Bélya pou Sézè :
a lavi, a lanmò mais en CONSCIENCE
ouverte
Heureusement, il a été vivant.
Il est
mort.
Heureusement.
1635, pour nous en possessions
françaises.
Dès le commencement de notre
Commencement, il y eut la crête de
nos mornes. Nos mornes qui sont nos
véritables refuges du refus. Il y
eut les Mines qui mangeaient de la
terre dans le seul but d’accéder au
trépas qui leur permettrait le
retour. De cette terre qui
aujourd’hui nous échoit en dû, ils
mangèrent pour dire leur refus. Il y
eut les empoisonnements, les
avortements, les incendies, les
assemblées interdites tenues la nuit
malgré tout, les Dieux camouflés par
les rets créatifs, et tant
d’insolences, d’impudences, de
silences parlant, de tchip,
de woy, de han, de
mains sur les hanches, de bouches
sur le côté, de coups de gros
zyeux, de kalté coups de
twazé. L’esprit qui conçoit,
soit l’intellect, en éveil pour
marquer l’insoumission.
Il y eut tant, tant et tant de ces
manifestes de rébellion et de
résistance, ces audaces qui sont en
soi de vrais mornes, de véritables
positionnements idéologiques, de
véritables actes politiques.
Grâce à eux, et seuls, nous avons
vaincu la mort car c’est elle et
elle seule qui avait été envisagée
pour nous en Amérique. Physique et
psychique. Surtout psychique. Il
fallait que meure l’âme nègre,
qu’elle soit mortifiée par la
phagocytose de tout autre. L’autre,
isidan, ne sera jamais que le
blanc. Le père Labat préconisait
lui-même une méthode. Chers colons,
entretenez-les le plus que possible
et ils finiront par oublier leur
patrie. Il faudrait les « dépayser »
pour toujours, disait-il. Commencez
par les déposséder de leur indice
principal d’identité, ça leur
apprendra. Ils n’oseront dire :
« mon NOM est celui de mon père, il
est tel » ; « JE SUIS, tel, telle ».
Ni ce jour, ni demain. Ni eux, ni
leurs enfants, surtout pas leurs
enfants. L’oubli ne se soumet jamais
à la mémoire. A tout jamais ils
iront ainsi, voyez-vous : ‘esclaves
à belles dents. Possession de
Monsieur ‘ de’ Sigalonie.
Esclave très très bonne cuisinière.
Bien meuble de Madame ‘de’ Lucy ».
Esclave obéissant au fouet, grande
propension à la soumission. Acquêt
inaliénable de Monsieur Hayot’.
Tonnè di sò ! Au commencement
de notre Commencement, le
marronnage. Soit, une justice. Soit,
le juste et le pertinent lorsque le
dominant ne l’attend pas. Faire le
juste et le pertinent pour
impatroniser sa liberté et son
existant.
Seul un esprit CONSCIENT de la
réalité environnante peut opposer et
apposer une réaction. Une action.
L’esclave d’Amérique est dans la
conscience. Il a le savoir et la
connaissance de ce qui se joue.
Victor Schœlcher le clame, l’esclave
comprend. Il sait et il connaît le
sens amoral de l’ignominie. Il
comprend l’urgence. Il faut sauver
l’Homme. Sauver la présence Afrique
en Amérique.
Nous sommes de l’urgence mais nous
sommes aussi une urgence. Nous
sommes l’urgence de faire mourir la
mort et triompher la vie,
symboliquement et concrètement. Nous
sommes l’urgence de l’Etre qui veut
ETRE. Nous sommes l’Homme sauvé.
L’humanité épargnée.
Un accomplissement d’entre les
accomplissements dont la plupart
d’entre nous, n’est pas consciente.
Chez nous, en Amérique et
particulièrement en Amérique
insulaire, fut sauvé l’Homme.
Des deux parties en terres
d’Amérique, c’est nous qui avons eu
foi en l’humanité. Nous ne l’avons
pensée qu’ouverte et inclusive.
Notre Présence vivante parle pour
notre foi. Nous avons proposé au
monde un multiplié de l’un, non
envisagé. Césaire saura, comprendra
et dira, ‘Je veux le seul/ le pur
trésor/ celui qui fait largesse de
l’autre’.
