L’Arche n° 583,
décembre 2006, p. 84-89
Par Francine Kaufmann
André Schwarz-Bart a choisi de ne
laisser de son passage charnel sur
cette terre qu’un mince filet de
fumée blanche et quelques cendres.
Il a été incinéré au lendemain de
Kippour, le 3 octobre 2006, sur
l’île de Grande-Terre, dans cette
Guadeloupe qu’il avait choisie pour
demeure. On se souvient de la
dernière page de son chef d’oeuvre,
Le dernier des Justes, consacré au
massacre des communautés juives
d’Europe : « Ainsi donc cette
histoire ne s’achèvera pas sur
quelque tombe à visiter en souvenir.
Car la fumée qui sort des
crématoires obéit tout comme une
autre aux lois physiques : les
particules s’assemblent et se
dispersent au vent, qui les pousse.
Le seul pèlerinage serait, estimable
lecteur, de regarder parfois un ciel
d’orage avec mélancolie. »
Il est parti sur la pointe des
pieds, comme il avait vécu. Rien
d’étonnant, donc, si les jeunes
générations connaissent à peine son
nom et si les adolescents
d’après-guerre se souviennent de lui
comme de l’homme d’un seul livre, ce
Dernier des Justes qui s’imposa avec
évidence comme prix Goncourt 1959.
Comment expliquer à ceux qui n’ont
pas assisté au succès foudroyant et
international de ce roman ce que
représenta alors le couronnement
d’une oeuvre littéraire sur le
génocide juif échappant au récit
historique ou autobiographique, et
capable de parler autant aux Juifs
qu’aux non-Juifs, aux Européens
qu’aux lecteurs d’outre-mer, aux
adolescents qu’aux hommes d’âge mur
? Comment évoquer en quelques lignes
la marque indélébile que ce livre
imprima dans les esprits, les débats
qu’il provoqua dans la presse
(durant plus de six mois), et les
premières expressions du « devoir de
mémoire » qui lui furent associées ?
Comment faire comprendre qu’en 1959
la littérature du génocide était
encore en gestation, que le procès
Eichmann n’avait pas encore eu lieu,
que les musées et les départements
universitaires d’études de la Shoah
n’existaient pas, et que
Schwarz-Bart avait suscité une prise
de conscience internationale à
laquelle seul le succès de librairie
du Journal d’Anne Frank (1950)
pourrait être comparé ?
Rares sont ceux qui se souviennent
aujourd’hui du bouleversement des
téléspectateurs de la chaîne unique
de télévision française après le
passage du futur lauréat du Goncourt
dans les incontournables émissions
de Pierre Dumayet : Lectures pour
tous et Cinq colonnes à la une
(octobre et décembre 1959).
À l’époque, l’historien de la
littérature Pierre de Boisdeffre
annonçait : «Le dernier des Justes
pourrait bien être le plus grand
roman français paru depuis La Peste
d’Albert Camus » (Bulletin
bibliographique de l’Éducation
nationale n° 33, 19 /11/59).
Certes, André Schwarz-Bart n’était
pas totalement tombé dans l’oubli.
Le 22 septembre dernier, une semaine
avant sa mort, il avait été promu
officier dans l’ordre des Arts et
des Lettres par le ministre de la
Culture, Renaud Donnedieu de Vabres,
en visite en Martinique et en
Guadeloupe, qui décernait à son
épouse antillaise, l’écrivain Simone
Schwarz-Bart, le grade de
commandeur. Mais sa dernière grande
joie lui a certainement été procurée
un mois plus tôt par leur fils
Jacques, saxophoniste de jazz établi
à New York, qui en éditant, fin
août, l’album Soné ka la mariant le
jazz et le gwo ka (tambour
guadeloupéen), fit une participation
remarquée au Festival « Jazz à la
Villette ». Tout comme l’avait
réjoui la naissance du fils de
Bernard, leur autre fils, dont il
avait pu choisir le prénom : Élie.
L’homme qui s’est éteint le samedi
30 septembre à Pointe-à-Pitre, en
Guadeloupe, des suites d’une
intervention de chirurgie cardiaque,
n’est pas mort en exil. Il avait
délibérément choisi de partager
l’existence du peuple noir et
mulâtre, car l’expérience de la
souffrance et de la persécution
l’avait ouvert à celles des esclaves
noirs déportés d’Afrique, asservis
et déshumanisés par l’Occident.
