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Une nouvelle de Fernand Tiburce Fortuné

Illustration de Helen Katshunga

LA CALEBASSE MAUDITE
***

 


Nous étions quelques amis réunis sur la terrasse de la villa de notre hôte Lucien, perchée sur la colline et qui surplombe la mer caraïbe. Un flamboyant rutilant se mirait dans l'eau claire de la piscine.

Une réunion décidée comme ça, au pied levé, après la dernière heure de travail en ce vendredi de juin. Le bain dans la piscine tiède nous avait délassés. Nous sirotions whisky, buvions eau de coco, apprécions un punch tout en regardant l'immensité bleue devant nous.

Nous n'éprouvions pas le besoin de parler. Il faisait déjà chaud et lourd pour la, saison. Chacun d'entre nous, tout comme moi-même, devait déjà passer en revue les projets élaborés toute l'année pour les vacances si proches.

Lucien s'excusa soudain car il avait reconnu la voiture de sa femme qui empruntait le petit raidillon avant l'entrée. Il m'avait 'même semblé entendre le bruit de deux automobiles.

Lucien attacha son chien berger allemand et ouvrit le portail qui grinça un peu. Nous ne vîmes pas les voitures passer, mais bientôt du côté de la cuisine des voix de femmes nous parvinrent. Celles qui parlaient semblaient très excitées et devaient développer un sujet particulièrement passionnant. La conversation était ponctuée d'onomatopées ou de petites phrases exclamatives telles que : « Eh! mon Dieu ! Je te dis ça ! Je te crois pas ! Mé cé ça même, je te dis ! »
Lucien nous posa à tous la question qui nous brûlait les lèvres.

Messieurs, n'auriez-vous pas aimé savoir ce qui est si intéressant et excite tant ces dames ?

L'accord fut général et nous espérions bien que dès qu'elles seraient parmi nous, elles daigneraient nous faire partager leur plaisir. Je fis remarquer qu'un de nos merveilleux proverbes allait bien à la situation : « Les femmes aiment les commérages, comme les abeilles le sirop. » Je me tus à temps car l'épouse de Lucien vint nous rejoindre accompagnée de Marie-Béatrice, une célibataire apparemment endurcie que nous connaissions bien. Nous eûmes droit chacun à une double bise.

Elles se servirent elles-mêmes au bar de la terrasse et vinrent s'asseoir parmi nous tout en continuant leur conversation.

Mais ma chère, disait Marie-Béatrice, il eut le temps de mourir avant même d'oser faire ce qui devait l'apaiser.

Lucien demanda alors à comprendre et interrogea sa femme sur l'identité du mort. Marie-Béatrice reprit alors l'histoire que voici à son début.

« Dans la petite commune de C..., village de pêcheurs sur la côte caraïbe, la superstition régnait, et l'on était aussi prompt à aller à l'église qu'à visiter le «séancier» pour arranger ses affaires».

Par un matin triste et pluvieux, Ti-Sonson se leva du pied gauche avec l'idée bien ancrée dans sa tête que quelqu'un lui voulait du mal. Depuis quelque temps'. il ne pêchait plus en abondance et ses nasses étaient soit vides, soit abîmées. Il avait bien tourné et retourné le problème dans sa tête; il n'y* avait plus à hésiter, le mal était là et il fallait s'en occuper, l'extirper.

Mais qui était le coupable ? Voilà une question difficile, car Ti-Sonson après avoir vu et revu défiler dans sa mémoire tous les habitants du village, et en particulier les collègues pêcheurs, ne se trouvait pas d'ennemis. Et pourtant, il était persuadé qu'une persécution maligne était en train de le miner intérieurement, qu'«un travail» était en cours contre lui. Pour ne pas perdre définitivement la tête, il fallait vite trouver une solution pour contrecarrer l'action en cours.

