
Dans son dernier roman "
Le Peintre des batailles ",
l'écrivain espagnol revient
pour la première fois sur
les vingt et une années de
sa vie, durant lesquelles,
reporter de guerre, il a
côtoyé l'horreur
Avant de
devenir le très fameux créateur
du capitaine Alatriste,
romancier à succès et membre de
l'Académie royale espagnole,
Arturo Pérez-Reverte était
reporter de guerre. Pour le
journal Pueblo, puis pour
la Télévision publique
espagnole, cet homme qui
ressemble encore à un soldat
(démarche, poignée de main et
même coupe de cheveux) a couvert
les conflits les plus sanglants.
De passage à Paris juste avant
la parution de son dernier
roman, l'écrivain-navigateur (il
passe une partie de sa vie en
Méditerranée, sa " vraie
patrie ", à bord d'un bateau
où il a emmagasiné plus de 300
livres), né à Carthagène en
1951, évoque la manière dont
l'horreur a transformé son
regard sur le monde.
Vous avez attendu longtemps
pour introduire dans une fiction
votre expérience de reporter de
guerre.
Chaque roman correspond à une
partie de ma vie, mais je
n'avais jamais utilisé ce
matériau-là auparavant. Il était
seulement apparu par petites
touches dans d'autres livres.
Pourquoi maintenant ? Peut-être
que je suis à un moment de mon
existence, passé les 55 ans, où
je commence à vider les
armoires. En tout cas, je
n'aurais pas pu écrire là-dessus
il y a dix ans.
Comme celui de Faulques, le
photographe de guerre qui est le
personnage central de votre
roman, votre regard sur le monde
a forcément été changé par
l'expérience des champs de
bataille. De quelle manière ?
J'ai été reporter de guerre
pendant vingt et un ans,
c'est-à-dire une grande partie
de ma vie. J'ai commencé au
moment de la guerre du Kippour,
en 1973, et fini en Bosnie. Je
faisais ça sans complexe, mais
je ne racontais pas d'histoires
et je payais le prix de cette
vie. J'étais un fils de pute,
mais honnête en quelque sorte.
Je ne peux éviter de me
souvenir de choses que j'aurais
pu empêcher, de souffrances que
j'aurais pu épargner. Mais je
n'étais pas là pour ça. Le
résultat, c'est que maintenant,
j'ai tout le temps conscience
d'être en territoire hostile.
Quand je navigue, je regarde les
nuages et je sais que je peux
démâter : ce métier m'a donné
une façon particulière de
regarder la vie. Ma fille me dit
que, même dans la rue, je me
déplace comme un soldat,
toujours sur ses gardes. Mon
regard est fait des livres que
j'ai lus, du temps passé en
bateau, mais de ça aussi. Ce qui
est sûr, c'est que je sais ce
que la plupart des gens ne
veulent pas savoir : que le
monde est un lieu de chaos. Le
11 septembre 2001, j'étais à
Buenos Aires. Autour de moi,
tout le monde s'exclamait : "
Quelle horreur ! Quelle horreur
! " et moi je ne comprenais
pas. J'ai passé vingt et un ans
à voir des choses comme ça. Et à
les montrer. J'avais envie de
leur dire : mais vous n'avez
rien vu ? rien écouté ?
C'est l'intimité avec
l'horreur qui a transformé votre
regard ?
L'horreur que j'ai vécue, on ne
me l'a pas racontée. Quand
j'étais à Sarajevo, avec mon
cameraman, on partait en chasse,
vêtus de nos casques et de nos
gilets pare-balles, pour
attendre les bombardements
nocturnes. Puis on transmettait,
on retournait à l'hôtel Holiday
Inn et voilà, on ne parlait plus
de ça. A côté, il y avait des
reporters qui théorisaient
l'horreur et, nous, on ne
pouvait pas s'empêcher de penser
: " Ce que ces gens racontent
n'a rien à voir avec la réalité.
" Dans mon livre, j'exprime
ce mépris vis-à-vis des amateurs
d'horreur.
Un jour, à Sarajevo, une
bombe est tombée dans la rue,
juste à côté de nous. Il y avait
un enfant, éventré mais encore
vivant. On l'a filmé, puis on
l'a pris dans la voiture pour
l'emmener à l'hôpital, en
tâchant de le maintenir en vie.
Arrivés là-bas, il était mort.
On est repartis et pendant les
trois jours qui ont suivi, je
n'ai pas trouvé d'eau pour me
laver. Tout ce temps, je suis
donc resté avec le sang de cet
enfant sur mes vêtements, sous
mes ongles. Après ça, quand on
voit un enfant dans la rue,
comme j'en ai vu aujourd'hui à
Paris, on ne peut plus jamais le
regarder de la même manière. Ça
change votre regard. Il n'est ni
mieux ni moins bien, juste
différent.