Pourtant, il se disait partout
étranger, même si, après avoir vécu
au Sénégal, en Suisse et à Paris, il
gardait toujours gravés au fond de
ses yeux pétillants d’intelligence
et d’humour les souvenirs du
quartier juif du Pontiffroy, sur les
bords de la Moselle.
C’est là, dans le Metz
d’avant-guerre, qu’il avait vu le
jour le 23 mai 1928, sous le nom
d’Abraham Szwarcbart. Issu d’une
famille d’origine polonaise, sa
langue maternelle était le yiddish.
Privé d’école par les péripéties de
la guerre, il avait dû conquérir le
français de haute lutte. Il avait
été brûlé à jamais par la
déportation en 1942 de ses parents,
de deux de ses frères et d’une
grand-tante.
André Schwarz-Bart parlait rarement
de sa période communiste, de sa
lutte dans la résistance et dans
l’armée française. Mais on savait
qu’il avait été ouvrier, éducateur,
étudiant et écrivain autodidacte.
Ses premiers essais, il les avait
publiés en 1953 dans la revue des
étudiants juifs, Kadimah. Dès cette
époque, il envisageait de transmuter
en oeuvre littéraire le terrible
événement qui avait changé sa vie et
celle de tant de jeunes Juifs qu’il
fréquentait à l’époque, ce désastre
qu’on n’appelait pas encore la Shoah
mais que l’on comparait au massacre
d’un troupeau de moutons qui se
seraient laissés conduire à
l’abattoir. Il voulait expliquer à
ses contemporains que l’héroïsme des
combattants du Ghetto de Varsovie et
des soldats juifs de Palestine
n’était pas supérieur à l’héroïsme
spirituel des générations de Juifs
qui avaient subi des persécutions
sans cesse renaissantes et dont un
petit reste avait toujours survécu.
En décembre 1956, il publiait dans
La revue du FSJU (qui, le mois
suivant, changeait de nom pour
s’appeler L’Arche), sous le titre «
La légende des Justes », des
extraits d’un futur roman nommé «La
biographie d’Ernie Lévy». Il y
montrait la dignité d’un peuple sans
terre et sans armée qui, soumis à
l’oppression, refusait d’adopter les
armes et la violence de ses
bourreaux. Conscient de son audace
dans le choix de ses héros, à
contre-courant du climat des années
50, André Schwarz-Bart faisait
précéder son récit d’un
avertissement qu’il devait
reprendre, sans en changer une
ligne, trois ans plus tard, dans
L’Express, peu après l’attribution
du Goncourt (1) :«On me demande
pourquoi un roman juif, et pourquoi
ce roman-ci, qui s’achève sur la fin
du héros et l’anéantissement de son
monde. Il me semble que ce n’est ni
par manque d’un sujet plus
séduisant, ni par goût de la
tristesse et de la mort. (…)
Je n’ai pas cherché (mon) héros
parmi les révoltés du ghetto de
Varsovie, ni parmi les résistants
qui furent, eux aussi, la terrible
exception. Je l’ai préféré désarmé
de coeur, se gardant naïf devant le
mal, et tel que furent nos lointains
ascendants. Ce type de héros n’est
pas spectaculaire. On le conteste
volontiers aujourd’hui au nom d’une
humanité plus martiale. Il est
convenu que le mot de ghetto se
prononce avec une pointe de mépris.
On voudrait que mille ans d’histoire
juive ne soit que la chronique
dérisoire des victimes et de leurs
bourreaux. Soucieux de l’avenir ou
exaltés, nous avons désappris de
respecter notre passé. Mais
l’histoire juive, me semble-t-il,
est plus qu’une simple addition de
victimes, et il s’y manifeste une
grandeur jusque dans les destins les
plus ordinaires. C’est pourquoi je
désire montrer un Juif de la vieille
race, désarmé et sans haine, et qui
pourtant soit homme, véritablement,
selon une tradition aujourd’hui
presque éteinte.»
Le texte publié dans L’Arche en
décembre 1956 appartenait à la
seconde mouture d’un livre qui
allait connaître encore bien des
métamorphoses. Quelques milliers de
pages plus tard, la cinquième
version du roman paraissait au Seuil
à l’automne 1959, grâce à la
perspicacité d’un attaché de presse,
Serge Montigny, qui avait remarqué
les extraits publiés en 1956 et
invité le jeune auteur à soumettre
son manuscrit au Seuil. L’Arche,
fière d’avoir été la première à
publier Schwarz-Bart, déclarait cet
été-là, sous la plume de son
critique littéraire, l’écrivain juif
Arnold Mandel (2) : «C’est un livre
marquant dans les annales de la
production romanesque, et plus
particulièrement dans le si friable
domaine de la littérature juive
française. Schwarz-Bart ne se
contente pas d’avoir du “talent”. Il
a profondément le sens du tragique
éternel et actuel du destin juif…
(Son livre) est une chronique et un
midrash de la geste d’Israël aux
calendes de Drancy, et encore une
eschatologie, une annonciation de ce
qui vient de se produire, et que les
gens ne comprennent pas en sorte
qu’il est besoin de prophètespoètes.
»
La dernière version du Dernier des
Justes est le résultat d’une lente
sécrétion organique qui a fondu en
une seule masse uniforme les
intentions, les thèmes, les tons et
les rythmes des versions
précédentes. Un lyrisme traversé
d’éclairs d’ironie voilée pour
rendre hommage, dans l’esprit de la
littérature yiddish, à une
communauté hassidique dont il ne
reste qu’une tombe de nuages. Puis
une ironie cinglante, dans l’esprit
des satires voltairiennes, pour
fustiger la bonne conscience de la
civilisation occidentale, blanche et
pieusement chrétienne, conquérante
et paternaliste – une ironie mâtinée
d’humour noir et macabre, pour
échapper à l’auto-apitoiement.
Enfin, une narration linéaire qui
épouse une architecture savante et
pourtant invisible, bien que la
première phrase du roman serve
d’indice : « Nos yeux reçoivent la
lumière d’étoiles mortes ».
Pour comprendre comment Auschwitz a
été rendu possible, il faut plonger
dans l’histoire passée pour y
déceler les signes avant-coureurs de
cet événement en apparence sans
précédent. On retrouvera donc en fil
de trame les événements historiques
qui, depuis les croisades, ont
accompagné les poussées
d’antisémitisme en Occident,
sous-tendues par une politique de
discrimination, d’humiliation et de
massacres. Le fil de chaîne est
constitué par la réaction
spirituelle des communautés juives
cherchant à donner à leurs
souffrances une valeur mystique et
rédemptrice, même si le doute et
l’incroyance s’installent.
Le dessin apparent dans le tissu
romanesque est l’histoire d’une
famille juive, les Lévy, qui,
balayés par le vent des persécutions
et des expulsions, errent à travers
l’Europe et dont un membre incarne,
à chaque génération, le destin
collectif. Le génie de Schwarz-Bart
est d’avoir fait de ces personnages
emblématiques et exemplaires des
êtres de chair et de sang, grâce à
une documentation solide qui l’a
conduit à dépouiller le fonds juif
de la bibliothèque Sainte-Geneviève
et de toute autre bibliothèque dont
il pouvait disposer. De surcroît, il
a su marier divers niveaux de
lecture qui font des Lévy des héros
du Kiddoush Hashem (des «martyrs»)
mais aussi des guides spirituels,
investis malgré eux des pouvoirs
accordés aux généalogies de Tsadikim
(les Justes de la tradition
hassidique).
Ce rôle culmine dans une version
très personnelle d’une légende
talmudique : il existe, à chaque
génération, trente-six Justes qui
permettent au monde de subsister.
Schwarz-Bart imagine que les Lévy
ont reçu héréditairement l’étrange
privilège de susciter à chaque
génération l’un de ces Lamed-vav
(ou, comme il les appelle en yiddish
: Lamed-waf). Le premier de ces
Lamed-waf serait Yom Tov Lévy de
York, mort en martyr le 11 mars 1185
lors d’un massacre suscité par un
évêque anglais ; le dernier, notre
contemporain Ernie Lévy, déporté à
Drancy puis à Auschwitz, disparaît
dans un four crématoire après avoir
(comme Janusz Korczak) raconté des
histoires consolantes aux enfants
massés autour de lui dans le wagon
plombé. Si chaque épisode a sa
source dans un chapitre authentique
de l’histoire juive, leur
transposition littéraire unifie,
condense et magnifie le rôle des
héros du roman, les Justes, qui
recueillent la souffrance de leurs
frères pour l’offrir à Dieu, comme
dans la légende traditionnelle de la
Coupe des Larmes.
Le mélange subtil d’histoire, de
légende et de recomposition
littéraire en a gêné plus d’un,
incapables d’accepter le « contrat »
romanesque. Devenu malgré lui le
porte-parole du peuple juif et des
victimes de l’univers
concentrationnaire, Schwarz-Bart
s’est vu dénier ce rôle par certains
Juifs qui se disaient les porteurs
authentiques de la tradition et les
vrais « témoins ».