Ti-Sonson était fier et n'aimait guère quémander un bon d'assistance médicale gratuite à la Mairie. Il n'aimait pas flatter le Maire ou la dame revêche et autoritaire du bureau d'Aide sociale. Il n'aimait pas non plus emprunter de l'argent ou marchander. Pourtant, c'est bien ce qui risquait de lui arriver si la pêche ne donnait pas à nouveau, car ses finances étaient au plus bas.

C'est pourquoi il s'était levé ce matin, décidé à aller trouver Missié Aldaric, un « séancier » du Sud, dont la réputation avait atteint les rivages de la côte caraïbe.

Ti-Sonson s'était habillé comme pour un dimanche et avait même pris son chapeau. Dans le taxi-pays on le taquina longtemps pour savoir s ' il allait en ville rencontrer une belle, ou s'il allait percevoir une rondelette somme d'argent à la « Marine ». D'autres plus sérieux lui demandèrent tout simplement s'il n'allait pas à Poirier, Rivière-Pilote, pour commander une nouvelle yole à l'un des charpentiers de marine.

Ti-Sonson souriait beaucoup mais ne disait mot. Non seulement ce qui se racontait à son propos ne l'intéressait pas, mais il avait toujours entendu dire que le silence était la meilleure préparation pour aborder dans de bonnes conditions un grand séancier.

Ti-Sonson trouva facilement la maison de « Missié Aldaric ». Il fut surpris de se voir introduire par une ouvreuse dans une grande salle d'attente bondée.

- Mon Dieu, se dit-il, comme chez un docteur.

Il regarda autour de lui. Les têtes étaient baissées, certaines femmes portaient le voile, d'autres regardaient le mur, la face cachée aux trois quarts. Ceux qui avaient osé lever les yeux? les baissaient aussitôt quils rencontraient ceux de Ti-Sonson. Il en conclut qu'il fallait que lui aussi garde les distances, et il regarda alors le bout de ses chaussures déformées par des pieds trop larges, peu habitués à être enfermés.

Enfin, ce fut son tour. Il fut introduit dans le cabinet de consultation et ne manqua pas une fois de plus de s'étonner. La pièce était large et sombre. Des bougies très nombreuses l'éclairaient et donnaient à l'ensemble un aspect tout à fait mystérieux et inquiétant. Des croix, des effigies du Christ et de la Vierge-Marie, des amulettes et gri-gris de toutes sortes semblaient faire bon ménage et présider à la bonne marche des affaires.

Dans un coin se trouvait « Missié Aldaric » assis derrière un vaste bureau, et sur un mur dans son dos, entouré de bougies noires, un diplôme était accroché.

Ti-Sonson, le chapeau roulant dans ses mains, légèrement inquiet, prit place en face du séancier, mais ne put s y empêcher de regarder vers la porte quand elle claqua derrière l'ouvreuse. Missié Aldaric le mit très à l'aise et quand il fut détendu, l'invita à s'expliquer sur l'objet de sa visite.

Ti-Sonson s'en retourna apaisé après avoir été soulagé d'une bonne somme d'argent. Mais cela lui avait semblé juste et il se demandait même s'il avait suffisamment payé le service rendu.

Il lui avait été remis, et il l'avait bien caché dans la doublure de son chapeau, une « ordonnance » pour ainsi dire, toute une liste de choses à faire, d'herbes à chercher, de paroles à dire. Mais en plus, il avait au fond de son portefeuille un plus petit papier dont il ne devait prendre connaissance du contenu qu'à minuit, le dos tourné à trois bougies posées devant un missel. »

Bien entendu, nous éclatâmes de rire. Toute cette superstition, tous ces rites ne résistaient pas aux sarcasmes et à la logique carrée de notre rationalité. La discussion s'enflamma Ià-dessus, jusqu'à en arriver à l'inévitable analphabétisme politique du peuple, conséquence directe de tout cet occultisme.

