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Quand les homosexuels sortaient de l'ombre


Julian Jackson retrace l'histoire du mouvement Arcadie, né à Paris au lendemain de la deuxième guerre mondiale

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Pour beaucoup d'homosexuels, Arcadie évoque le souvenir un peu désuet d'un club aux accents moralisateurs qui fut, dans l'après-guerre, la seule expression de ceux que l'on a longtemps appelés les " invertis ". Réunis dans un salon parisien - le seul où les hommes pouvaient danser ensemble -, les " Arcadiens " assistaient à des conférences sur le " couple homophile ", se faisaient dédicacer des livres de Roger Peyrefitte ou écoutaient les sermons enflammés du fondateur du mouvement, André Baudry, un professeur de philosophie qui avait failli entrer dans les ordres. Pour les gays radicaux et exubérants des années 1970, Arcadie incarnait l'" homosexualité de papa ".

C'est cette image d'Epinal que l'historien britannique Julian Jackson déconstruit avec rigueur et minutie. Auteur d'une somme consacrée à La France sous l'occupation (Flammarion, 2004), spécialiste de la seconde guerre mondiale, ce professeur à l'université Queen Mary de Londres a croisé le chemin d'Arcadie lorsqu'il était étudiant : en 1978, alors qu'il préparait un doctorat sur la crise économique dans la France des années 1930, il avait brièvement assisté aux diatribes d'André Baudry contre les tenues excentriques et les promenades nocturnes aux Tuileries. Trente ans plus tard, au terme d'une longue recherche, Julian Jackson met en lumière, dans un livre passionnant, l'infinie complexité sociale, politique et idéologique du premier mouvement homosexuel français.

Arcadie fut certes un club obsédé par la respectabilité et la bienséance. Mais à une époque où les homosexuels étaient condamnés à l'opprobre et à la clandestinité, il fut aussi un lieu où l'on pouvait vivre son homosexualité à visage découvert et écouter André Baudry dénoncer l'hypocrisie de la société française. " Arcadie avait anticipé presque toutes les demandes des homosexuels au cours de la dernière décennie : refus de toute discrimination, droit à l'adoption, pacte civil ", constate l'auteur.

Dans un pays qui considère encore les études de genre avec circonspection, l'histoire d'Arcadie restait largement méconnue. Julian Jackson, qui en a consulté les archives, rencontré d'anciens membres et étudié l'histoire de l'homosexualité depuis la Révolution, est le premier à raconter avec tant de précisions et de nuances l'aventure de ce mouvement pionnier qui, né en 1954 autour d'une revue littéraire, ouvrit en 1957 un club officiel mais discret où l'on pouvait danser entre hommes, trouver des informations sur la syphilis et assister à des spectacles poétiques.

Outrage aux bonnes moeurs

En étudiant le courrier des lecteurs ou les enquêtes menées par la revue auprès de ses abonnés - 1 500 à ses débuts, 30 000 dans les années 1970 -, Julian Jackson restitue la détresse et l'isolement des homosexuels dans la France des années 1950 et 1960. Traqués par la police, voués au silence dans leurs familles, les homosexuels sont contraints à la clandestinité, à la honte et aux rencontres furtives dans les vespasiennes. Arcadie est alors le seul lieu où ils peuvent " partager cette part secrète d' - eux-mêmes - étouffée sous le poids des tabous sociaux ", écrit un adhérent.

Le fondateur de la revue est un professeur de philosophie exalté, André Baudry. Né en 1922, élevé dans un milieu bourgeois des plus classiques, ce fervent catholique enseigne dans un établissement jésuite de Paris. Il abhorre l'excentricité, exècre les manifestations de rue, mais ne craint nullement d'afficher son homosexualité dans une société qui y voit encore une perversion. " L'homosexualité est. Voilà tout. Elle a sa place dans la vie. Elle a droit au respect, à l'étude... Je n'admets pas les principes de silence, de pudibonderie, de mensonge, de peur ", affirme-t-il en 1952.

Cette liberté de ton lui vaudra beaucoup d'ennuis. Dès 1954, la revue est interdite de vente aux mineurs, interdite d'affichage et privée des tarifs postaux préférentiels. L'année suivante, elle est poursuivie pour outrage aux bonnes moeurs : tout en reconnaissant la " tenue littéraire et le niveau intellectuel élevé " de la revue, la justice condamne son directeur à 40 000 francs d'amende pour ne pas avoir mis en garde ses lecteurs contre des " inclinations peut-être malheureuses mais certainement répréhensibles ".