La polémique suscitée autour du
roman et de son interprétation du
rôle de la souffrance dans la
spiritualité juive a conduit des
chrétiens à voir dans «Le dernier
des Justes» un roman christique dont
seul le Christ aurait été absent.
Les sionistes et les associations
d’anciens combattants ont aussi cru
devoir attaquer le caractère «
exemplaire » du roman, qui ne
comporte pas de héros résistants et
combattants par suite du parti pris
de Schwarz-Bart de valoriser la
non-violence des communautés de la
diaspora. Projeté malgré lui sous
les projecteurs, et tenu de rendre
des comptes, Schwarz-Bart fut
profondément blessé et dépassé par
le procès qu’on lui faisait,
stupéfait surtout par les attaques
des siens. Il partit se réfugier au
Sénégal, au fin fond de la jungle,
le plus loin possible des salons
littéraires du Tout-Paris.
Les années passèrent. André
Schwarz-Bart, qui avait épousé en
1961 Simone, une jeune étudiante
guadeloupéenne rencontrée en 1956,
fignolait un nouveau roman, ou
plutôt un cycle romanesque qui
devait couvrir sept volumes, La
mulâtresse Solitude. Le premier
tome, paru en 1967, Un plat de porc
aux bananes vertes (cosigné avec
Simone Schwarz-Bart), fut un
demi-échec. On ne reconnaissait pas
le style du chantre de la
civilisation juive dans les
descriptions réalistes et peu
glorieuses d’un hospice parisien où
se meurt une vieille guadeloupéenne,
Mariotte, ni dans l’association du
patois créole et d’un français
littéraire. La blessure de
l’écrivain, mal cicatrisée, s’ouvrit
à nouveau.
Heureusement, c’est ce moment que
choisit l’État d’Israël pour
réconcilier Schwarz-Bart avec
lui-même en lui décernant le 30 mars
1967 le Prix de Jérusalem pour la
Liberté de l’Homme dans la Société.
Le jury proclamait : «Au combat pour
la justification de son propre
peuple, il ajoute le souci des
autres races opprimées, de tous ceux
qui souffrent injustement aux mains
de leurs frères dénaturés. La
libération et la restauration de la
dignité de l’homme noir ne lui
paraissent pas moins impératives que
le salut du peuple juif. Au nom de
tous les hommes en proie à
l’exclusion, au mépris, aux tortures
du corps et de l’esprit, s’élève la
voix dure, indignée, mais aussi
pleine de compassion et d’humour
triste, du romancier du Dernier des
Justes et de La mulâtresse
Solitude.»
On mesure mal l’importance
qu’accorda Schwarz-Bart à cette
reconnaissance par les siens du
double message qu’il s’était évertué
à marteler. Pourtant, l’accueil
presque indifférent réservé au tome
qu’il livra en 1972 (signé de lui
seul) et qui s’avérait pourtant un
véritable bijou littéraire, La
mulâtresse Solitude, acheva de le
conforter dans sa décision de ne
plus publier et de quitter l’Europe
pour s’installer définitivement en
Guadeloupe. Récemment, quelques
jours avant son soixante-quinzième
anniversaire (en mai 2003), il me
confiait dans un café de
Saint-Germain-des-Prés avoir fait
fausse route en essayant de parler
au nom d’un autre peuple et de
rendre un son juste. Et pourtant,
quelle amertume dans cette
confidence : il se réjouissait
d’avoir ramené à la vie une héroïne
guadeloupéenne dont il ne restait
que trois lignes dans un récit et à
laquelle il avait donné une telle
épaisseur que les enfants des écoles
de Guadeloupe interprètent avec
fierté, chaque année, une pièce
tirée de son roman. Mais il se
désolait que personne n’ait décelé
l’architecture complexe de son
texte. Il croyait, me disait-il,
avoir écrit un livre « réversible »,
qui, comme un vêtement qu’on
retourne, pouvait se lire des deux
côtés à la fois : un côté noir et un
côté juif.
Déjà, dans le «Plat de porc», il
avait donné des pistes au lecteur,
que personne n’avait relevées. Cette
incompréhension l’avait conforté
dans son refus de publier… mais pas
d’écrire.
Ce jour-là, il m’avait parlé de son
dernier projet, Un chant de vie, un
livre en gestation destiné au
lecteur de la jeune génération pour
lui redonner de l’espoir. Il
semblait avoir définitivement
abandonné les tomes très avancés du
cycle de la Mulâtresse, dont celui
où le frère d’Ernie, Moritz,
survivant de la dynastie des Lévy,
rencontrait la petite-fille de
Mariotte.