Dans la complexité de la situation
esclavagiste et colonialiste, dans
l’extrême complexe engendré par
elle, je retiens qu’au mitan de la
foison des trahisons, des velléités,
des ambigüités, des ambivalences
inavouées, des riz, des ròl,
de la nonchalance, la résignation,
la prompte docilité parfois,
l’empressement à déférer à la
démence de l’autre-blanc, le sa-w
lé fè nèg mwen, il y eut la
grandiose audace des Justes. Pour
que l’Etre soit conforme à sa
réalité dans la liberté.
Acter dans l’urgence n’a pas
signifié anarchie encore moins
bricolage ou rapièstaj.
Rien d’autre ne fut jamais envisagé
pour l’esclave par celui qui
entendait faire tout seul sa
construction en Amérique. Mais
l’esclave déploie et exploite, sous
bien des formes, le séditieux
soulèvement. La cautèle fait aussi
notre esprit.
En guerre malgré lui, l’Africain en
Amérique qui sait et comprend que va
disparaître l’Afrique en lui, veut
tout de même en sauvegarder des
traces. Il démontre la ruse pour la
résistance.
Stratégiciens à stratagèmes,
stratégies et méthodologies. Ces
dispositions furent commises comme
l’énonce la parole du conte et comme
le manifeste notre seule présence en
Amérique.
Notre sur-vécu c’est-à-dire, notre
détermination à Etre dans un
Nouveau-Monde hostile aussi en
fonction de ce que nous avions été
en Afrique, c’est-à-dire, la
sauvegarde de traces marquant la
psyché africaine, est une
irréfragable déconstruction de la
construction imposée. Une prise de
liberté irréductible.
Cette déconstruction est une Parole
dézòdè qui fait de l’ordre du
dominant un véritable désordre.
Cette Parole est un marronnage
incontestable. Aussi imprévisible
que l’être qui la profère. Héritage
nôtre, ayant été. Etant encore.
Ayant déclaré la guerre au motif de
son profit, le colon appointit, lui
aussi, sa ruse. Celle pour
l’éradication de la personnalité
africaine en Amérique. Le Père Labat
lui-même en use allègrement (point
étonnant que Lafcadio Hearn nous
rapporte la représentation
collective de Labat comme un
réprimandeur, un mangeur d’enfants.
Ainsi, les mamans disaient à leurs
enfants : ‘si tu n’obéis pas, le
Père Labat viendra te prendre’).
Pour parachever la victoire sur ses
esclaves convertis à son Dieu
chrétien mais vouant encore
allégeance à leurs Dieux africains,
il leur faisait carrément accroire
qu’avant d’être chrétien, lui, était
noir. La conversion à la chrétienté
lui valut une bienheureuse
transmutation en blanc. Victoire. Le
mensonge du colon est encore
aujourd’hui tenu pour vérité.
Ainsi les enfants d’esclaves que
nous sommes dans le désir freudien
de la lactification. Outre la folie
à laquelle elle renvoie,
l’aliénation désigne l’extranéité de
soi à soi.
Les armées de psychiatres dont nous
avons grandement besoin manquant,
Fanon élabore. Tout seul. En
révolte, il met à nu le trauma, la
névrose, la maladie mentale de nous
autres.
Voilà, si nous n’avions pas été
nègres, nous n’aurions pas été
esclaves. A bas, ce nègre qui ne
sait se dépendre de notre corps.
C’est lui qui obstrue le corps,
l’âme. Expectorons-le. A bas ces
ancêtres, dans le souvenir, dans la
mémoire. A bas, eux qui ont osé nous
transmettre, qui n’ont su nous
transmettre, que cela qui nous
damne. A bas, ce negrus, qui par
notre bouche, veut toujours dire son
âme. Vive la dénégrification. Que se
résolve la négrure dans le clair de
peau. Lapo sové nan lèspri
maré.
Plus tard, Césaire reconnaîtra les
siens : « Et voici ceux qui ne se
consolent point de n’être pas faits
à la ressemblance de Dieu mais du
diable, […] »
Et puis, 1848.
La déstructuration planifiée semble
triompher.
Elle est largement approuvée.
Oubliez. Oublions. Ce n’était qu’une
petite partie de morbidisme, sans
plus. Allons, donc ! Cela ne se
reproduira jamais. Paroles de grands
blancs ! Vous fûtes de bons
petits-nègres. Ah, pour sûr, vous
avez su en produire, de ces grains.
Pensez-y, vous avez tout de même eu
à tâcher avec la tige la plus sucrée
qui soit. Quel idéal ! Un privilège
consenti à nul autre. Non, vous
n’avez pas à vous tancer même si
vous auriez pu en faire plus. Vous
avez parfois trainé des pieds. Vous
savez, c’était pour cela seulement,
le fouet. Tâchez maintenant que vous
vous éleviez au rang du grand blanc.
