Illustration
de Helen Katshunga
LA
CALEBASSE MAUDITE
***
Nous étions quelques amis réunis
sur la terrasse de la villa de notre
hôte Lucien, perchée
sur la colline et qui surplombe la
mer caraïbe. Un flamboyant rutilant
se mirait dans l'eau claire de la
piscine.
Une
réunion décidée
comme ça, au pied levé,
après la dernière heure
de travail en ce vendredi de juin.
Le bain dans la piscine tiède
nous avait délassés.
Nous sirotions whisky, buvions eau
de coco, apprécions un punch
tout en regardant l'immensité
bleue devant nous.
Nous
n'éprouvions pas le besoin
de parler. Il faisait déjà
chaud et lourd pour la, saison. Chacun
d'entre nous, tout comme moi-même,
devait déjà passer en
revue les projets élaborés
toute l'année pour les vacances
si proches.
Lucien
s'excusa soudain car il avait reconnu
la voiture de sa femme qui empruntait
le petit raidillon avant l'entrée.
Il m'avait 'même semblé
entendre le bruit de deux automobiles.
Lucien
attacha son chien berger allemand
et ouvrit le portail qui grinça
un peu. Nous ne vîmes pas les
voitures passer, mais bientôt
du côté de la cuisine
des voix de femmes nous parvinrent.
Celles qui parlaient semblaient très
excitées et devaient développer
un sujet particulièrement passionnant.
La conversation était ponctuée
d'onomatopées ou de petites
phrases exclamatives telles que :
« Eh! mon Dieu ! Je te dis ça
! Je te crois pas ! Mé cé
ça même, je te dis !
»
Lucien nous posa à tous la
question qui nous brûlait les
lèvres.
Messieurs,
n'auriez-vous pas aimé savoir
ce qui est si intéressant et
excite tant ces dames ?
L'accord
fut général et nous
espérions bien que dès
qu'elles seraient parmi nous, elles
daigneraient nous faire partager leur
plaisir. Je fis remarquer qu'un de
nos merveilleux proverbes allait bien
à la situation : « Les
femmes aiment les commérages,
comme les abeilles le sirop. »
Je me tus à temps car l'épouse
de Lucien vint nous rejoindre accompagnée
de Marie-Béatrice, une célibataire
apparemment endurcie que nous connaissions
bien. Nous eûmes droit chacun
à une double bise.
Elles
se servirent elles-mêmes au
bar de la terrasse et vinrent s'asseoir
parmi nous tout en continuant leur
conversation.
Mais
ma chère, disait Marie-Béatrice,
il eut le temps de mourir avant même
d'oser faire ce qui devait l'apaiser.
Lucien
demanda alors à comprendre
et interrogea sa femme sur l'identité
du mort. Marie-Béatrice reprit
alors l'histoire que voici à
son début.
«
Dans la petite commune de C..., village
de pêcheurs sur la côte
caraïbe, la superstition régnait,
et l'on était aussi prompt
à aller à l'église
qu'à visiter le «séancier»
pour arranger ses affaires».
Par
un matin triste et pluvieux, Ti-Sonson
se leva du pied gauche avec l'idée
bien ancrée dans sa tête
que quelqu'un lui voulait du mal.
Depuis quelque temps'. il ne pêchait
plus en abondance et ses nasses étaient
soit vides, soit abîmées.
Il avait bien tourné et retourné
le problème dans sa tête;
il n'y* avait plus à hésiter,
le mal était là et il
fallait s'en occuper, l'extirper.
Mais
qui était le coupable ? Voilà
une question difficile, car Ti-Sonson
après avoir vu et revu défiler
dans sa mémoire tous les habitants
du village, et en particulier les
collègues pêcheurs, ne
se trouvait pas d'ennemis. Et pourtant,
il était persuadé qu'une
persécution maligne était
en train de le miner intérieurement,
qu'«un travail» était
en cours contre lui. Pour ne pas perdre
définitivement
la tête, il fallait vite trouver
une solution pour contrecarrer l'action
en cours.
Ti-Sonson
était fier et n'aimait guère
quémander un bon d'assistance
médicale gratuite à
la Mairie. Il n'aimait pas flatter
le Maire ou la dame revêche
et autoritaire du bureau d'Aide sociale.
Il n'aimait pas non plus emprunter
de l'argent ou marchander. Pourtant,
c'est bien ce qui risquait de lui
arriver si la pêche ne donnait
pas à nouveau, car ses finances
étaient au plus bas.
C'est
pourquoi il s'était levé
ce matin, décidé à
aller trouver Missié Aldaric,
un « séancier »
du Sud, dont la réputation
avait atteint les rivages de la côte
caraïbe.
Ti-Sonson
s'était habillé comme
pour un dimanche et avait même
pris son chapeau. Dans le taxi-pays
on le taquina longtemps pour savoir
s ' il allait en ville rencontrer
une belle, ou s'il allait percevoir
une rondelette somme d'argent à
la « Marine ». D'autres
plus sérieux lui demandèrent
tout simplement s'il n'allait pas
à Poirier, Rivière-Pilote,
pour commander une nouvelle yole à
l'un des charpentiers de marine.
Ti-Sonson
souriait beaucoup mais ne disait mot.
Non seulement ce qui se racontait
à son propos ne l'intéressait
pas, mais il avait toujours entendu
dire que le silence était la
meilleure préparation pour
aborder dans de bonnes conditions
un grand séancier.
Ti-Sonson
trouva facilement la maison de «
Missié Aldaric ». Il
fut surpris de se voir introduire
par une ouvreuse dans une grande salle
d'attente bondée.
-
Mon Dieu, se dit-il, comme chez un
docteur.
Il
regarda autour de lui. Les têtes
étaient baissées, certaines
femmes portaient le voile, d'autres
regardaient le mur, la face cachée
aux trois quarts. Ceux qui avaient
osé lever les yeux? les baissaient
aussitôt quils rencontraient
ceux de Ti-Sonson. Il en conclut qu'il
fallait que lui aussi garde les distances,
et il regarda alors le bout de ses
chaussures déformées
par des pieds trop larges, peu habitués
à être enfermés.
Enfin,
ce fut son tour. Il fut introduit
dans le cabinet de consultation et
ne manqua pas une fois de plus de
s'étonner. La pièce
était large et sombre. Des
bougies très nombreuses l'éclairaient
et donnaient à l'ensemble un
aspect tout à fait mystérieux
et inquiétant. Des croix, des
effigies du Christ et de la Vierge-Marie,
des amulettes et gri-gris de toutes
sortes semblaient faire bon ménage
et présider à la bonne
marche des affaires.
Dans
un coin se trouvait « Missié
Aldaric » assis derrière
un vaste bureau, et sur un mur dans
son dos, entouré de bougies
noires, un diplôme était
accroché.
Ti-Sonson,
le chapeau roulant dans ses mains,
légèrement inquiet,
prit place en face du séancier,
mais ne put s y empêcher de
regarder vers la porte quand elle
claqua derrière l'ouvreuse.
Missié Aldaric le mit très
à l'aise et quand il fut détendu,
l'invita à s'expliquer sur
l'objet de sa visite.
Ti-Sonson
s'en retourna apaisé après
avoir été soulagé
d'une bonne somme d'argent. Mais cela
lui avait semblé juste et il
se demandait même s'il avait
suffisamment payé le service
rendu.
Il
lui avait été remis,
et il l'avait bien caché dans
la doublure de son chapeau, une «
ordonnance » pour ainsi dire,
toute une liste de choses à
faire, d'herbes à chercher,
de paroles à dire. Mais en
plus, il avait au fond de son portefeuille
un plus petit papier dont il ne devait
prendre connaissance du contenu qu'à
minuit, le dos tourné à
trois bougies posées devant
un missel. »
Bien
entendu, nous éclatâmes
de rire. Toute cette superstition,
tous ces rites ne résistaient
pas aux sarcasmes et à la logique
carrée de notre rationalité.
La discussion s'enflamma Ià-dessus,
jusqu'à en arriver à
l'inévitable analphabétisme
politique du peuple, conséquence
directe de tout cet occultisme.
L'un
d'entre nous, très savant sur
le sujet, essaya de nous expliquer
le pourquoi de la cohabitation syncrétique
de ces pratiques communes et des croyances
chrétiennes. Il ébaucha
rapidement une théorie des
deux sûretés, des deux
garanties. Il parla de complémentarité
dans la recherche de l'efficacité.
Je
m'étonnai un peu que malgré
les apparences, certains camarades
semblaient ébranlés
et je voyais percer sous « la
logique carrée de leur rationalité
», certains tressaillements
et inquiétudes. Ces manifestations
étaient très discrètes,
et c'est bien malgré moi que
je pensais traduire correctement un
clignement d'oeil des articula.. tions
que l'on faisait craquer, un tremblement
de voix, le détournement du
regard.
Profitant
d'un bref silence, Marie-Béatrice
nous fît remarquer gentiment
mais fermement que nous l'avions interrompue
brusquement sans excuses, et qu'à
cause de nos détours soit disant
intellectuels, elle avait été
dans l'impossibilité de continuer
son récit, récit qu'elle
avait commencé à notre
demande expresse. Elle demanda véhémentement
si elle pouvait poursuivre.
Notre
hôtesse, soutenant Marie-Béatrice,
dit avec fermeté en s'adressant
à nous, les hommes, que le
proverbe « poule pa ka chanté
douvan coq » n'avait plus cours
depuis longtemps sous son toit. «
Hum! » fit Lucien qui nous excusa
et reconnut que notre machisme habituel
doublé de notre supposée
supériorité intellectuelle
avait une fois de plus pris le pas
sur la bienséance et sur le
respect dû à la femme,
l'égale de l'homme.
Nous
fîmes amende honorable en applaudissant
aux propos de Lucien, et nous priâmes
Marie-Béatrice de continuer.
Cette dernière décida
alors de tout reprendre et de nous
expliquer dans quelles circonstances
elle avait connu cette histoire étrange
de Ti-Sonson.
Marie-Béatrice
se promenait donc sur une plage peu
fréquentée du côté
de Tartane, seule, réfléchissant
sur son dernier chagrin d'amour. Les
hommes tous les mêmes. Elle
marchait pieds nus, sur le sable mouillé,
tête baissée, lunettes
de soleil sur les yeux rougis. De
temps à autre, elle s'arrêtait
pour regarder l'horizon et, les poings
serrés, soufflait de rage.
Après
quelques aller-retours sur cette petite
plage exiguë, elle se dirigea
vers les « raisiniers bord-de-mer
». C'est alors qu'elle vit une
calebasse à moitié enterrée
dans le sable. Elle allait y donner
un coup de pied, quand une voix tremblante
le lui interdit. Elle leva les yeux,
chercha un peu et vit un vieux pêcheur,
la pipe à la bouche, la barbe
non rasée, qui faisait une
nasse sous un filao.
N'y
touchez pas, avait-il dit en créole.
Quand
un vieux pêcheur, homme d'expérience
par principe, vous interdit quelque
chose, il est plus prudent de ne pas
transgresser son ordre.
Marie-Béatrice
s'approcha de lui pour le saluer,
et sentant un besoin d'écouter
sa parole, elle s'assit à côté
de lui. Tout ce que nous savions déjà
sur l'affaire, elle le tenait de lui.
Voici la suite telle qu'elle nous
la rapporta.
Ti-Sonson
arriva chez lui à la nuit.
Le village dormait déjà
profondément. Il put donc à
loisir, sans que l'on vît qu'il
veillait tard, lire, relire les instructions
du séancier.
A
minuit, dans les conditions requises,
il déplia le deuxième
papier et frémit à la
lecture du nom qui y avait été
inscrit.
Ce
n'était pas possible.
Il
ne pouvait s'agir que d'une grossière
erreur. Le séancier s'était
manifestement trompé ou moqué
de lui. L'homme désigné
à sa vindicte était
trop proche de sa personne pour lui
vouloir aucun mal.
Ti-Sonson
se souvenait d'avoir, sous le feu
roulant des questions de « Missié
Aldaric », nommé tous
ses amis ou fréquentations,
plus quelques hommes ou femmes qu'il
croisait tous les jours, mais qui
lui étaient indifférents.
Il n'avait donné que les noms,
rien d'autre, sans précision
sur la nature des liens avec ceux
qui les portaient. Comment donc «
Missié Aldaric » avait-il
pu extraire d'une liste si longue,
justement ce nom ?
