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Amitav Ghosh : " La question de la diaspora est fascinante "

 

 

Pour le romancier établi de longue date à New York, la littérature indienne contemporaine séduit parce qu'elle " n'a pas peur des émotions "

Amitav Ghosh écrit tous les jours, neuf mois durant, dans son studio de Brooklyn. Mais, précise-t-il à la première occasion, il ne se définit pas comme un écrivain de la " diaspora ". Né à Calcutta en 1956, dans une famille de la moyenne bourgeoisie, Ghosh est de huit ans le cadet de Salman Rushdie, et il se sent pourtant d'une tout autre génération. Nul besoin, pour lui, de se frayer un chemin, de figurer en éclaireur d'une pléiade exotique et balbutiante. Sa génération est l'une des plus prolixes et des plus célébrées de la littérature mondiale contemporaine. Ghosh en a le coeur net. L'Inde sera le théâtre de la comédie humaine du XXIe siècle, le creuset littéraire de l'après-postmodernisme.

Comment devient-on romancier, lorsqu'on a été anthropologue ?

A douze ans, je rêvais d'être romancier, mais mon petit doigt me conseillait de me taire. A Calcutta, l'option " carrière littéraire " n'existait pas. Il fallait être déjanté pour dire qu'on voulait " écrire ". C'était impensable de gagner sa vie en écrivant ! Je me suis donc résigné au journalisme, puis j'ai obtenu une bourse pour aller à Oxford, étudier l'anthropologie. En vérité, l'anthropologie s'est avérée fondamentale pour mon devenir d'écrivain. J'ai appris à écouter, à observer, à découvrir un univers entier dans le plus petit des villages égyptiens.

Vous êtes plus jeune que Salman Rushdie. Pensez-vous que Les Enfants de minuit, paru en 1981, ait ouvert la voie à la littérature indienne dans le monde ?

Oui, c'est un roman très important, parce qu'il a soudain fait comprendre aux écrivains indiens qu'il y avait un marché dans le monde pour leur littérature. C'était une idée tout à fait neuve, comme si un lectorat jusqu'ici inconnu de nous s'était mis à nous prêter l'oreille... Mais plus encore que Rushdie, je pense que c'est V. S. Naipaul qui nous a ouvert les voies du monde.

Son point de vue anti-occidental ?

Ou peut-être " alter-occidental ". C'était un grand voyageur, Naipaul. Il ne se limitait pas à Trinidad, son " pays ". Et moi, je me disais que j'avais beaucoup de chance, car, primo, contrairement à Naipaul, je venais d'un grand pays qui avait de plus en plus confiance en lui-même, et secundo, je mûrissais dans un monde bien plus ouvert, plus libre, grouillant de possibilités.

Est-ce le sort de l'écrivain indien, à l'époque des études postcoloniales, de s'intéresser à la question de son identité ?

L'écrivain qui fréquente les universités américaines, oui, est habitué à ne penser à sa littérature qu'en termes d'identité, ce qui est réducteur, et assez agaçant.

Mais ces départements d'études " postcoloniales " ont contribué à l'émergence de la littérature indienne, justement...

C'est vrai. Quand j'ai commencé à écrire, il y a vingt ans, les critiques étaient, aux mieux, magnanimes ! Nous étions si marginaux. C'est cela qui aujourd'hui a changé, grâce, notamment, à Gayatri Spivak, à Homi Bhabha et bien d'autres encore. Ils ont révolutionné les termes du débat en nous rendant à notre autonomie, à notre légitimité.

Quelle est la ligne rouge dans votre travail d'écrivain ?

Je suis comme un peintre figuratif. Je veux voir le monde, le connaître, le dessiner. C'est la seule chose qui me donne un réel plaisir... même lorsque mon sujet est tragique, ou grotesque. J'aime la comédie humaine. Et seul le roman vous permet cette complétude dans la représentation, dans toutes les nuances du discours.

Vos romans sont des contes langoureux et colorés, qui semblent posséder chacun des milliers de personnages. Sont-ils aussi des allégories politiques ?

Oui. Toute écriture importante émane d'un engagement passionné avec le monde. Y compris chez quelqu'un comme Proust : son engagement dans l'affaire Dreyfus fut, à mon sens, central dans tout ce qu'il entreprit littérairement. Il en va de même pour l'Inde : il y a toujours dans nos romans une forte dimension mythographique, une dimension de " conte ", mais le politique est là, à chaque étape du chemin. Et cela fait partie de l'" indianité ", si tant est qu'elle existe. Il suffit de grandir en Inde pour que la moitié de toutes vos conversations soient politiques !

Vous habitez depuis plus de vingt ans à New York. Y a-t-il un hiatus entre ceux qui écrivent de l'extérieur de l'Inde, comme vous, et ceux qui écrivent de l'intérieur ?

La question de la diaspora est fascinante. Moi, je suis un cas étrange, car j'ai grandi en Inde, j'habite en Amérique, et je rentre - le plus souvent possible - en Inde. Donc je m'absente du pays natal de temps à autre, mais la trajectoire de ma vie est, au fond, beaucoup plus celle d'un écrivain errant que celle d'un écrivain de la diaspora. Et c'est cela qui me permet, je crois, d'observer cette diaspora comme on observe un papillon sous un microscope.