Comme cela, le monde qui vous
regardera oubliera que vous fûtes,
un jour, les derniers des Hommes.
Vous qui vous regarderez vous
épargnerez le sentiment de honte.
L’urgence du quotidien grandit. Sur
le poids de son corps seulement
nouvellement, le nègre n’a même pas
le temps d’apprendre. Il va.
Conjurer la faim. Enlever les
chiques. Respirer. Kon i pé.
L’être martiniquais nègre dans le
néant. Un Etre en Néant.
On va pianm pianm pour
l’équilibre, foufou à toute
allure dans l’aliénation.
L’héritage est honoré, nous sommes
d’excellents récepteurs. Ascendre en
devenant plus blanc que blanc.
Encore, 1946.
La départementalisation s’affirme.
Mayotte Capécia (Lucette Céranus
Combette) se pose, noir sur blanc,
publiquement, par l’entremise d’une
plume, en prototype de l’aliénation.
Elle insiste dès son paratexte,
désespérée, elle crie, pourtant, ‘Je
suis Martiniquaise’. L’aporie
côtoie la détresse, la naïveté, le
tragique. L’être martiniquais
apparaît dans la béance de
l’écartèlement. L identité est une
volée de bois vert. La prémisse est
saisie ; être martiniquais c’est
vouloir coûte que coûte, vaille que
vaille, ne pas être martiniquais.
A contre-courant de l’idéologie
dominante, Mayotte paiera cet élan
de VERITE, on ne peut plus cher.
Fanon la sacrifiera à sa
démonstration.
Mais, heureusement, il a été vivant.
Témoin vivant, il sait, il connaît,
il comprend.
Lui aussi est bon récepteur. Il rend
grâce à l’héritage. Mais il CHOISIT.
Le bon. Il lui souvient le sang,
l’audace, le marronnage. C’est
celui-là pour lequel il fait choix.
Il se fait marron et imprime les
caractéristiques de son identité. Il
est marron car les chancelleries ne
l’attendent pas. Car son action
impose une Présence survenue pour
demeurer. Il est marron parce que la
parole est énoncée dans un contexte
structuré dans l’adversité la plus
tenace et farouche. Il exorcise
l’aliénation. Il porte l’idéologie à
l’ultimatum du bienfait. Oracle
sibyllin, il parle pour son peuple
en lequel il se fond. Il parle à son
peuple prêt à se tuer dans la
dilution lactifère. Il lui dit son
fond secret, son constituant
physique et psychique. D’autorité,
il fait le monde occidental blanc,
toujours récalcitrant à reconnaître
l’Autre, entrer dans la connaissance
de son existence dont il est
l’unique déterminant : « Je force la
membrane vitelline qui me sépare de
moi-même, / c’est moi rien que moi
qui arrête ma place […] ».
L’esprit qui conçoit articulé en
mots sibylliques. L’intellection,
ressource du plus intime tréfonds du
Moi solidifiant la foi.
L’intellection asseyant dans
l’inébranlable, la conviction que
l’Etre est. Détour suprême parce
qu’il est le manifeste de la
conscience ouverte, et qu’il impulse
l’action.
A la fofolie du peuple,
Césaire propose la parole fouben.
Hautement politique.
Il impose une audace qui parle son
propre:
La non-peur
Hors la passion pénible excitant le
danger, la menace, Lui a osé
envers et contre tous.
La conscience ouverte
Pour la connaissance et la
reconnaissance de l’existence
du Moi parmi le monde et ses Hommes.
La foi
Protestations de loyauté au Moi et à
l’Homme. Croire du plus profond du
Moi que l’on Est. Prendre son
Etre à la racine du bas
ventre vertueux de création, le
faire remonter en cri déhiscent et
l’offrir au monde en partage d’une
humanité plus grande.
La dilection
Seul l’amour le plus pur pouvait.
L’Homme
Exaltation de la grandeur de cet
animal raisonnable pourvu d’une
histoire, à même d’amplifier ses
facultés intellectuelles, sa
condition et sa nature grâce à la
communication avec les ancêtres et
d’autres que lui-même.
Le Juste
La parole de la justification
incompressible restituant l’Homme à
la grâce humaine.
L’œuvre Ce qui est fait pour
la rémanence. Une pensée neuve muée
en action commandée par la Non-peur,
la Conscience ouverte, la Foi, le
Juste et pour l’Homme nouveau
replacé en le centre de tout. C’est
l’œuvre de Dieu.
Enfin, 2008
Il est mort.
Heureusement.
Comme Dieu, il a subi la
déréliction. Seul face au peuple,
qui dans son inconscience voulue,
entretenue, ne voit ni n’entend.
Comme Dieu, il fut une offrande
sacrificielle.
Comme pour Dieu, c’est dans la mort
que vient la vie. Heureusement,
cette mort. Heureusement. Une mort
qui n’a de raison que la vie qu’elle
insuffle. C’est par elle que
l’ignorance est résoute en le
savoir, la connaissance, la
compréhension, la conscience. Par
elle, vient la Révélation des
religions positives.
Des milliers d’entre nous, (une
foule en foule, en danses, en
chants) ont compris sur le fait de
la mort, l’étendue de l’œuvre, le
grandiose de l’homme. Des milliers
d’entre nous, ont eu, dans
l’imprévisibilité et la soudaineté,
donc, dans le choc, à regarder en
face leurs manquements et leurs
carences inexcusables. La violence
du choc a semondré une
réaction-action tout aussi violente,
fulgurante. Se racheter, se
convertir à la foi de l’homme, du
Grand Homme, a été une réaction
instinctuelle, intuitive. Laver la
vérité qui a point au cœur et à
l’esprit de ne l’avoir ni vu, ni
entendu alors qu’elle était ici là
même, d’une visibilité éclatante.
Dire merci, tardivement, mais du
souffle du ventre, par le plus
propre de ce qu’on est. Montrer son
inclination, dire sa révérence, et
dire à l’homme sa volonté de
l’ériger, maintenant, dans le ciel
de sa dimension. La réaction-action
s’est manifestée patemment par
l’identité latente. Celle qui,
continûment camouflée d’une défroque
messéante, surgit au plus vif de
l’émotion. Retour du soi en soi,
retour au pays natal. Le
Martiniquais est là, au fond de lui,
prêt à l’érection par instinct,
parce qu’, « on a beau peindre blanc
le pied de l’arbre la force de
l’écorce en dessous crie ».
Comme la foule en foule, les médias
l’ont prouvé. Ils ont mené à la
conduite réactive mais aussi à la
connaissance qui a fait prendre
conscience, sur le champ.
Le choc a été provoqué par les
médias dès l’annonce de la mort,
dans une immédiateté sans précédent.
Trois jours seulement leur ont
suffit pour éduquer avec le bon
sens. La frénésie qui les a animés
ne leur a jamais été connue. Ils
l’ont accompagnée d’une compétence
qu’ils répugnent à démontrer
d’ordinaire pour les choses de chez
eux. Mais ils ont surtout démontré
qu’il leur est maintenant impossible
de surseoir à continuer.
Seuls mètpiès spésialis
des affaires martiniquaises, les
Martiniquais sont ceux qui font cela
qui est martiniquais.
Par cette forme particulière avec
laquelle ils ont dit ‘merci’ et
‘au-revoir’, ils ont énoncé
intuitivement un manifeste
d’ethnologie martiniquaise.
L’humanité martiniquaise étalée dans
une symbolique historique.
Les danses et les chants qui ont
marqué le rythme de cela qui est
martiniquais ont écrit le manifeste.
Le tambour l’a joué. Véritables
attitudes et dispositions qui
dévoilent la personnalité, cette
forme particulière du merci et de
l’au-revoir, a accordé les esprits
sur un aspect de l’identité
martiniquaise. Le phénomène est
marqué de complexités et il
conviendrait que des
ethno-psychologues et des
ethnologues nous éclairent quant aux
décryptages possibles à leur
accorder. Car s’il est vrai qu’un
aspect de l’identité s’est exprimé
sans retenue, la façon martiniquaise
d’exprimer la douleur de la perte
d’un cher ne s’est pas imposée.
Peut-être est-ce dû à ce grand
bonheur instinctuel de réaliser et
de reconnaître ENFIN, la fin des
ténèbres, l’entrée dans la lumière
de la connaissance et de la
reconnaissance de soi. Un nœud s’est
dénoué. Un pas s’est accompli. Un
soulagement du poids d’une attente
dont ils n’avaient, jusque là, pas
été conscients. Enfin, on venait
leur annoncé en grand qu’ils étaient
beaux et grands et ils en
saisissaient, là, maintenant, la
preuve. Cette grandeur était Aimé
Césaire dont le grandiose véridique
tournait en boucle sur tous les
écrans. Ils le réalisaient bien, les
médias étrangers français en
faisaient une grande, grande
affaire. La vérité étant avalisée
par l’étranger, ils pouvaient se
vouer à elle tout entière. Souvent
jugées apathiques, ces âmes étaient
maintenant en révolution.