Quant à l’État d’Israël, il lui
gardait son amour, accroché à la
radio et aux bulletins d’Internet et
toujours prêt à le défendre. Mais
pour lui le sionisme (qu’il
revendiquait) s’arrêtait à cette
identification et à cette solidarité
de tous les instants. Il était venu,
presque incognito, partager le
destin des habitants du pays durant
la période d’angoisse de mai et de
juin 1967, puis durant la guerre de
Kippour. Il refusait, par contre, de
s’associer à certaines attitudes
triomphalistes ou anti-diasporiques
qui caractérisent divers courants en
Israël. Il se sentait
essentiellement Juif en exil, Juif
de nulle part, un Juif ayant perdu
son peuple, un éternel étranger.
A-t-il su que l’Institut Yad Vashem
de Jérusalem avait choisi, pour
clore son circuit sur les camps de
concentration, le «Kaddish» révolté
qui conclut Le dernier des Justes («
Et loué. Auschwitz. Soit. Maïdanek.
L’Éternel. Treblinka. Et loué… »),
et que ce «Kaddish» est inscrit en
lettres géantes sur un mur de son
nouveau musée inauguré en 2005 ?
Il n’est pas étonnant que le père
d’Ernie Lévy ait choisi de ne pas
avoir de cercueil et de ne laisser
de son passage sur terre que des
livres, des proches et des amis qui
le pleurent. Mais s’il n’a pas
détruit ses manuscrits inédits, et
si certains devaient être publiés un
jour, il se peut que l’on découvre
que Schwarz-Bart n’était pas l’homme
d’un seul livre mais l’un des plus
grands écrivains du siècle dernier,
l’un des pionniers de la littérature
de la Shoah et de la littérature
d’expression universelle.
1. André Schwarz-Bart, Revue du FSJU,
décembre 1956, et L’Express,
10/12/59.
2. Arnold Mandel, L’Arche n°32-33,
août-septembre 1959.
Références
bibliographiques
A. OEuvres d’André Schwarz-Bart
- Le dernier des Justes, Seuil, 1959
; Livre de Poche, 1968.
- Un plat de porc aux bananes vertes
(avec Simone Schwarz-Bart), Seuil,
1967.
- La mulâtresse Solitude, Seuil,
1972 ; Livre de Poche, 1974 ;
Collection Points roman, 1983 ;
Collection Points, 1996.
- Hommage à la femme noire (essai :
six tomes, avec Simone
Schwarz-Bart), Éditions Consulaires,
1989.
B. Études sur « Le dernier des
Justes »
- Joë Friedemann : « “Le dernier des
Justes”, d’André Schwarz-Bart : de
l’humour au ricanement des abîmes»,
in Les Lettres romanes, XLII, 1-2,
Université catholique de Louvain
1988.
- Francine Kaufmann : «Le dernier
des Justes, d’André Schwarz-Bart :
genèse, structure, signification»,
doctorat de troisième cycle en
littérature française sous la
direction du professeur Guy Michaud,
Université de Paris X-Nanterre, mai
1976.
- Francine Kaufmann, Pour relire “Le
dernier des Justes” - Réflexions sur
la Shoa, Méridiens-Klincksieck,
1986.
- Francine Kaufmann : « La genèse du
Dernier des Justes d’André
Schwarz-Bart » Revue des Études
juives, CXLII (1-2), 1983.
- Francine Kaufmann : « Un pionnier
de la littérature de la Shoah : “Le
dernier des Justes” d’André
Schwarz-Bart », YOD, Paris III,
n°25, 1987.
- Francine Kaufmann : « Entretien
avec André Schwarz-Bart », Pardès,
n° 6, 1987.
- Francine Kaufmann : « La naissance
d’un discours littéraire juif autour
de la Shoa en France et en Israël »,
Pardès n°9-10, 1989.
- Francine Kaufmann : « Les enjeux
de la polémique autour du premier
best-seller français de la
littérature de la Shoah », Revue
d’Histoire de la Shoah, n°176,
sept.-décembre 2002.
- Patricia Koseleff : «Réception
critique du Dernier des Justes
d’André Schwarz-Bart, un récit du
génocide, en 1959», mémoire de
maîtrise de l’Université de Paris
III-Sorbonne nouvelle, 1993.