L'un d'entre nous, très savant sur le sujet, essaya de nous expliquer le pourquoi de la cohabitation syncrétique de ces pratiques communes et des croyances chrétiennes. Il ébaucha rapidement une théorie des deux sûretés, des deux garanties. Il parla de complémentarité dans la recherche de l'efficacité.

Je m'étonnai un peu que malgré les apparences, certains camarades semblaient ébranlés et je voyais percer sous « la logique carrée de leur rationalité », certains tressaillements et inquiétudes. Ces manifestations étaient très discrètes, et c'est bien malgré moi que je pensais traduire correctement un clignement d'oeil des articula.. tions que l'on faisait craquer, un tremblement de voix, le détournement du regard.

Profitant d'un bref silence, Marie-Béatrice nous fît remarquer gentiment mais fermement que nous l'avions interrompue brusquement sans excuses, et qu'à cause de nos détours soit disant intellectuels, elle avait été dans l'impossibilité de continuer son récit, récit qu'elle avait commencé à notre demande expresse. Elle demanda véhémentement si elle pouvait poursuivre.

Notre hôtesse, soutenant Marie-Béatrice, dit avec fermeté en s'adressant à nous, les hommes, que le proverbe « poule pa ka chanté douvan coq » n'avait plus cours depuis longtemps sous son toit. « Hum! » fit Lucien qui nous excusa et reconnut que notre machisme habituel doublé de notre supposée supériorité intellectuelle avait une fois de plus pris le pas sur la bienséance et sur le respect dû à la femme, l'égale de l'homme.

Nous fîmes amende honorable en applaudissant aux propos de Lucien, et nous priâmes Marie-Béatrice de continuer. Cette dernière décida alors de tout reprendre et de nous expliquer dans quelles circonstances elle avait connu cette histoire étrange de Ti-Sonson.

Marie-Béatrice se promenait donc sur une plage peu fréquentée du côté de Tartane, seule, réfléchissant sur son dernier chagrin d'amour. Les hommes tous les mêmes. Elle marchait pieds nus, sur le sable mouillé, tête baissée, lunettes de soleil sur les yeux rougis. De temps à autre, elle s'arrêtait pour regarder l'horizon et, les poings serrés, soufflait de rage.

Après quelques aller-retours sur cette petite plage exiguë, elle se dirigea vers les « raisiniers bord-de-mer ». C'est alors qu'elle vit une calebasse à moitié enterrée dans le sable. Elle allait y donner un coup de pied, quand une voix tremblante le lui interdit. Elle leva les yeux, chercha un peu et vit un vieux pêcheur, la pipe à la bouche, la barbe non rasée, qui faisait une nasse sous un filao.

N'y touchez pas, avait-il dit en créole.

Quand un vieux pêcheur, homme d'expérience par principe, vous interdit quelque chose, il est plus prudent de ne pas transgresser son ordre.

Marie-Béatrice s'approcha de lui pour le saluer, et sentant un besoin d'écouter sa parole, elle s'assit à côté de lui. Tout ce que nous savions déjà sur l'affaire, elle le tenait de lui. Voici la suite telle qu'elle nous la rapporta.

Ti-Sonson arriva chez lui à la nuit. Le village dormait déjà profondément. Il put donc à loisir, sans que l'on vît qu'il veillait tard, lire, relire les instructions du séancier.

A minuit, dans les conditions requises, il déplia le deuxième papier et frémit à la lecture du nom qui y avait été inscrit.

Ce n'était pas possible.

Il ne pouvait s'agir que d'une grossière erreur. Le séancier s'était manifestement trompé ou moqué de lui. L'homme désigné à sa vindicte était trop proche de sa personne pour lui vouloir aucun mal.

Ti-Sonson se souvenait d'avoir, sous le feu roulant des questions de « Missié Aldaric », nommé tous ses amis ou fréquentations, plus quelques hommes ou femmes qu'il croisait tous les jours, mais qui lui étaient indifférents. Il n'avait donné que les noms, rien d'autre, sans précision sur la nature des liens avec ceux qui les portaient. Comment donc « Missié Aldaric » avait-il pu extraire d'une liste si longue, justement ce nom ?

