29
septembre 2006 Le tirailleur indigène,
une périlleuse...
Hugh Thomas retrace l'histoire du
commerce atlantique des esclaves.
Cinq siècles plus tard, ses
conséquences se font encore
sentir

La
route des esclaves, à 4 kilomètres
de Ouidah, au Bénin, un des
principaux ports négriers de
la côte atlantique de l'Afrique.
JEAN-CLAUDE COUTAUSSE
Les
blessures de la Traite

C'est
dans la petite église de Brou,
à Bourg-en-Bresse, que reposait
jusqu'à la Révolution
Laurent de Gorrevod, chancelier de
l'Empire. Mort en 1529, Gorrevod était
un proche de Charles Quint. Une faveur
royale l'avait rendu immensément
riche : en août 1518, le jeune
roi d'Espagne lui avait accordé,
par contrat, l'autorisation de déporter
4 000 esclaves d'Afrique vers l'empire
espagnol. C'était la première
fois qu'on autorisait une opération
d'une telle ampleur.
Gorrevod
n'était pas un marchand. Bien
entendu, il n'exploita pas lui-même
ce droit : il le vendit au trésorier
de la Casa de la Contratacion, (l'organisme
chargé d'administrer le trafic
entre l'Espagne et le Nouveau Monde),
à Séville, et ce fonctionnaire
le céda à un groupe
de négociants génois.
C'est ainsi, sans jamais prendre la
mer, qu'un courtisan oublié
fut " le premier homme de goût
(...) à devoir sa fortune à
la Traite ".
Un
noble savoyard recevant une faveur
d'un roi d'Espagne né en Flandres,
et la revendant à un Castillan
qui lui-même fit affaire avec
des Génois, lesquels demandèrent
à des marins portugais d'acheminer
les captifs : comment mieux illustrer
la richesse et la complexité
du sujet que par cet exemple, choisi
par Hugh Thomas pour ouvrir sa remarquable
histoire de la Traite occidentale
des Noirs ?
Du
milieu du XVe siècle à
la fin du XIXe, ce sont environ onze
millions d'Africains, selon l'estimation
établie par Philip Curtin à
la fin des années 1960 et qui
fait aujourd'hui autorité,
qui furent déportés.
On connaît maintenant cet immense
trafic dans le détail, même
si les représentations erronées
ou caricaturales continuent à
prospérer dans le grand public.
Surtout en France, où une longue
occultation, les mémoires douloureuses
de l'expérience coloniale et
les récupérations politiques
(qu'on se souvienne de la polémique
suscitée par la publication,
en 2004, des Traites négrières,
essai d'histoire globale, d'Olivier
Pétré-Grenouilleau)
brouillent les représentations
du drame. C'est pourquoi la traduction
de cette somme passionnante et dépassionnée,
publiée en 1997, vient à
point nommé.
Tout
a commencé au Portugal, en
1444, à la pointe sud-ouest
de l'Algarve, quand des marins débarquèrent
235 prisonniers, capturés au
nord de l'actuelle Mauritanie. Les
razzias étaient chose courante
en Méditerranée au Moyen
Age. Mais, pour la première
fois, des Européens allaient
directement se procurer des esclaves
en Afrique noire. Bientôt, les
Portugais cessèrent les enlèvements
pour se contenter d'acheter des captifs.
La découverte des Amériques
et l'effondrement démographique
des populations amérindiennes
accrurent vite l'ampleur du trafic.
La plupart des puissances occidentales
commencèrent à s'y livrer,
malgré quelques réticences
: le négociant anglais Richard
Jobson, à qui on proposa des
esclaves alors qu'il naviguait sur
le fleuve Sénégal, en
1618, déclara " Nous sommes
un peuple qui ne fait pas commerce
de ce genre de biens. " Pourtant,
quelques décennies plus tard,
l'Angleterre était devenue
la première puissance négrière
d'Occident...
BÉNÉFICES
GIGANTESQUES
L'installation,
au Brésil et dans les Caraïbes,
d'économies fondées
sur la production sucrière,
qui exigeaient une main-d'oeuvre abondante
et produisaient des bénéfices
gigantesques, provoqua, à partir
de la fin du XVIIe siècle et
durant tout le XVIIIe siècle,
une explosion du trafic. De part et
d'autre de l'océan, des fortunes
colossales s'édifiaient. A
Nantes, relate Hugh Thomas, "
les propriétaires-trafiquants
de l'île Feydeau envoyaient
blanchir leur linge à Saint-Domingue
où, disait-on, les rivières
de montagne lavaient plus blanc qu'aucune
eau de Bretagne ". Un certain
Richard Oswald, propriétaire
en Ecosse, à Londres, à
la Jamaïque, en Floride et en
Virginie, possédait aussi une
partie de l'île de Bence, au
large du Sierra Leone. Il y avait
fait construire un parcours de golf,
et " les caddies étaient
des esclaves en kilt "... Le
système esclavagiste ne s'arrêtait
pas à ces réussites
spectaculaires. Ainsi, assure Hugh
Thomas, dans les petits ports d'Angleterre,
" les artisans, les vieilles
demoiselles, les prêteurs sur
gages et les modistes investissaient
tous dans la Traite ".
Face
à ce commerce triomphant, les
critiques peinèrent longtemps
à se faire entendre. L'Eglise
romaine, qui avait dénoncé
dès le XVIe siècle l'esclavage
des Indiens, restait sur la Traite
relativement discrète. Les
Lumières et les encyclopédistes
s'indignèrent, sans parvenir
à mobiliser au-delà
de cercles étroits. C'est l'opinion
publique anglaise qui fut acquise
la première à l'idée
de l'abolition, grâce à
l'action efficace de deux parlementaires,
Clarkson et Wilberforce. La diffusion
d'une brochure décrivant un
bâteau négrier, le Brookes,
connut un retentissement exceptionnel
dans toute l'Europe. Pour la première
fois, l'atroce réalité
du " Passage du milieu "
prenait forme : l'extrême promiscuité,
les fers, l'humiliation... C'est sans
doute l'un des premiers exemples d'illustrations
utilisées pour influencer l'opinion.
L'objectif est atteint : après
vingt ans de travail acharné,
la Grande-Bretagne renonce à
la Traite, en 1807. Elle va bientôt
devenir son plus farouche adversaire.
Après
cette date commencera le reflux, le
temps de la clandestinité,
des embarquements de nuit et des pirateries,
mais aussi des utopies, comme l'implantation
en Afrique de colonies d'affranchis,
au Sierra Leone et au Liberia. Hugh
Thomas, auteur en 1970 d'une histoire
de Cuba jamais traduite en français,
consacre aux dernières années
de la Traite sur cette île des
pages particulièrement éclairantes.
Au
sortir de cette volumineuse synthèse,
on regrettera peut-être quelques
simplifications, notamment sur la
traite musulmane, considérée
comme essentiellement domestique,
et donc radicalement différente
de la traite occidentale, ce que la
recherche tend à fortement
nuancer. Mais le travail de Hugh Thomas
a l'immense mérite de donner
un visage à tous les acteurs
de ce drame qui ne cesse depuis deux
siècles de hanter la mémoire
de l'Occident. Ce que pressentait
William Grenville, futur premier ministre
de Grande-Bretagne, lorsqu'il se demandait
au début du XIXe siècle,
devant la chambre des Lords, "
Pouvons-nous être assurés
que le malheur créé
par la Traite des noirs ne laissera
pas un souvenir durable, pour notre
honte ? "
Jérôme
Gautheret
LA
TRAITE DES NOIRS
Histoire
du commerce d'esclaves transatlantique
(1440-1870)
(The
Slave Trade)
de
Hugh Thomas.
Traduit
de l'anglais par Guillaume
Villeneuve,
éd. Robert Laffont,
"
Bouquins ", 1 056 p., 30 ¤.
Le
Monde 29 septembre 2006