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Paul Ardenne
"Extrême : esthétiques de la limite
dépassée"
Flammarion, 466 pp., 24 €.
Voici
un ouvrage qui a mis
suffisamment mal à l'aise
son éditeur pour que
celui-ci demande à l'auteur
d'ajouter cette précision
dans l'épilogue : «Le
point de vue exprimé ici
n'entend valoir ni pour
approbation, ni pour
invitation.» Non, Paul
Ardenne ne vous recommande
pas d'élever la roulette
russe au rang de performance
artistique, pas plus qu'il
ne vous incite à manger des
cadavres de nouveau-nés ou à
vous rouler dans la merde en
poussant des cris de bête.
Ces quelques exemples d'œuvres
contemporaines, car c'en
sont, l'auteur (docteur en
histoire de l'art et maître
de conférences à la faculté
des arts d'Amiens) les
scrute en spécialiste de
l'esthétique, pas en
sociologue ou en moraliste.
Ce qui n'exclut pas un brin
d'inquiétude.
Il arrive
que la création artistique
flirte avec la mort, le sexe
hardcore, la profanation. Cela
arrive même de plus en plus
souvent. «Magnétique et
médiatique, la représentation de
l'extrême constitue désormais
dans la société occidentale une
véritable culture, un nouveau
référent, un but», constate
Paul Ardenne. Il s'agit donc
d'analyser cette culture, et de
se demander vers quoi elle nous
mène. En d'autres termes : «Quel avenir en Occident pour le
spectacle du pire ?» Réponses
de l'auteur.
Mort, sexe violent, dégradation
: l'art n'a plus de limites,
dites-vous. Est-ce un phénomène
récent ?
Rien de
nouveau : la fascination pour
l'extrémisme sous toutes ses
formes est immémoriale. Qu'on se
remémore la violence des mythes
originaires, les thèses d'un
Calliclès, l' hubris des
Grecs... L'«extrême» des
Anciens, cependant, n'est qu'une
des spécificités de la culture.
Ce que vient changer la
modernité, c'est la nature de sa
réquisition. L'«extrême» tout
ce qui est exter, au-delà des
normes en cours, à leur
périphérie s'autonomise, il
devient un objet de quête en
soi, une confrontation
nécessaire, le pendant logique
du culte du sujet et de
l'accomplissement de soi propres
aux Lumières et à l'âge
démocratique.
L'art est
un excellent indicateur, mais
pas seulement lui, de ce nouveau
paradigme : tout ce qu'interdit
l'ordre social ou moral,
l'artiste moderne le subvertit
avec méthode. Révolution de
l'impudeur, exaltation de la
violence et de la pire
brutalité, exhibition du corps
organique et excrémentiel, culte
du cadavre aux fins d'une
esthétique du dépassement
généralisé... Il n'y a en effet
plus de limite, l'«illimite»
s'érige dorénavant en
non-frontière naturelle de
l'esthétique. Ce qui est vrai de
l'art l'est aussi des autres
formes à vocation esthétique :
arts du spectacle, pornographie,
images d'actualité.
Photographie, cinéma, vidéo,
télévision et consultation en
ligne parachèvent ce cycle
d'affirmation médiatique des
figures «extrêmes».
Qu'avez-vous appris en
fréquentant cet univers ?
Ce qui se
joue dans la fréquentation de
l'extrême est la construction de
soi, rien de moins. La culture
contemporaine exalte la
sensation, l'exploit, le
dépassement permanent. Faute de
pouvoir vivre au quotidien de
manière extrémiste, reste la
consommation des figures
extrêmes dans ce qu'elles ont de
plus magnétique et de plus
racoleur : spectacles
superlatifs à vocation
thanatique, pornographie dure,
images d'actualité horribles,
oeuvres d'art scandaleuses. Ce
processus est dangereux mais
excitant. Dangereux, parce qu'il
déréalise la réalité, qu'il
présente de manière tronquée.