Il
est vrai que pendant vingt minutes,
Aldaric avait été fort
occupé avec divers jeux de
cartes, de chapelets et de boules
de cristal. Quand il avait relevé
la tête, il avait avoué
à son client que le cas avait
été particulièrement
difficile. Allez donc savoir s'il
disait la vérité, ou
s'il justifiait par avance ses lourds
honoraires.
Ti-Sonson
replia le bout de papier, fit le signe
de croix par-dessus comme recommandé
pour avoir l'esprit en paix, et le
brûla successivement sur les
trois bougies noires.
Notre
ami ne put dormir et essaya de trouver
tous les arguments en faveur de celui
qui était présumé
lui jeter un mauvais sort. Chaque
attitude récente, chaque mot,
chaque phrase, chaque intention, toute
invitation à boire un coup,
tout cadeau, toute visite étaient
passés en revue, repassés
au peigne fin de sa raison et au filtre
de sa mémoire. Il n'y avait
trouvé que des manifestations
d'amitié. Mais il est vrai
qu'on ne désavoue pas facilement
les siens, et comme dit le proverbe
créole : « Même
si ton nez est pourri, tu ne l'arraches
pas. »
Plus
Ti-Sonson cherchait, moins il voulait
croire la terrifiante révélation;
toutefois remontaient 'en surface
des proverbes qui le mettaient en
garde contre son incrédulité
: « Le derrière était
pris depuis vingt ans, le. Devant
ne le savait pas », c'est-à-dire
en clair, il y a longtemps qu'une
chose se passe chez soi quand on s'en
aperçoit.
Et
bien entendu l'avertissement ne pouvait
venir que de « Missié
Aldaric » puisque un autre proverbe
prédisait que « c'est
le merle dans l'arbre qui vous raconte
ce qui se passe chez vous »,
ce n'est que par des étrangers
que l'on apprend ce qui se passe chez
soi.
Tant
de convergence ne pouvait manquer
de troubler Ti-Sonson. Toute la sagesse
populaire qui ressortait des dictons
allait dans le même sens et
quand il s'endormit
enfin cette parole l'accompagna dans
sa nuit agitée terrible : «
On n'est trahi que par les siens.
»
A
partir de ce jour, la vie fut un enfer
pour Ti-Sonson. Il était devenu
encore plus renfermé, méfiant,
à l'écoute silencieuse
de tout ce qui se disait pour en chercher
un signal, un sens caché. Tous
les prétextes étaient
bons pour ne pas jouer aux dominos,
boire un coup au bistrot. Après
le coucher du soleil, il n'acceptait
pas de visites, pas de paiements,
ne donnait pas de piments. En particulier,
et c'est ce qui le détruisait
progressivement, il surveillait du
coin de l'oeil en permanence, la personne
malfaisante sur laquelle Missié
Aldaric avait délibérément
pointé l'index.
Ti-Sonson,
qui chaque jour suivait les instructions
d'Aldaric, ne se rendait nullement
compte que sa vie avait changé.
Il se retrouvait de plus en plus seul.
De toute façon, bon gré
mal gré, il côtoyait
quotidiennement le « mauvais
ange », ne pouvant s'en débarrasser
aisément.
Au
bout d'un mois, les résultats
de la pêche ne s'étant
pas améliorés, il en
conclut que la première partie
du « travail » organisé
par Missié Aldaric ne donnait
pas les résultats escomptés.
Il
hésitait pourtant à
accomplir l'acte décisif et
efficace, mais combien risqué
pour sa conscience de bon chrétien,
qui lui aurait permis de retrouver
ses nasses pleines et de neutraliser
« la personne en question ».
Il décida de revoir le séancier
et refit le voyage dans les mêmes
conditions de grande discrétion.
Il ne le trouva pas. En son absence,
un aide recevait une clientèle
clairsemée. Ti-Sonson considérant
que l'apprenti n'est pas le maître
préféra prendre un autre
rendez-vous.
Cette
fois-ci, le Maître était
là. Il écouta les doléances
de Ti-Sonson et se mit au «
travail ». Vingt minutes après,
il confirmait à son honorable
client sa première analyse.
Pour preuve de la qualité de
sa voyance et de l'efficacité
de ses méthodes, il ne demanda
rien à Ti-Sonson en échange
d'une poupée à l'effigie
de « la personne en question
». Le résultat devait
être immédiat et Ti-Sonson
viendrait payer après.
C'en
était donc fait. La poupée
dont il avait été question
au cours de la première visite,
Ti-Sonson l'avait enfin à sa
disposition. Il en eut tellement peur
qu'il fit un signe de croix, qui fit
sourire « Missié Aldaric
» dans la pénombre.
Ti-Sonson
en était donc arrivé
à se lier avec le diable. Pourtant,
c'était l'homme le plus aimable
du monde, il n'aurait pas fait de
mal à une mouche. Un bon chrétien
apprécié de toute la
paroisse; toujours à la messe,
toujours présent pour les «
coups de mains » dans le verger
du presbytère. Il se signait
régulièrement devant
toutes les petites chapelles, ainsi
qu'au retour de la pêche, remerciant
Dieu pour la plage retrouvée.
Un homme doux, sans histoire, aimé
de tous et dont M. le Maire appréciait
l'indépendance d'esprit et
la grande fierté.
Un
homme dont on ignorait qu'un pacte
secret avec les forces du Mal pesait
lourdement sur l'esprit, pacte impossible
à délier.
En
mer, il ne pensait plus vraiment à
la pèche avec autant d'ardeur
et de passion pour le métier.
Sa tête était encombrée
d'instructions de contre-indications,
de précautions, d'attentions
rappelées par « Missié
Aldaric ».
Parfois,
il se demandait pourquoi tant de tâches
lui avaient-elles été
imposées. Et il avait tellement
l'impression d'avoir été
trompé, qu'il en arrivait,
dans ses moments de grand désarroi,
à se dire que « Missié
Aldaric » s'était déchargé
sur lui de la besogne la plus lourde
et la plus dangereuse.
En
mer, il manquait de vigilance à
cause de la fatigue des nuits blanches
passées à « faire
le travail ». C'est pourquoi
il ne vit pas la lame arriver et périt
noyé malgré les efforts
surhumains et solidaires de ses collègues
sur le même banc de pêche...
Le
vieux marin-pêcheur qui raconte
cette histoire, vieille déjà
d'un demi-siècle, avait vingt
ans à l'époque du drame,
et c'est lui, matelot de Ti-Sonson,
qui entendit ses dernières
paroles : «Mon Dieu, pardonnez-moi!
La calebasse, enterrez la calebasse.
»
Le
jeune matelot ne comprit pas le sens
des dernières paroles, mais
jugea cependant nécessaire
de les garder pour lui non pas pour
leur importance, mais par peur du
ridicule.
Quelques
jours plus tard, le corps de Ti-Sonson
fut rejeté intact sur place.
Il fut enterré dignement.
Ti-Sonson
n'avait pas de famille et avait confié
depuis très longtemps déjà
à M. le Maire, et tout le monde
l'avait su, qu'en cas de malheur -
avec la mer on ne sait jamais il laissait
tous ses biens à son matelot.
Celui-ci
raconta à Marie-Béatrice
comment il emménagea dans la
case bien rangée et bien propre
de Ti-Sonson après le respect
du délai de deuil raisonnable
et le dépoussiérage
avec des branches de corossolier.
Mais
il revint en arrière, au soir
de la mort de Ti-Sonson. En effet,
depuis ce jour, à minuit tout
le quartier était réveillé
par des bruits et manifestations étranges.
Des cris, des hurlements aigus, des
lamentations, des appels au secours,
dérangeaient régulièrement
les nuits. On eut dit, selon certains,
que quelqu'un demandait à être
délivré.
Le
curé était souvent consulté.
Beaucoup de paroissiens se sentant
coupables d'avoir délaissé
les défunts pour les joies
d'ici-bas, firent dire des messes
pour le repos de toutes les âmes
y compris celle de Ti-Sonson.
Un
dimanche, bien que ce ne fût
pas le jour de la fête du saint-patron
des pêcheurs, la. mer fut bénie,
devant la foule considérable
venue de toute l'île, par l'archevêque
lui-même, et des gerbes furent
jetées au large à la
mémoire des disparus en mer.
Ce
jour-là, les bénitiers
furent souvent remplis et les troncs
plus d'une fois vidés. La foi
était bien vivante clans le
pays. Malgré tout, il semblait
qu'une âme n'avait toujours
pas trouvé le repos, puisque
les nuits du village (les limites
strictes du quartier de Ti-Sonson
avaient été dépassées)
étaient toujours aussi bruyantes.
Le
Maire organisa des rondes pour localiser
le bruit et donner une bonne leçon
au plaisantin. Mais il était
partout à la fois, insaisissable.
C'est
alors qu'un jour, notre jeune matelot
décrocha le chapeau de Ti-Sonson
et s'en couvrit pour s'abriter du
soleil. Il sentit comme un renflement
à l'intérieur, l'enleva
et passa la main à l'intérieur.
Dans la doublure qu'il défit,
il trouva les indications et recommandations
de « Missié Aldaric ».
Il
ferma portes et persiennes, lut et
relut les papiers qu'il déchira
en fin de compte. Il se mit alors
à réfléchir et
lentement montait en lui, de plus
en plus clairement, la certitude du
lien entre la fameuse calebasse, le
dernier message étrange de
Ti-Sonson et la visite au séancier.
Notre
jeune matelot fouilla la maison de
fond en comble, meubles, plafonds,
plancher..., mais ne trouva rien.
A l'extérieur, dans la petite
cour, il y avait un petit puits. Seuls
avaient réussi à pousser,
grâce à des soins prodigieux,
un arbre à pain déjà
très grand, un cocotier, un
.citronnier, et un pied de piments.
Tout était net, il n'y avait
pas trace de calebasse ni dans les
coins, encore moins dans les recoins.
Et
les bruits nocturnes continuaient.
Le dimanche, on venait des communes
avoisinantes et même de loin,
pour visiter la commune ensorcelée.
Notre
matelot continuait de vivre normalement
et trouvait la vie agréable
quand, reposé après
une dure journée de pêche,
il retrouvait Rosemonde, son amie
serveuse dans le bistrot près
de la plage.
De
temps à autre, il pensait à
la calebasse et un jour, ce fut plus
fort que lui; il décida d'aller
rendre visite à « Missié
Aldaric », ce séancier
dont le nom avait figuré sur
les papiers secrets du défunt
Ti-Sonson. Paix à son âme.
Aldaric
frémit et blêmit à
l'entrée du jeune homme dont
l'aura ne lui semblait pas étrangère.
Il écouta notre matelot et
comprit immédiatement de quoi
il en retournait. Il fit mine de compatir
au décès accidentel
et dou. loureux de Ti-Sonson, grimaça
quand il apprit les nocturnes manifestations
occultes.
Aldaric
se leva alors et pria l'ouvreuse de
renvoyer la clientèle impatiente
qui attendait depuis des heures. Il
y eut des récriminations et
des bruits de voix, puis tout se calma.
Ensuite, il fit part à notre
matelot de sa volonté de rester
seul et lui indiqua un restaurant
bon et pas cher. Ils se reverraient
en début d'après-midi.
Notre
matelot revint au village le lendemain
avec en tête, le lieu où
il devrait trouver la calebasse. Elle
avait été suspendue
à la branche la plus haute
et perdue dans les feuillages ; elle
était invisible à cette
distance. Avec prudence, il la décrocha
et la descendit de l'arbre à
pain.
Il
n'avait pas peur, mais on ne pouvait
dire qu'il était tranquille.
Une fois à terre, il prit fermement
la calebasse entre ses mains et la
tourna comme on ferait d'un ballon
de football dont on recherche la valve.
Il vit enfin ce qu'il cherchait :
deux initiales et à l'évidence,
c'étaient les siennes, ce que
n'avait pas osé lui révéler
Missié Aldaric.
Le
moment de surprise passé, la
peur s'installa progressivement, car
notre matelot savait ce qu'il y avait
à l'intérieur de la
calebasse, et le sens caché,
le but recherché de toute cette
mise en scène. La découverte
lui parut macabre et inhumaine. Il
replaça la calebasse là
où il l'avait trouvée
et s'enferma dans la case après
avoir clos porte et fenêtre
pour penser à sa propre effigie
prisonnière de sortilèges
effroyables.