Il est vrai que pendant vingt minutes, Aldaric avait été fort occupé avec divers jeux de cartes, de chapelets et de boules de cristal. Quand il avait relevé la tête, il avait avoué à son client que le cas avait été particulièrement difficile. Allez donc savoir s'il disait la vérité, ou s'il justifiait par avance ses lourds honoraires.

Ti-Sonson replia le bout de papier, fit le signe de croix par-dessus comme recommandé pour avoir l'esprit en paix, et le brûla successivement sur les trois bougies noires.

Notre ami ne put dormir et essaya de trouver tous les arguments en faveur de celui qui était présumé lui jeter un mauvais sort. Chaque attitude récente, chaque mot, chaque phrase, chaque intention, toute invitation à boire un coup, tout cadeau, toute visite étaient passés en revue, repassés au peigne fin de sa raison et au filtre de sa mémoire. Il n'y avait trouvé que des manifestations d'amitié. Mais il est vrai qu'on ne désavoue pas facilement les siens, et comme dit le proverbe créole : « Même si ton nez est pourri, tu ne l'arraches pas. »

Plus Ti-Sonson cherchait, moins il voulait croire la terrifiante révélation; toutefois remontaient 'en surface des proverbes qui le mettaient en garde contre son incrédulité : « Le derrière était pris depuis vingt ans, le. Devant ne le savait pas », c'est-à-dire en clair, il y a longtemps qu'une chose se passe chez soi quand on s'en aperçoit.

Et bien entendu l'avertissement ne pouvait venir que de « Missié Aldaric » puisque un autre proverbe prédisait que « c'est le merle dans l'arbre qui vous raconte ce qui se passe chez vous », ce n'est que par des étrangers que l'on apprend ce qui se passe chez soi.

Tant de convergence ne pouvait manquer de troubler Ti-Sonson. Toute la sagesse populaire qui ressortait des dictons allait dans le même sens et quand il s'endormit enfin cette parole l'accompagna dans sa nuit agitée terrible : « On n'est trahi que par les siens. »

A partir de ce jour, la vie fut un enfer pour Ti-Sonson. Il était devenu encore plus renfermé, méfiant, à l'écoute silencieuse de tout ce qui se disait pour en chercher un signal, un sens caché. Tous les prétextes étaient bons pour ne pas jouer aux dominos, boire un coup au bistrot. Après le coucher du soleil, il n'acceptait pas de visites, pas de paiements, ne donnait pas de piments. En particulier, et c'est ce qui le détruisait progressivement, il surveillait du coin de l'oeil en permanence, la personne malfaisante sur laquelle Missié Aldaric avait délibérément pointé l'index.

Ti-Sonson, qui chaque jour suivait les instructions d'Aldaric, ne se rendait nullement compte que sa vie avait changé. Il se retrouvait de plus en plus seul. De toute façon, bon gré mal gré, il côtoyait quotidiennement le « mauvais ange », ne pouvant s'en débarrasser aisément.

Au bout d'un mois, les résultats de la pêche ne s'étant pas améliorés, il en conclut que la première partie du « travail » organisé par Missié Aldaric ne donnait pas les résultats escomptés.

Il hésitait pourtant à accomplir l'acte décisif et efficace, mais combien risqué pour sa conscience de bon chrétien, qui lui aurait permis de retrouver ses nasses pleines et de neutraliser « la personne en question ». Il décida de revoir le séancier et refit le voyage dans les mêmes conditions de grande discrétion. Il ne le trouva pas. En son absence, un aide recevait une clientèle clairsemée. Ti-Sonson considérant que l'apprenti n'est pas le maître préféra prendre un autre rendez-vous.

Cette fois-ci, le Maître était là. Il écouta les doléances de Ti-Sonson et se mit au « travail ». Vingt minutes après, il confirmait à son honorable client sa première analyse. Pour preuve de la qualité de sa voyance et de l'efficacité de ses méthodes, il ne demanda rien à Ti-Sonson en échange d'une poupée à l'effigie de « la personne en question ». Le résultat devait être immédiat et Ti-Sonson viendrait payer après.

C'en était donc fait. La poupée dont il avait été question au cours de la première visite, Ti-Sonson l'avait enfin à sa disposition. Il en eut tellement peur qu'il fit un signe de croix, qui fit sourire « Missié Aldaric » dans la pénombre.

Ti-Sonson en était donc arrivé à se lier avec le diable. Pourtant, c'était l'homme le plus aimable du monde, il n'aurait pas fait de mal à une mouche. Un bon chrétien apprécié de toute la paroisse; toujours à la messe, toujours présent pour les « coups de mains » dans le verger du presbytère. Il se signait régulièrement devant toutes les petites chapelles, ainsi qu'au retour de la pêche, remerciant Dieu pour la plage retrouvée. Un homme doux, sans histoire, aimé de tous et dont M. le Maire appréciait l'indépendance d'esprit et la grande fierté.

Un homme dont on ignorait qu'un pacte secret avec les forces du Mal pesait lourdement sur l'esprit, pacte impossible à délier.

En mer, il ne pensait plus vraiment à la pèche avec autant d'ardeur et de passion pour le métier. Sa tête était encombrée d'instructions de contre-indications, de précautions, d'attentions rappelées par « Missié Aldaric ».

Parfois, il se demandait pourquoi tant de tâches lui avaient-elles été imposées. Et il avait tellement l'impression d'avoir été trompé, qu'il en arrivait, dans ses moments de grand désarroi, à se dire que « Missié Aldaric » s'était déchargé sur lui de la besogne la plus lourde et la plus dangereuse.

En mer, il manquait de vigilance à cause de la fatigue des nuits blanches passées à « faire le travail ». C'est pourquoi il ne vit pas la lame arriver et périt noyé malgré les efforts surhumains et solidaires de ses collègues sur le même banc de pêche...

Le vieux marin-pêcheur qui raconte cette histoire, vieille déjà d'un demi-siècle, avait vingt ans à l'époque du drame, et c'est lui, matelot de Ti-Sonson, qui entendit ses dernières paroles : «Mon Dieu, pardonnez-moi! La calebasse, enterrez la calebasse. »

Le jeune matelot ne comprit pas le sens des dernières paroles, mais jugea cependant nécessaire de les garder pour lui non pas pour leur importance, mais par peur du ridicule.

Quelques jours plus tard, le corps de Ti-Sonson fut rejeté intact sur place. Il fut enterré dignement.

Ti-Sonson n'avait pas de famille et avait confié depuis très longtemps déjà à M. le Maire, et tout le monde l'avait su, qu'en cas de malheur - avec la mer on ne sait jamais il laissait tous ses biens à son matelot.

Celui-ci raconta à Marie-Béatrice comment il emménagea dans la case bien rangée et bien propre de Ti-Sonson après le respect du délai de deuil raisonnable et le dépoussiérage avec des branches de corossolier.

Mais il revint en arrière, au soir de la mort de Ti-Sonson. En effet, depuis ce jour, à minuit tout le quartier était réveillé par des bruits et manifestations étranges. Des cris, des hurlements aigus, des lamentations, des appels au secours, dérangeaient régulièrement les nuits. On eut dit, selon certains, que quelqu'un demandait à être délivré.

Le curé était souvent consulté. Beaucoup de paroissiens se sentant coupables d'avoir délaissé les défunts pour les joies d'ici-bas, firent dire des messes pour le repos de toutes les âmes y compris celle de Ti-Sonson.

Un dimanche, bien que ce ne fût pas le jour de la fête du saint-patron des pêcheurs, la. mer fut bénie, devant la foule considérable venue de toute l'île, par l'archevêque lui-même, et des gerbes furent jetées au large à la mémoire des disparus en mer.