Cette expérience vous a donné
un aperçu de ce qu'est la
monstruosité ?
Les monstres, c'est vous et moi.
Seuls les intellectuels et les
cons qui font de la démagogie
avec l'horreur tracent une ligne
de démarcation entre le bien et
le mal. J'ai été élevé dans la
lecture d'Homère et de Virgile.
J'ai été formé pour devenir un
preux chevalier et j'ai
finalement vécu dans un monde de
canailles. C'est une chose qui
détruit l'innocence, mais qui
donne de la lucidité.
Je sais que tout le monde
peut faire n'importe quoi, dans
certaines circonstances. Vous,
moi. Vous avez juste la chance
que les événements ne vous aient
jamais poussée à tuer. Certaines
situations nous permettent
d'oublier que le monde est ce
qu'il est, ou de le supporter,
mais ça ne change pas la nature
des choses. La géométrie de
l'horreur nous entoure. On peut
arranger le petit morceau de
terre qui se trouve autour de
nous pour le rendre plus
habitable, mais ça n'empêchera
pas un volcan de se réveiller
ailleurs, le même jour. Chaque
Titanic a son iceberg qui
l'attend.
Délaissant la photographie,
Faulques entreprend une fresque
dans laquelle il cherche à
transposer l'horreur de toutes
les guerres. Vous-même, comment
avez-vous avez intégré l'horreur
?
Il vaut mieux accepter les
règles du jeu avec sérénité. Or
la société contemporaine veut
nier l'horreur. Quand j'étais
petit, on conduisait les enfants
au chevet des morts. Maintenant,
nous sommes dans un monde qui
n'est pas préparé à recevoir de
plein fouet le visage de la
réalité telle qu'elle est, ou
telle qu'elle finit forcément
par arriver. On nous a entourés
d'une tranchée de confort et de
mensonges. Pourtant, si on admet
que ce monde n'est qu'un
échiquier froid et implacable,
on peut en accepter sereinement
les conséquences. C'est un
soulagement de savoir que Dieu
ne peut rien pour nous. Si à mon
retour de Sarajevo j'avais su
qu'il existait quelque part un
dieu responsable de tout ça, je
l'aurais cherché pour lui casser
la gueule. A la place, il n'y a
que des règles géométriques.
Les dérives modernes de
l'image et son pouvoir
mystificateur sont au centre de
votre livre. C'est un sujet qui
vous occupe depuis longtemps.
Dans ce roman, ni l'esclavage ni
la passion ne rentrent dans la
langue. Il est écrit froidement,
sereinement, sans illusion, mais
dans le bon sens du terme : sans
prosélytisme et sans
dramatisation. Ce que j'essaie
d'y montrer, c'est que l'image
est finie maintenant et depuis
longtemps. Elle est tellement
manipulée, tellement pervertie.
Je le sais : des photos que j'ai
prises ont été publiées dans les
journaux. Je peux mesurer la
distance énorme qui existe entre
l'obtention de ces images et
leur destination finale. On
utilise maintenant les images de
manière indifférenciée, dénuée
de sens. Pour comprendre, il
faut regarder ailleurs,
retourner aux vieux maîtres qui
ne mentaient pas encore, qui
n'avaient pas encore banalisé
l'horreur, commercialisé la
souffrance. Ayant grandi en
regardant de la peinture, je
sais que tous les tableaux
peuvent justifier de plusieurs
lectures, mais que la plus
évidente n'est jamais la bonne.
C'est ce que j'ai voulu montrer
dans Le Tableau du maître
flamand, où le personnage
principal se trouve tout au fond
de la toile.
Etes-vous devenu pessimiste ?
Je n'ai pas une bonne image de
la société. Et il ne s'agit pas
d'une question idéologique :
c'est mon instinct qui parle.
Jusqu'à quel point faut-il avoir
pitié d'une collectivité qui ne
veut pas regarder la réalité en
face ? Des individus, oui, on
peut avoir pitié, mais de la
société, non. Une société qui,
neuf cents ans après Homère, a
eu toutes les informations
nécessaires sur l'horreur et
n'est même pas capable de les
utiliser pour se protéger ? Qui
préfère s'installer dans une
fiction confortable, en se
rendant complètement vulnérable
? Une fois, entre Larnaka et
Beyrouth, la foudre est tombée
sur l'avion dans lequel je me
trouvais. Tout le monde s'est
mis à pousser des hurlements
effroyables. A ce moment-là,
j'ai réalisé que la culture,
c'est ce qui doit vous empêcher
de crier quand l'avion tombe.
C'est elle qui vous donne la
règle du jeu, le sens. Saint
Augustin le savait, Homère
aussi, et Goya. Mais notre
culture à nous, celle
d'aujourd'hui, ne nous sert
absolument à rien.
Propos recueillis par
Raphaëlle Rérolle