La
bêtise humaine, la crédulité
imbécile, la naïveté
et la méchanceté furent
l'objet de sa longue réflexion.
Missié Aldaric était
plus que jamais pour lui un être
malfaisant.
En
se remémorant un passé
récent, notre jeune matelot
comprenait maintenant - mais hélas
trop tard - le comportement inhabituel
et étrange de Ti-Sonson, l'homme
qu'il aimait par-dessus tout, et qui,
poussé par des habitudes, des
réflexes passéistes
s'était dévoyé,
s'était abandonné à
des pratiques sombres et occultes
qui, finalement, l'avaient emporté
après avoir rongé sa
tête et son coeur.
Bien
qu'il désapprouvât Missié
Aldaric et Ti-Sonson, bien qu'il se
défendît de croire à
l'efficacité de la magie, notre
matelot ne tenta rien pour faire disparaître
la calebasse que Ti-Sonson avait pourtant
demandé d'enterrer.
Mais
ce secret était trop lourd
pour un seul homme, qui de surcroît
en était la victime, et après
avoir tourné et retourné
le problème, il se décida
à le partager avec son amie
Rosemonde, qui lui promit de ne pas
le divulguer. Mais Rosemonde était
encore plus effrayée par cette
épée de Damoclès
suspendue en permanence sur la tête
de l'homme qu'elle aimait le plus
au monde, et qui devait bientôt
la prendre en ménage, voire
l'épouser devant le Maire et
à l'Église. Toute cette
histoire la travaillait et elle se
désolait en plus de ce que
l'affaire avait rendu son doudou triste,
lui dont la joie paisible et les éclats
de rire étaient proverbiaux.
Elle
prit son courage à deux mains,
et lui dit un jour de retourner voir
Missié Aldaric pour «
défaire ce qui avait été
fait ». Il ne s'y résolut
pas. Par principe, il ne pouvait se
résoudre à revoir l'assassin
de Ti-Sonson, disait-il, dans ses
moments de colère.
Un
soir, alors que notre ami allait se
coucher, on frappa à la porte.
C'était Rosemonde. Il fallait
que la chose soit importante pour
qu'elle commette une si grande imprudence
de venir le voir, seule à cette
heure de la nuit. Il fut encore plus
désolé au bruit d'une
persienne trop vite ouverte et qui
avait claqué en tombant.
Rosemonde
qui paraissait bien décidée
et peu soucieuse, ce soir-là
en tout cas du qu'en-dira-t-on, le
poussa pour entrer plus vite, et le
mit au courant de sa dernière
démarche. Elle s'était
donc rendue à Fort-de-France
même, pour consulter un séancier,
le grand Scogriphe en personne. Cela
lui avait coûté une bonne
partie de ses économies, mais
la tranquillité viendrait enfin.
En
plus de ce qu'elle savait déjà,
ce dernier lui fit, et cela parut
alors évident à Rosemonde,
la relation entre le tapage nocturne
et la poupée emprisonnée
dans la calebasse. Selon Scogriphe
le grand, Aldaric (dont il ne dit
pas que du « bien ») avait
rendu Ti-Sonson maître d'une
« affaire » qu'il n'avait
pu mener à son terme, à
cause de sa mort prématurée.
C'est pourquoi la poupée se
morfondait et demandait à sortir
tous les soirs, en faisant tant de
bruit. La vérité était
enfin révélée.
Scogriphe
proposait donc que la calebasse soit
enterrée dans le sable et que
l'ordre soit donné à
la poupée de compter et de
recompter les grains de sable de la
plage. Ainsi occupée, elle
ne viendrait plus troubler les nuits
du village.
Rosemonde
paraissait si convaincue et était
si convaincante que son ami, pourtant
rationnel et bondieusard, ne résista
plus à ses arguments et donna
son accord pour se débarrasser
de la calebasse.
Le
jour choisi par Scogriphe le grand,
notre matelot (qui enfin donnait son
prénom, Alex, à Marie-Béatrice)escalada
l'arbre à pain, et décrocha
la calebasse.- C'était un jour
de pleine lune, bien entendu. Il fallait-
faire très attention pour ne
pas être vu dans les rues à
pareille heure, près de onze
heures.