Ce jour-là, les bénitiers furent souvent remplis et les troncs plus d'une fois vidés. La foi était bien vivante clans le pays. Malgré tout, il semblait qu'une âme n'avait toujours pas trouvé le repos, puisque les nuits du village (les limites strictes du quartier de Ti-Sonson avaient été dépassées) étaient toujours aussi bruyantes.

Le Maire organisa des rondes pour localiser le bruit et donner une bonne leçon au plaisantin. Mais il était partout à la fois, insaisissable.

C'est alors qu'un jour, notre jeune matelot décrocha le chapeau de Ti-Sonson et s'en couvrit pour s'abriter du soleil. Il sentit comme un renflement à l'intérieur, l'enleva et passa la main à l'intérieur. Dans la doublure qu'il défit, il trouva les indications et recommandations de « Missié Aldaric ».

Il ferma portes et persiennes, lut et relut les papiers qu'il déchira en fin de compte. Il se mit alors à réfléchir et lentement montait en lui, de plus en plus clairement, la certitude du lien entre la fameuse calebasse, le dernier message étrange de Ti-Sonson et la visite au séancier.

Notre jeune matelot fouilla la maison de fond en comble, meubles, plafonds, plancher..., mais ne trouva rien. A l'extérieur, dans la petite cour, il y avait un petit puits. Seuls avaient réussi à pousser, grâce à des soins prodigieux, un arbre à pain déjà très grand, un cocotier, un .citronnier, et un pied de piments. Tout était net, il n'y avait pas trace de calebasse ni dans les coins, encore moins dans les recoins.

Et les bruits nocturnes continuaient. Le dimanche, on venait des communes avoisinantes et même de loin, pour visiter la commune ensorcelée.

Notre matelot continuait de vivre normalement et trouvait la vie agréable quand, reposé après une dure journée de pêche, il retrouvait Rosemonde, son amie serveuse dans le bistrot près de la plage.

De temps à autre, il pensait à la calebasse et un jour, ce fut plus fort que lui; il décida d'aller rendre visite à « Missié Aldaric », ce séancier dont le nom avait figuré sur les papiers secrets du défunt Ti-Sonson. Paix à son âme.

Aldaric frémit et blêmit à l'entrée du jeune homme dont l'aura ne lui semblait pas étrangère. Il écouta notre matelot et comprit immédiatement de quoi il en retournait. Il fit mine de compatir au décès accidentel et dou. loureux de Ti-Sonson, grimaça quand il apprit les nocturnes manifestations occultes.

Aldaric se leva alors et pria l'ouvreuse de renvoyer la clientèle impatiente qui attendait depuis des heures. Il y eut des récriminations et des bruits de voix, puis tout se calma. Ensuite, il fit part à notre matelot de sa volonté de rester seul et lui indiqua un restaurant bon et pas cher. Ils se reverraient en début d'après-midi.

Notre matelot revint au village le lendemain avec en tête, le lieu où il devrait trouver la calebasse. Elle avait été suspendue à la branche la plus haute et perdue dans les feuillages ; elle était invisible à cette distance. Avec prudence, il la décrocha et la descendit de l'arbre à pain.

Il n'avait pas peur, mais on ne pouvait dire qu'il était tranquille. Une fois à terre, il prit fermement la calebasse entre ses mains et la tourna comme on ferait d'un ballon de football dont on recherche la valve. Il vit enfin ce qu'il cherchait : deux initiales et à l'évidence, c'étaient les siennes, ce que n'avait pas osé lui révéler Missié Aldaric.

Le moment de surprise passé, la peur s'installa progressivement, car notre matelot savait ce qu'il y avait à l'intérieur de la calebasse, et le sens caché, le but recherché de toute cette mise en scène. La découverte lui parut macabre et inhumaine. Il replaça la calebasse là où il l'avait trouvée et s'enferma dans la case après avoir clos porte et fenêtre pour penser à sa propre effigie prisonnière de sortilèges effroyables.