Cet acte joué sans opilation par le
peuple, n’était-il pas celui de
Césaire lui-même ? « Par une
inattendue et bienfaisante
révolution intérieure, j’honore
maintenant mes laideurs
repoussantes. »
Illustration par des chants
circonstanciels et une avancée en
PAS sûrs :
« Bélya
pou Sézè, manmay-la é, Bélya pou
Sézè »
« Emé
Sézèr bon voyaj, bon voyaj Emé Sézèr
La
bondjé pran nonm ta-la pou mété-i la
Matinik ban nou»,
« Pòté
tanbou, pòté lakalinda, man di
manman man lé monté oswè-ya
sé
pa ayen man ka pòté alé, anmay-la
lè-ya
rivé, man ka réyalizé »
Et puis, les innombrables mèsi.
Ces danses et ces chants, les coups
de tambour donnés spontanément,
étaient une conscience. L’Homme
lui-même fait pleine acceptation de
ce qui jadis semblait symbole de
primitivisme: «Et à moi mes danses/
mes danses de mauvais nègre […]/ […]
la danse
il-est-beau-et-bon-et-légitime-d’être-nègre »
Ainsi, ceux qui, affichant la mine
de l’outré et du frappé
d’étonnement, attribuent au peuple
une outrecuidance indigne, un
barbarisme réactionnaire, ceux qui
dans leur état de spectateurs aux
bras croisés sur leur propre
stérilité crient ; « j’ai honte
d’être Martiniquaise » ou « ces
personnes qui étaient là à danser et
à chanter, auraient-elles aimé que
l’on fasse un tel carnaval, un tel
vidé, un tel wélélé si cela
avait été leur père ? » ; sont
ceux-là mêmes que de son esprit, de
ses mots, de son action, Aimé
Césaire a combattu.
De quoi proviendrait la honte de
tels Martiniquais d’être
Martiniquais ? De quoi proviendrait
leur grand gênement de voir
en représentation, cela qui est
martiniquais ? D’avoir vu en les
propriétés de la foule leur propre
image, leur « représentant
analogique » et d’avoir cru y
déceler avec angoisse, un vié mès
de vié nèg ? L’Occident
s’empresse d’enterrer ses morts,
vitement, vitement, la bouche
cousue, les jambes corsetées dans un
silence qui souvent hurle sa peine.
Mais c’est cette attitude face à la
mort, le signe de la respectabilité
et la distinction des grandes
civilisations ? Et cette foule qui
n’a su en prendre graine, encore
marquée de la présence africaine ?
Ah, men non, nous qui pensions qu’en
2008, quand même, quand même, nous
serions, déjà et enfin, dans notre
Totalité, rendus à l’âme de là-bas !
Si barrière il y eut (il y en avait
une), les femmes et les hommes en
MARCHENT, le PEUPLE, en avant ou en
arrière de la dépouille, étaient du
bon côté. Ils étaient du côté d’Aimé
Césaire. Et moi, avec eux.
Nous étions là où nous DEVIONS être,
faisant cela que nous DEVIONS faire.
Nous avons fait, ensemble, comme il
nous en a enjoint, le formidable Un
de Nous.
Réaction tardive. Action vive mais
épandant la conviction collective
qu’elle était honnête, inexorable et
juste.
Dans la vie comme dans la mort, le
Grand Homme nous offre un miroir
insécable qui n’autorise qu’une
possibilité. Se voir, se regarder,
prendre la mesure de l’image de soi,
et l’assumer. Dans la mort, il
commande le marronnage d’une foule
toujours espérée, mais qu’on
n’attendait tout de même pas.
Comprendre la parole d’Aimé Césaire,
comprendre Aimé Césaire, c’est
comprendre le peuple duquel il
descend.
Il n’est pas de ma démarche de
tenter de résoudre ceux qui n’ont
encore rien compris à eux-mêmes, les
réfractaires à la foi en soi. Les
demeurants de l’aliénation. Ceux
qui, de leur remarque chargée de
l’ignorance des foufou,
montrent qu’ils n’ont pas saisi ce
et qui nous avons célébré. Ceux-là
qui, parlant en place des enfants de
l’Homme, voudraient signifier que la
barbarie qu’ils ont cru voir en le
peuple en foule, était de
l’irrespect. Il n’est que de
souligner que l’homme a fait don de
sa personne à « cet unique peuple »
et émis le souhait d’en être, « le
père, le frère, le fils, l’amant ».