Alex
n'avait pas rentré son «gommier»
qu'il avait laissé amarré
à l'appontement. La calebasse
bien enveloppée fut déposée
dans le fond de l'embarcation. Alex
rama longtemps, puis une fois au large
mit en marche son moteur hors-bord.
Il choisit une anse peu fréquentée
où accoster. Bientôt,
la calebasse fut enterrée et
Rosemonde se chargea de réciter
les formules magiques vers minuit.
Aussitôt, tous les bruits cessèrent
dans le village qui put enfin dormir
tranquillement. Pourtant, le lendemain
Rosemonde perdait la tête et
devait être immédiatement
internée.
Alex
changea alors de bord et passa du
côté de l'Océan
Atlantique, et devait habiter à
Tartane, pour mieux oublier.
Pourtant,
un matin, il trouva dans son filet
une calebasse qu'il reconnut aussitôt.
Il comprit immédiatement que
l'oubli était impossible et
se dépêcha de rentrer.
En plein midi (tant pis pour le rituel),
il eut vite fait d'enterrer de nouveau
la calebasse maudite.
Il
alla à l'église tous
les jours et faisait dire chaque année
une messe pour le repos de l'âme
de Ti-Sonson et de Rosemonde.
Cinquante
ans après, la calebasse est
toujours là, couverte, découverte,
déterrée au gré
des marées. Alex vient tous
les jours la regarder et réfléchir
sur l'étendue de la faiblesse
de l'homme.
Pourquoi
ne l'avoir pas détruite, avait
demandé Marie-Béatrice
? Alex qui disait ne pas y croire,
lui le raisonneur, le bon chrétien,
ne l'avait pourtant pas cassée,
écrasée, voire brûlée.
Pourquoi,
avait insisté Marie-Béatrice
?
-
Parce que, répondit Alex, Scogriphe,
puis Aldaric consulté pour
confirmation, l'avaient interdit.
Ils avaient même tous les deux,
maîtres de la nuit et frères
du diable, prétendu que celui-là
qui tenterait un tel "sacrilège»
(eh oui!) pour s'approprier la force
et la connaissance diabolique de l'effigie
d'Alex mourrait sur-le-champ.
Il
faisait déjà noir. Tout
le jardin, la terrasse, la villa et
la piscine étaient éclairés.
Autour, la nuit et ses bruits d'insectes
ou d'animaux habituels. Au-dessus
de la mer noire, la lune était
pleine et ronde.
Nous
avions écouté sans l'interrompre
Marie-Béatrice. Nous avions
frissonné de peur à
certains moments de son récit.
Dans de telles circonstances, la tombée
de la nuit aidant, les vieilles peurs
de notre enfance avaient facilement
refait surface.
Comme
je vous l'avais fait remarquer, malgré
moi, j'observais nos compagnons et
en particulier Isidore qui n'avait
cessé de croiser et décroiser
les jambes. Il avait souvent serré
les poings et fait craquer les articulations
de ses doigts. A certains passages
et surtout vers la fin du récit,
très attentif, il s'était
soudain mordu les lèvres. D'autres
fois, j'ai eu l'impression qu'il laissait
vagabonder sa très grande intelligence
ailleurs. J'aurais alors donné
ma main à couper qu'il semblait
trouver à cette étrange
histoire des applications pratiques.
Le
lendemain, en lisant mon journal,
j'appris la mort d'Isidore sur une
plage, près de Tartane.
Le
journaliste, comme la police, ne s'expliquaient
pas cette mort subite, sans cause
apparente. Il n'y avait ni blessures,
ni traces de coups. Le mort avait
encore tous ses habits, ses papiers
d'identité, une grosse somme
d'argent et une petite poupée
à la main.
Il
eut un bel enterrement. Marie-Béatrice
me fit remarquer la présence
d'Alex, peut-être souriant -
mais j'étais un peu loin -
dans le cortège.
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Fernand
Tiburce FORTUNE,
« La
calebasse maudite et autres récits
fantastiques »,135 pages
Editions caribéennes 1987,
Deuxième édition FTF
Editions, 2003