Excitant, parce qu'il intensifie
notre rapport au monde dans le
sens du pulsatif, de la
consumation sensorielle. On en
ressort fourbu mais toujours
plus affamé. Encore !
La
fréquentation assidue de
l'univers «extrême» m'a fait
dégringoler de plusieurs crans
sur l'échelle de l'estime de
soi. Aucun doute, l'homme
occidental, dont j'épouse le
profil, les affects et le
destin, est un monstre absolu.
Parce qu'il n'a même plus
l'excuse de dire : «Au moins, je
n'en jouis pas.» Voilà, après
ça, vivez de votre mieux,
débrouillez-vous.
Cette radicalisation
mènerait-elle à une capitulation
de la culture ?
L'antique
catharsis avait pour vertu de
tenir nos démons à distance. Si
l'on y convoquait nos terreurs
(la mort, l'abandon, l'étranger,
etc.), on en revenait néanmoins
requinqué. La tragédie est
traditionnellement un exercice
de purgation dont on sort
pacifié. Cette notion de
pacification appartient à
présent à une époque révolue de
la culture. La modernité a
intronisé puis érigé en veau
d'or le principe polémique : pas
de représentation forte, pas de
grande oeuvre qui n'y engagent à
un degré ou à un autre le
processus d'une rupture, d'un
renversement, d'une mise à mal.
Le processus d'une épreuve, en
quelque sorte. La radicalisation
de l'«extrême» est dès lors un
phénomène normal, aussi
prévisible que dialectique dans
sa gradation, qu'il en aille des
faits comme de leur
représentation. Cela ne veut pas
dire que la culture meurt.
Celle-ci, plutôt, se requalifie
spectaculairement comme une
offre maximaliste d'excès en
tous genres, à rebours de la
grande Kultur humaniste.
Avec, pour le spectateur, on le
devine, ce challenge : être à la
hauteur, ne pas abdiquer devant
l'excès mais se montrer apte à
l'incorporer, à en surmonter le
déversement. On a là tous les
traits d'une culture constituant
un apprentissage, une
incorporation euphorique de la
violence, et non plus le vecteur
de sa domestication ou de son
oubli. L'opposé même des
stratégies culturelles de l'âge
classique.
Faut-il craindre une sorte de
terminus de l'esthétique et du
désir ?
On
n'échappe pas aisément à un
phénomène de civilisation. Que
l'esthétique extrême domine à ce
point la culture n'est pas le
fait du hasard mais le résultat
d'une demande, d'une voracité
légitime parce que devenue
structurante, d'une attente. Or
cette attente ne craint rien
comme d'être déçue, de ne plus
rien trouver d'assez «extrême» à
son goût. Il y a en effet ce
risque, en bout de course : le
désir de jouir esthétiquement
s'étiole faute de carburant.
Nous n'en sommes pas encore là.
Pour l'heure, c'est plutôt
l'emballement. L'esthétique
extrême prolifère, soutenue dans
son rayonnement, en particulier,
par l'Internet, cet hypnotique
écran à insanités en tous
genres.
La réponse
à cet emballement dérive d'une
telle prolifération, et est déjà
là, dans la place. D'un côté, la
grosse machine consensualiste,
prodigue de gentils spectacles,
que représente l'industrie
culturelle, qui s'imagine sauver
l'authentique culture en
dérivant le désir vers des
formules cosmétiques. De
l'autre, les stratégies du
freinage : la censure ou
l'autocensure, la demande d'un
retour en force de l'ordre moral
et de l'interdit. Panoplie
hypnotique ou panoplie
régressive, qui l'emportera
contre l'esthétique extrême ?
Une chose est sûre, du moins :
jusqu'à présent, ni l'une ni
l'autre de ces contre-attaques
ne s'est montrée de nature à
endiguer le flux de l'excès-roi.
Propos
recueillis par Edouard LAUNET
pour
Libération: jeudi 9
novembre 2006
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