La bêtise humaine, la crédulité imbécile, la naïveté et la méchanceté furent l'objet de sa longue réflexion. Missié Aldaric était plus que jamais pour lui un être malfaisant.

En se remémorant un passé récent, notre jeune matelot comprenait maintenant - mais hélas trop tard - le comportement inhabituel et étrange de Ti-Sonson, l'homme qu'il aimait par-dessus tout, et qui, poussé par des habitudes, des réflexes passéistes s'était dévoyé, s'était abandonné à des pratiques sombres et occultes qui, finalement, l'avaient emporté après avoir rongé sa tête et son coeur.

Bien qu'il désapprouvât Missié Aldaric et Ti-Sonson, bien qu'il se défendît de croire à l'efficacité de la magie, notre matelot ne tenta rien pour faire disparaître la calebasse que Ti-Sonson avait pourtant demandé d'enterrer.

Mais ce secret était trop lourd pour un seul homme, qui de surcroît en était la victime, et après avoir tourné et retourné le problème, il se décida à le partager avec son amie Rosemonde, qui lui promit de ne pas le divulguer. Mais Rosemonde était encore plus effrayée par cette épée de Damoclès suspendue en permanence sur la tête de l'homme qu'elle aimait le plus au monde, et qui devait bientôt la prendre en ménage, voire l'épouser devant le Maire et à l'Église. Toute cette histoire la travaillait et elle se désolait en plus de ce que l'affaire avait rendu son doudou triste, lui dont la joie paisible et les éclats de rire étaient proverbiaux.

Elle prit son courage à deux mains, et lui dit un jour de retourner voir Missié Aldaric pour « défaire ce qui avait été fait ». Il ne s'y résolut pas. Par principe, il ne pouvait se résoudre à revoir l'assassin de Ti-Sonson, disait-il, dans ses moments de colère.

Un soir, alors que notre ami allait se coucher, on frappa à la porte. C'était Rosemonde. Il fallait que la chose soit importante pour qu'elle commette une si grande imprudence de venir le voir, seule à cette heure de la nuit. Il fut encore plus désolé au bruit d'une persienne trop vite ouverte et qui avait claqué en tombant.

Rosemonde qui paraissait bien décidée et peu soucieuse, ce soir-là en tout cas du qu'en-dira-t-on, le poussa pour entrer plus vite, et le mit au courant de sa dernière démarche. Elle s'était donc rendue à Fort-de-France même, pour consulter un séancier, le grand Scogriphe en personne. Cela lui avait coûté une bonne partie de ses économies, mais la tranquillité viendrait enfin.

En plus de ce qu'elle savait déjà, ce dernier lui fit, et cela parut alors évident à Rosemonde, la relation entre le tapage nocturne et la poupée emprisonnée dans la calebasse. Selon Scogriphe le grand, Aldaric (dont il ne dit pas que du « bien ») avait rendu Ti-Sonson maître d'une « affaire » qu'il n'avait pu mener à son terme, à cause de sa mort prématurée. C'est pourquoi la poupée se morfondait et demandait à sortir tous les soirs, en faisant tant de bruit. La vérité était enfin révélée.

Scogriphe proposait donc que la calebasse soit enterrée dans le sable et que l'ordre soit donné à la poupée de compter et de recompter les grains de sable de la plage. Ainsi occupée, elle ne viendrait plus troubler les nuits du village.

Rosemonde paraissait si convaincue et était si convaincante que son ami, pourtant rationnel et bondieusard, ne résista plus à ses arguments et donna son accord pour se débarrasser de la calebasse.

Le jour choisi par Scogriphe le grand, notre matelot (qui enfin donnait son prénom, Alex, à Marie-Béatrice)escalada l'arbre à pain, et décrocha la calebasse.- C'était un jour de pleine lune, bien entendu. Il fallait- faire très attention pour ne pas être vu dans les rues à pareille heure, près de onze heures.