Par choix. Par nécessité. Encore,
n’est-il que de considérer que toute
sa progéniture a fait choix de
résidence dans « ce plus essentiel
pays », probablement parce qu’elle
s’identifie à lui et le comprend.
Elle s’est investie dans la
construction de ce pays, dans les
domaines les plus à même de refléter
ses particularités, pour le
rayonnement de sa culture et
l’affirmation de sa personnalité.
Théâtre, littérature, éducation,
recherche, culture. Il n’est que de
relever que c’est elle qui a accepté
que son père soit accompagné du plus
symbolique des compagnons ; le
drapeau qu’il aurait aimé voir
légitimé en illustration de son pays
et de ses gens. Ultime marronnage.
Partant, il faut retenir qu’Aimé
Césaire, en choisissant la parole
idéologique et l’action politique
s’inscrit consciemment dans une
TRADITION. Celle entamée dès le
commencement de notre Commencement.
Dans les Mornes. Parce que la nature
même de notre naissance à obligé la
vigilance, la résistance à
l’effacement de nous-mêmes. Une
tradition qui, depuis son avènement
n’a eu pour visée que l’élévation,
que l’émancipation du nègre, de
l’être. Ainsi, si notre univers ne
porte aucun mot à capacité de rendre
la reconnaissance que le sensible le
plus intime de ma fibre consciente
d’elle-même voue à Aimé Césaire, je
puis dire à ce peuple mien pourquoi
et pour quoi, le TRAVAIL du Grand
Homme doit être mené au
parachèvement.
La tradition reconnue et investie
par Aimé Césaire, élaborée par nos
aïeux les plus convaincus,
symboliquement traduite par la
foule, est la nôtre. Le refus de
l’aliénation, de la servilité. Le
refus de l’aphonie, du silence. Le
refus de l’extinction de soi et
celui de la néantisation. Mais la
farouche appétition pour la liberté.
L’impérieux besoin de la réaction,
de la contre-action pour la
sauvegarde et l’existence de
soi-même en indépendance. De
l’aliénation ou de la tradition
réactive, nous devons faire CHOIX.
Le pouvoir de faire choix implique
que la CONSCIENCE soit alerte. Si le
monde, d’Australie, d’Afrique,
d’Europe et d’Amérique, a
unanimement témoigné de sa navrance
à l’annonce de la disparition du
Poète, c’est bien parce que ce monde
était dans la connaissance, le
savoir, la compréhension « du
rugissement du tigre » et donc, la
conscience de la Parole proférée.
C’est parce que ce monde,
majoritairement intellectuel et
artistique, s’en était remis à
l’éducation, à l’instruction sur
cette Parole. Nous devons à la
liberté et à l’existence auxquelles
nous aspirons tous individuellement,
accéder à l’état de conscience en
prenant temps et soin de notre
instruction. La majorité de ceux
qui, en Martinique a rencontré la
puissance de la Parole de Césaire
n’est redevable qu’à sa volonté
seule. Cette volonté est leur
audace, leur marronnage. L’éducation
française à la française ne produira
pas, bien au contraire, cette
ouverture à la pleine conscience de
soi. L’individu martiniquais doit
accomplir lui-même, en
responsabilité, les actes permettant
l’élévation et l’émancipation de son
collectif en se plaçant dans la
tradition de résistance. Parce qu’il
n’est pas vrai que nous sommes nus
de tout et qu’il est vrai que,
sak vid pa ka tjenbé doubout.
Seule la totale conscience de, « Qui
et quels nous sommes », peut mener à
l’émancipation. Ces hommes et ces
femmes en danses et en chants, parce
que conscients (probablement pour la
première fois) vivaient et donnaient
preuve de l’émancipation. Il ne leur
est maintenant pas permis le regrès
car la nécessité de maintenir la
tradition de résistance et de
vigilance est rémanente en raison du
contexte courant social, économique
et surtout politique de notre pays.
Cette tradition réclame que tous,
nous la saisissions, que nous la
portions à l’ultimatum de l’action
pour qu’enfin, nous soyons, seuls
maîtres de notre bord, debout et
libres dans une construction dont
nous serions les uniques concepteurs
et directeurs.
Lonnè épi rèspé
Hanétha Vété-Congolo
Universitaire-chercheure, Bowdoin
College, le Maine, USA