Cette diaspora renvoie-t-elle, dans un complexe jeu de miroirs, à un inévitable " comment peut-on être indien " ?

Probablement. Je me rends compte que la chose la plus intéressante de l'" indianité " est justement que l'Inde ne tient pas tout entière en une même place. Et cela est crucial ! C'est même, je crois, la voie du futur pour bien des civilisations. L'Inde, la Chine, l'Angleterre, la France. L'Etat-nation remplacé par de vastes essaims diasporiques. Aujourd'hui, je dirais même que ce sont les pays les plus attachés à cette idée d'Etat-nation qui sont les plus provinciaux - comme les Etats-Unis, par exemple. Pour moi, une des choses les plus curieuses, les plus excitantes, c'est qu'il y a vingt ans, si un Indien était invité à une conférence en Europe ou en Amérique, il ne repérait qu'un seul visage indien dans toute la salle. Les Indiens s'en fichaient pas mal, des écrivains indiens, ils ne se sentaient pas du tout concernés. Mais maintenant, je repère 60 % à 70 % de diasporiques !

La distinction entre Indien et " diasporique " tient-elle d'ailleurs toujours ?

Je ne crois pas. Elle est de plus en plus ténue. Elle s'estompe, surtout dans le domaine de la production culturelle. Presque tous les grands films produits à Bollywood sont adressés à la diaspora. Mais surtout, ils sont produits par la diaspora. Il y a vingt ans, l'Inde exportait vers sa diaspora. Aujourd'hui, c'est la diaspora qui exporte vers l'Inde, et cela détermine la manière dont les produits culturels sont façonnés.

Votre langue semble sans cesse enrichie par d'autres langues, le bengali, le sanskrit, mais aussi le persan. Est-ce un procédé conscient ?

Absolument. Je connais ces langues, et je suis en contact permanent avec les autres écrivains bengalis. Et, comment dire, la voix de la narration bengalie, c'est quelque chose d'inexplicable. C'est une voix chaleureuse et chatoyante. Une voix très intime qui vous invite à entrer tout doucement dans l'histoire. Et à chaque fois que je me sens coincé dans mon travail, j'essaie d'écouter cette voix.

Quelle place donnez-vous à la littérature indienne dans le monde ?

La première. Je regarde mes contemporains et, très honnêtement, je crois qu'il serait difficile de nommer un groupe d'écrivains qui soit plus productif et plus stimulant. On me demande souvent pourquoi les gens s'intéressent tant à la littérature indienne à travers le monde. Je dirais : nous n'avons pas peur de parler des émotions, des passions humaines. Voilà ce qu'il manque au roman américain de nos jours. Toute cette ironie, ces acrobaties, ce bric-à-brac postmoderne, quel ennui ! Je ne les lis même plus.

Revenons-en à l'Inde : y a-t-il un hiatus entre ceux qui écrivent dans les langues indiennes et ceux qui choisissent l'anglais ?

Par le passé oui, mais voici encore un développement étonnant : grâce à la croissance de l'économie indienne, trois ou quatre très grandes maisons d'édition ont commencé d'importants programmes de traduction. Donc, si vous allez dans une libraire indienne aujourd'hui, les livres qui sont collés aux miens sont souvent des livres écrits en bengali, et vous ne feriez pas la différence.

Se vendent-ils ?

Enormément !

Quelle est leur force ?

Les langues, les histoires - les leurs comme la mienne ! L'influence de l'Inde sur le monde est toujours passée par les histoires. Nous ne sommes pas obsédés par la " race " ou le post- modernisme. Nous sommes des caméléons, être indien ne veut rien dire. Tout est vrai, et son contraire... Tout est histoire.

L'écriture indienne est-elle désormais libre du spectre de la colonisation ?

Au XVIIIe siècle, l'Inde et la Chine contrôlaient 50 % du commerce mondial, contre 0,2 % à la fin de l'époque coloniale ! Mais très bientôt elles retrouveront le contrôle de ces 50 %. Nous commençons à peine à nous éveiller de la longue nuit de cette expérience coloniale. Et les Indiens ont enfin trouvé une écriture - composite, extraordinairement polyphonique - qui n'est, je crois, plus vraiment contaminée par le paradigme colonial. La littérature indienne va de l'avant !

propos recueillis par Lila Azam Zanganeh

 

1956 : Naissance à Calcutta.

1982 : Doctorat d'anthropologie sociale à Oxford. Entreprend un voyage de recherche en Egypte.

1986 : Parution de son premier roman, Les Feux du Bengale (Seuil, Prix Médicis étranger, 1990).

1988 : Publie Lignes d'ombre (Seuil), pour lequel il remporte le Sahitya Akademi Award, le Goncourt indien. Part aux Etats-Unis, où il épousera une Américaine.

1992 : Un infidèle en Egypte, premier livre d'essais sur son expérience égyptienne.

1996 : