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Dominique Berthet publie :

« André Breton, l'éloge de la rencontre »

Le lieu, la rencontre, le lieu de la rencontre, la rencontre du lieu.

 

par Roland Sabra,
 

 

André Breton par Max Ernst

 Le lieu est au cœur de l'œuvre de Dominique Berthet. Ses deux derniers ouvrages  : "Hélénon, Lieux de peinture", préface d'Edouard Glissant en 2006 et « André Breton, l'éloge de la rencontre » en 2008. Le lieu n'est pas un territoire, un enracinement. Il apparaît comme une bande Moebius abolissant un dedans et un dehors, un intérieur et un extérieur puisqu'à parcourir sa surface la rupture est effacée. Cet espace ouvert en résonance irraisonnée sur d'autres lieux avec lesquels il forme réseaux, est intensité pure, fragmentations en infinie recomposition, disjonctions inclusives. La spécificité d'un "haut lieu" comme Dominique Berthet le définit tient à l'épreuve de la rencontre que l'on y fait avec la multitude de l'objet, des êtres et des choses, du vent et des parfums, des jouissances et des peines. Le lieu et la rencontre avec soi-même dans l'image diffractée d'un kaléidoscope. Dominique Berthet travaillait depuis une douzaine d'années sur ce thème dans l'entrecroisement de voyages entre States et Eros, entre Quebec et Arizona entre esthétique et sciences de l'Art. Dans ce tissage métis la trace de Breton en Martinique, Gaspésie, Arizona, Nouveau Mexique et Haïti germait comme un rhizome dans l'insistance d'un retour qui se voulait écart, distance, différence absolue. C'est une des histoires, mais il en est d'autres, de la naissance de cet essai qu'il publie, comme le précédent chez HC Editions.

Le livre, qui fourmille d'anecdotes et de récits parfois oubliés, évoque, bien sûr, l'arrivée le 24 avril 1941 du vapeur Capitaine-Paul-Lemerle sur lequel s'entasse environ trois cent cinquante personnes dans des conditions d'extrême inconfort. Parmi les passagers,  André Breton sa femme et sa fille, le révolutionnaire Victor Serge et sa famille, Anna Seghers, Wifredo Lam et Claude Levi Strauss dont on lira dans « Tristes Tropiques » le récit qu'il fait de ce voyage. Hasard des publications? Un autre livre, celui-là de Patrice Louis, « Le ruban de la fille du pape » sort de façon concomitante en librairie. Il est plaisant de comparer les deux narrations qui sont faites de la rencontre angulaire entre Césaire et Breton.

Dominique Berthet est un amoureux des mots dans leur ensemble, rarement dans leur particularisme. Ainsi il n'a pas ce souci de distinguer réel et réalité, qu'il oppose, toutes choses confondues à l'imaginaire . Face au réel, qui échappe à la prise sens du symbolique, subsiste la réalité, mouvante, chatoyante, sans cesse recomposée, faite précisément d'imaginaire. Mais il a cette aptitude à relever ce qui fait symptôme dans l'œuvre et dans le rapport à l'œuvre. Par exemple dans le chapitre II , intitulé « La passion des lointains » il traite du penchant très prononcé de Breton pour les objets et de l'importance qu'il y a pour le poète à ouvrir les yeux à son réveil sur ce qu'il appelle des » objets à halo », signifiant par là une fascination pour leur équivocicité.

Il y a des gens à qui le simple fait d'offrir une éponge ou n'importe quoi d'autre est le signe du début d'une collection. Ainsi vont les collectionneurs et Freud en était un, lui qui tous les mercredis écumait les antiquaires de Vienne à la recherche de l'objet manquant. Passion enfantine, entre sept et douze ans, qui perdure chez l'adulte, l'objet manquant apparaît comme un bouche trou, une métaphore du manque. Balzac collectionneur, allait sans cesse répétant  « Je n'ai pas eu de mère ». Werner Muensterbergen, psychanalyste étasunien précise dans « Le collectionneur, anatomie d'une passion » ( Payot 1996): « les collectionneurs ont tous le sentiment d’être à part, de ne pas avoir reçu assez d’amour et d’attention durant leur enfance. A travers leurs objets, ils se sentent rassurés, enrichis et dignes d’intérêt. Les objets deviennent alors la garantie suprême contre le désespoir et la solitude. Le collectionneur, comme le croyant, attribue un pouvoir et une valeur aux objets parce que leur présence et leur possession ont une fonction réparatrice, palliative, protectrice face à l’anxiété et l’incertitude”. Mais il existe souvent chez le collectionneur un désintérêt pour l'objet acquis. Il peut rester dans des caisses jamais ouvertes car jamais l'objet ne vient combler le manque. Et quand Alain Delon tout récemment se sépare d'une collection de tableaux, patiemment constituée, tout au long de sa vie c'est pour financer le début d'une autre collection qui elle porte sur des statuettes. Dominique Berthet repère bien chez Breton « l'espoir de s'approprier certains pouvoirs qu'électivement... [les objets] détiennent à ses yeux. ». On en peut à ce moment de la lecture que s'interroger sur le savoir du regard chez Breton, mais aussi chez Berthet, sur ce qui a été thématisé depuis l'Antiquité sous le vocable de scopisme et dont Lacan donne la structure avec son objet regard reprenant par là Freud et la pulsion scopique. Cette découverte freudienne rétablit la fonction de l'oeil non plus comme source de vision mais comme source de libido. « Là où était la vision, Freud découvre la pulsion »..

Un des derniers points intéressants du livre de Dominique Berthet est de suggérer, sans s'y appesantir, l'existence de liens qui pourraient faire passerelle entre le surréalisme et la linguistique structuraliste, de ré-introduire continuité et discontinuité dans le discours de l'œuvre. Quand Breton organise la dernière exposition du mouvement en décembre 1965 et qui s'intitule « L'écart absolu » il explique dans la préface, comme le rapporte Berthet, qu'il «  vise à établir des rapports de grand écart, de tension, c'est-à-dire inattendus entre les choses. » L'œuvre d'art comme pur signifiant. Le génie de Breton tient à ce tricotage, on ne peut plus singulier entre discours des objets, verbalisation, discours sur le discours, par lequel se construit et s'élabore une subjectivité.


 

Fort-de-France, le 10/05/08

Roland Sabra


 

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