05/10/07