- Malka Marcovich : «La dernière
rumeur du Juste», mémoire du diplôme
de l’École des Hautes études en
sciences sociales, sous la direction
du professeur Pierre Nora, 1986.
ENCADRÉ
« Un des plus grands regrets de ma
vie »
Extrait d’une interview d’André
Schwarz-Bart parue dans Le Nouvel
Observateur, le 8 février 1967.
Les Juifs, autant que les autres
minorités et groupes en difficulté,
doivent – à travers leur combat pour
l’existence – vouloir la justice
pour tous les hommes. Mais il ne
faut pas que leur lutte pour la
justice se fasse pour le bien de
tous les autres sauf de celui du
groupe auquel ils appartiennent.
Cela ne s’est jamais vu dans
l’histoire du monde. Et pourtant,
depuis cinquante ans, c’est
exactement ce que l’on exige des
révolutionnaires juifs. Qu’ils
s’immolent, qu’ils se coupent les
veines, mais que chaque fois,
toujours, ils
se placent aux côtés de leur
agresseur éventuel. L’attitude des
progressistes juifs par rapport à
Israël est la honte et l’amertume de
l’histoire du peuple juif. Un des
plus grands regrets de ma vie, c’est
précisément en 1947, au nom de la
prétendue vraie solution du problème
juif, dans le socialisme, de n’avoir
pas pris ma place parmi les
combattants d’Israël, alors que j’ai
su combattre pour la France, contre
les Allemands. Cela veut dire
clairement que j’étais de l’autre
côté.
ENCADRÉ
Juifs et Antillais : une découverte
réciproque
En février 1967, L’Arche faisait la
couverture de son cent-vingtième
numéro avec un portrait d’André
Schwarz-Bart et de sa femme Simone.
Ce numéro contenait un long
entretien avec les époux
Schwarz-Bart, présenté en ces termes
par Michel Salomon, rédacteur en
chef de L’Arche, dans son éditorial
: « Les heures que j’ai passées à
Lausanne avec André et Simone
Schwarz-Bart compteront dans mon
existence. Ce couple tranquille et
fervent, qui entend construire à la
fois une vie et une oeuvre portant
un défi au racisme – cette maladie
encore si aiguë de notre temps – a
quelque chose de profondément
émouvant.»
Voici des extraits de l’interview
croisée d’André et Simone
Schwarz-Bart.
André Schwarz-Bart : Depuis les
années 50-51, j’ai été amené à avoir
des rapports non superficiels avec
des Antillais. Au départ, il y eut
une amitié découlant d’une rencontre
; mais j’ai eu aussi des amis
yougoslaves ou vietnamiens, et ces
rencontres sont restées
individuelles, elles n’ont pas
dépassé le cadre de l’individu que
j’avais devant moi. Alors que, dès
les premières rencontres que j’ai
eues avec des Antillais, il s’est
passé quelque chose de différent.
Outre la sympathie pour l’individu,
j’ai été aussitôt intéressé par le
monde dont il provenait et par toute
l’histoire humaine que
représentaient ces amis avec
lesquels j’étais en contact. […]
Lorsque je me suis trouvé en face de
gens qui portaient sur leurs épaules
une expérience dont on peut dire,
sans vouloir établir de corrélation
précise, qu’elle est similaire à la
nôtre, cette souffrance les modelant
encore aujourd’hui, j’ai éprouvé un
sentiment de fraternité que je
n’avais jamais ressenti auparavant
vis-à-vis des non-Juifs.
Simone Schwarz-Bart : Tout d’abord
aux Antilles, je ne savais pas ce
que c’était qu’un Juif. Je croyais
que les Juifs étaient un peuple de
la Bible qui avait existé dans les
temps très lointains, et je ne
m’imaginais pas qu’il y avait encore
des Juifs aujourd’hui. À Paris, au
lycée Jules-Ferry, où j’ai fait ma
philo, j’ai rencontré une jeune
fille juive qui fut d’ailleurs ma
seule amie durant cette période. On
a eu tout de suite des points
communs, elle m’a parlé de la
déportation de sa famille, et cela
m’a ouvert tout un horizon parce que
je croyais, avant, que seuls les
noirs étaient des boucs émissaires,
qu’ils représentaient le pire, et je
ne pouvais comprendre que des Juifs,
qui étaient des blancs, soient
considérés comme des gens
inférieurs. […]
J’ai compris que les hommes
pouvaient humilier d’autres hommes
blancs ou noirs, que c’était dans la
nature de l’homme, les noirs n’ayant
pas l’exclusivité d’une certaine
hostilité.