Lueurs d'espoirs
face aux lumières...
L'Apocalypse selon
Jacob Taubes
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Le Cavalier de l'Apocalypse, écorché
d'Honoré Fragonard, Ecole nationale
vétérinaire d'Alfort (Val-de-Marne).
P. FORGET/SAGAPHOTO.COM |
Y a-t-il une continuité entre
l'espérance eschatologique née dans
l'Antiquité et l'élan
révolutionnaire moderne ? La
traduction de deux ouvrages
importants permet de redécouvrir les
travaux de ce philosophe controversé
Un paradoxe habite l'oeuvre du
philosophe et théologien juif et
allemand Jacob Taubes (1923-1987),
qu'un remarquable effort de
traduction a fini par rendre enfin
accessible en français. Ce penseur,
dont la réflexion se confond avec
l'histoire de l'après-guerre, et qui
se revendiquait comme " archi-juif
", se montre étrangement peu loquace
sur la Shoah. Constat d'autant plus
bizarre qu'il incarne l'une des
ultimes figures du " Doktor Rabbiner
" que les pays de langue allemande
produisaient à foison avant
l'arrivée d'Hitler au pouvoir.
Un peu comme les maîtres de la
tradition rabbinique qu'il
connaissait de près, son travail est
en grande partie oral ou dispersé en
articles et contributions diverses.
Son Eschatologie occidentale de
1947, qui vient d'être traduite pour
la première fois en français, est en
réalité son seul livre publié.
Encore s'agit-il d'un mémoire
d'habilitation rédigé alors que son
auteur n'avait que 23 ans !
Plus tard, la fréquentation, certes
épisodique mais spectaculaire, du
ténébreux juriste et philosophe Carl
Schmitt, compromis avec le IIIe
Reich, noircit le tableau laissé par
ce personnage hors du commun. Sa
prédilection évidente, mais pas
exclusive, pour les penseurs les
plus conservateurs de l'Allemagne
des années 1920 (Oswald Spengler,
Eugen Rosenstock) n'a pas peu fait
pour entretenir le parfum de
scandale qui entoure son nom et qui,
de son vivant, lui a barré la route
des grandes universités, en Israël
et aux Etats-Unis.
Itinérant malgré lui
Une accusation anonyme et injuste
d'" antisémitisme philosophique ",
tombée dans l'oreille du philosophe
Leo Strauss et de Gershom Scholem,
le spécialiste de la kabbale, que
Taubes revendiquait pourtant comme
son maître, limita en effet sa
carrière à l'Allemagne et à la
France, loin des nouveaux centres
universitaires de la pensée juive.
S'il fut un chercheur itinérant
malgré lui, il voyait de toute façon
dans le peuple d'Israël " l'élément
inquiet de l'histoire universelle ",
le lieu par excellence de la
révolution et de l'arrachement à la
terre, à un ordre statique
représenté par la pensée grecque
puis par le rationalisme.
Pour lui, la religion née du terreau
biblique et assortie d'une espérance
apocalyptique était dotée d'une
potentialité révolutionnaire capable
de faire exploser la tranquille
sécurité des univers les plus
solides, qu'ils fussent romains ou "
chrétien bourgeois ". D'où sa
préférence obstinée et en partie
anachronique pour le " culte "
opposé à une " culture " figée par
définition ; d'où aussi son goût
pour un Jésus rapproché des zélotes
juifs révoltés contre Rome ou pour
l'apôtre Paul, un " pharisien " dont
l'antinomisme (rejet de la Loi)
prolongerait selon lui une tendance
interne au judaïsme. Avec la
religion, pense Taubes, l'homme se
débarrasse non seulement des Césars
de tous acabits, mais surtout du
fardeau de sa finitude. Voilà
pourquoi elle est, à ses yeux,
liberté.
L'origine de cette révolte contre un
ici-bas dont Dieu est absent se
trouve ici rapportée à une
civilisation araméenne et
moyen-orientale au sein de laquelle
les Apocalypses (y compris celui de
Jean) ont éclos comme genre
littéraire. La spécificité du
judaïsme, et surtout de ses
prophètes, consiste à avoir étendu
ces visions de fin du monde à
l'histoire universelle. C'est à
l'époque des Macchabées et de la
révolte contre la Grèce que se
cristallise, pour Taubes, l'idée
d'un Dieu étranger au monde, à l'oeuvre
dans le livre de Daniel. Taubes sait
également intégrer les
bouleversements scientifiques à sa
reconstitution. Avant Copernic, Dieu
a un lieu assigné dans des cieux
surplombant une terre immobile.
Mais, quand le ciel se vide de sens,
Dieu s'installe au-delà du temps.
Sulfureux, Taubes l'aura été par son
soutien au mouvement étudiant de
1968. L'une des philosophes
actuelles les plus " contestataires
", l'Américaine Avital Ronell, se
réclame d'ailleurs de son
enseignement. Ce qui l'inquiétait
était de voir, dans la société
occidentale industrialisée,
l'intelligentsia cesser peu à peu
d'être " un groupe de critique de
l'idéologie pour devenir une couche
technico-organisatrice " (Le Temps
presse).
" Théologie politique "
Mais l'essentiel de ses réflexions
tournent autour de la question du
mal radical, dans un monde moderne
qui s'est constitué en se coupant de
la religion tout en continuant à en
dépendre. En ce sens, on pourrait
également soutenir que cet esprit
aussi original qu'inclassable n'a
jamais cessé de parler de la Shoah,
fût-ce indirectement.
Jacob Taubes est taraudé par la
question de la déchirure entre Dieu
et le monde. Cette déchirure, il la
définit, à la suite de deux de ses
plus grands inspirateurs, Hans Jonas
et Karl Löwith, comme " la Gnose ".
Une conception dont les limites
s'étendent bien au-delà de la
réalité historique des hérésies
chrétiennes propres aux premiers
siècles de notre ère. Dans des pages
saisissantes d'Eschatologie, en
s'appuyant sur une connaissance
solide de la littérature
spécialisée, il montre la parenté
profonde et étrange entre la
dialectique hégélienne et la gnose.
Depuis Eschatologie jusqu'à l'un de
ses derniers textes des années 1980,
consacré au Léviathan de Hobbes, le
parcours de Taubes se confondra avec
cet exercice souvent déconcertant de
" théologie politique ". Il s'agit
de montrer, à la suite de Carl
Schmitt, que les grandes notions de
la foi continuent d'informer notre
présent - la politique n'étant
considérée que comme une théologie
sécularisée.
Taubes s'emploie à reconstituer la
généalogie d'une espérance
révolutionnaire portée au cours des
siècles par les " fanatiques de
l'Apocalypse ". Le christianisme
primitif et les gnostiques, Joachim
de Flore, qui fit renaître, en plein
Moyen Age, la croyance en
l'avènement terrestre du royaume de
Dieu, ou Thomas Münzer, le rebelle
de la " guerre des paysans " et
rival de Luther : tous relèvent
d'une tendance, née de la Bible, au
refus du monde. C'est ainsi que le
fil rouge de la gnose
révolutionnaire conduit jusqu'à
Kierkegaard et Marx et aux
révolutions modernes.
Tous ces thèmes ont hanté
l'existence intellectuelle de Jacob
Taubes. Qu'un tel mode de
questionnement du réel soit
redécouvert, à l'heure où l'idée de
révolution se cherche une légitimité
et où l'islam radical paraît une
force d'ébranlement globalisée,
voilà qui n'est pas forcément
fortuit.
Nicolas Weill
Extraits
" La science de l'apocalyptique
implique une attitude passive
vis-à-vis des événements de
l'histoire. Tout comportement actif
est suspendu. Le destin de
l'histoire est prédéterminé et il
serait absurde de vouloir
l'empêcher. Le style apocalyptique
utilise principalement la forme
passive. Dans les Apocalypses,
personne n'"agit", mais plutôt :
tout "se passe". On ne dit pas :
Dieu entend les cris, mais plutôt :
les cris montent jusqu'à Dieu ; non
pas : le Messie décide du sort des
peuples, mais : le jugement vient
sur les peuples. La forme passive de
la langue apocalyptique que l'on
retrouve chez Karl Marx se fonde sur
le manque de confiance en l'homme ".
(...) C'est de ce point de vue qu'il
faut remettre en perspective le
"déterminisme", souvent incompris,
de la structure intellectuelle de
l'apocalyptique marxiste.
" Eschatologie occidentale ", p. 42.
Même si le fascisme est une réaction
à l'élément apocalyptique juif ou
chrétien, qui par beaucoup d'aspects
recèle quelque chose
d'apocalyptique, il est cependant
une forme de réaction païenne et
constitue l'un des adversaires de la
philosophie de l'histoire, quoique
revêtu de la toge de cette
philosophie de l'histoire. Le
fascisme est trop peu intéressant et
trop épisodique pour aborder ce
problème. Il a coûté cinquante
millions de victimes, il a construit
des chambres à gaz mais, malgré
cela, il reste un épisode en dernier
ressort sans pertinence. Ses
conséquences ne sont pas sans
importance, et resteront longtemps
dans notre mémoire, mais lui-même,
non. "
" Le temps presse ", p. 511
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Eschatologie occidentale
(Abendländische Eschatologie)
de Jacob Taubes
Traduit de l'allemand par Raphaël
Lellouche et Michel Pennetier,
éd. de l'Eclat, " Philosophie
imaginaire ", 270 p., 29 ¤.
Le Temps presse
Du culte à la culture
(Vom Kult zur Kultur)
Traduit de l'allemand par Mira
Köller et Dominique Séglard, Seuil,
" Traces écrites ", 524 p., 28 ¤.
© Le Monde 4 décembre 2009