Jusqu'aux années 1970, Arcadie reste le seul mouvement homosexuel français. Malgré les poursuites et la réprobation sociale, il réunit une vaste documentation sur l'histoire et la culture homosexuelles, aide ses adhérents à assumer leur identité, et tente de convaincre les élites que l'homosexualité n'est pas un vice. Le travail n'est pas aisé : en 1960, trois ans avant le concert géant de " Salut les copains " place de la Nation, à Paris, une loi classe l'homosexualité parmi les " fléaux sociaux ", aux côtés de l'alcoolisme et de la prostitution...

Mais la revue ne survit pas à la tourmente libertaire de 1968. Supplanté par des mouvements radicaux qui plaident pour la libération sexuelle, Arcadie apparaît de plus en plus comme un club bourgeois, prude et conservateur. En 1982, alors que le garde des sceaux, Robert Badinter, fait abroger la loi de 1942 interdisant les actes " impudiques ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de 21 ans ", André Baudry met fin à l'aventure d'Arcadie et part s'exiler à Naples, ouvrant une longue page de silence qui s'achève aujourd'hui avec la publication du livre de Julian Jackson.

Anne Chemin

Arcadie

La vie homosexuelle en France de l'après-guerre à la dépénalisation

de Julian Jackson

Traduit de l'anglais par Arlette Sancery. Autrement, 366 p., 23 ¤.

© Le Monde 30/10/09

 

 

 

Didier Eribon, du " verdict sexuel " à la " honte sociale "

 

" JE N'AI PAS ASSISTÉ aux obsèques de mon père ", lit-on dès les premières pages de Retour à Reims. " Je n'étais pas "en deuil" ", ajoute Didier Eribon, auteur de travaux sur l'histoire intellectuelle et les questions homosexuelles, dans ce passionnant essai où il emprunte à la tradition littéraire du récit de retour. Non pas l'un de ces violents retours dans le giron familial que décrit le théâtre de Jean-Luc Lagarce : la ville de Reims apparaît, ici, comme un " pays lointain " et destiné à le rester. Nul drame, nul pathos dans ce Retour à Reims : si la mort de son père ouvrier, que l'homophobie rendait incapable de dialoguer avec son fils, suscite chez Eribon une certaine angoisse, celle-ci reste un sentiment où " la volonté de comprendre " l'emporte sur la tristesse.

Car à l'occasion de ce décès, l'auteur de Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999) constate que s'il a jusqu'alors longuement analysé le sentiment de honte imposé aux homosexuels, stigmatisés avant même d'avoir pu mettre un mot sur leur orientation, il n'a encore " à peu près rien écrit sur la honte sociale ". Or cette dernière semble avoir davantage pesé dans sa vie que le " verdict sexuel " : il lui a été plus facile de convertir l'injure homophobe en une revendication politique que de se réapproprier son origine familiale.

C'est que le milieu ouvrier décrit par Eribon ne suscite chez lui aucune nostalgie, mais un regard froid et distant sur les règles qui le régissaient. Méfiant à l'égard de toute sociologie qui privilégie le " point de vue des acteurs ", l'essayiste cherche une délicate position d'équilibre : il se situe entre le " je transpersonnel " de l'écrivain Annie Ernaux, reconstituant une réalité familiale, sociale, générationnelle à travers ses récits à la première personne, et l'Esquisse pour une auto-analyse, de Pierre Bourdieu (Raisons d'agir, 2004), qu'il commente longuement en une sorte de dialogue poursuivi avec le sociologue disparu.

Retour à Reims raconte l'histoire de vies qui se sont croisées sans vraiment s'être rencontrées. D'un côté, l'ascension sociale du fils d'ouvrier devenu journaliste, son amitié avec Bourdieu et Foucault, et le passage à l'écriture, d'abord sous forme d'entretiens avec le philologue Georges Dumézil ou l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, puis d'essais où il analyse la subjectivité homosexuelle. De l'autre, le parcours de ses parents : autrefois communistes convaincus, ceux-ci ont peu à peu été gagnés par le vote Front national, que sa mère lui avoue avec réticence ; se sentant abandonnés par la gauche, montre-t-il, ces " gens d'en bas " ont dès lors mené une " guerre de classes " non plus pour défendre une identité de groupe, mais simplement pour adresser un coup de semonce à ceux " d'en haut ".

Je pensais, constate Didier Eribon, " qu'on pouvait vivre sa vie à l'écart de sa famille et s'inventer soi-même en tournant le dos à son passé et à ceux qui l'avait peuplé " : ce très beau récit, où l'auteur liquide un temps révolu tout en rendant un discret hommage à ceux dont il avait voulu se détourner, montre qu'un tel choix n'est jamais tout à fait définitif. Peut-être n'y a-t-il pas de véritable retour possible, mais du moins s'attache-t-on " à se réconcilier avec soi-même et avec le monde que l'on a quitté ".

Jean-Louis Jeannelle

Retour à Reims

de Didier Eribon

Fayard, " A venir ", 248 p., 18 ¤.

© Le Monde 30/10/09