Alex n'avait pas rentré son «gommier» qu'il avait laissé amarré à l'appontement. La calebasse bien enveloppée fut déposée dans le fond de l'embarcation. Alex rama longtemps, puis une fois au large mit en marche son moteur hors-bord. Il choisit une anse peu fréquentée où accoster. Bientôt, la calebasse fut enterrée et Rosemonde se chargea de réciter les formules magiques vers minuit. Aussitôt, tous les bruits cessèrent dans le village qui put enfin dormir tranquillement. Pourtant, le lendemain Rosemonde perdait la tête et devait être immédiatement internée.

Alex changea alors de bord et passa du côté de l'Océan Atlantique, et devait habiter à Tartane, pour mieux oublier.

Pourtant, un matin, il trouva dans son filet une calebasse qu'il reconnut aussitôt. Il comprit immédiatement que l'oubli était impossible et se dépêcha de rentrer. En plein midi (tant pis pour le rituel), il eut vite fait d'enterrer de nouveau la calebasse maudite.

Il alla à l'église tous les jours et faisait dire chaque année une messe pour le repos de l'âme de Ti-Sonson et de Rosemonde.

Cinquante ans après, la calebasse est toujours là, couverte, découverte, déterrée au gré des marées. Alex vient tous les jours la regarder et réfléchir sur l'étendue de la faiblesse de l'homme.

Pourquoi ne l'avoir pas détruite, avait demandé Marie-Béatrice ? Alex qui disait ne pas y croire, lui le raisonneur, le bon chrétien, ne l'avait pourtant pas cassée, écrasée, voire brûlée.

Pourquoi, avait insisté Marie-Béatrice ?

- Parce que, répondit Alex, Scogriphe, puis Aldaric consulté pour confirmation, l'avaient interdit. Ils avaient même tous les deux, maîtres de la nuit et frères du diable, prétendu que celui-là qui tenterait un tel "sacrilège» (eh oui!) pour s'approprier la force et la connaissance diabolique de l'effigie d'Alex mourrait sur-le-champ.

 

Il faisait déjà noir. Tout le jardin, la terrasse, la villa et la piscine étaient éclairés. Autour, la nuit et ses bruits d'insectes ou d'animaux habituels. Au-dessus de la mer noire, la lune était pleine et ronde.

Nous avions écouté sans l'interrompre Marie-Béatrice. Nous avions frissonné de peur à certains moments de son récit. Dans de telles circonstances, la tombée de la nuit aidant, les vieilles peurs de notre enfance avaient facilement refait surface.

Comme je vous l'avais fait remarquer, malgré moi, j'observais nos compagnons et en particulier Isidore qui n'avait cessé de croiser et décroiser les jambes. Il avait souvent serré les poings et fait craquer les articulations de ses doigts. A certains passages et surtout vers la fin du récit, très attentif, il s'était soudain mordu les lèvres. D'autres fois, j'ai eu l'impression qu'il laissait vagabonder sa très grande intelligence ailleurs. J'aurais alors donné ma main à couper qu'il semblait trouver à cette étrange histoire des applications pratiques.

 

Le lendemain, en lisant mon journal, j'appris la mort d'Isidore sur une plage, près de Tartane.

Le journaliste, comme la police, ne s'expliquaient pas cette mort subite, sans cause apparente. Il n'y avait ni blessures, ni traces de coups. Le mort avait encore tous ses habits, ses papiers d'identité, une grosse somme d'argent et une petite poupée à la main.

Il eut un bel enterrement. Marie-Béatrice me fit remarquer la présence d'Alex, peut-être souriant - mais j'étais un peu loin - dans le cortège.

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Fernand Tiburce FORTUNE,

« La calebasse maudite et autres récits fantastiques »,135 pages Editions caribéennes 1987, Deuxième édition FTF Editions, 2003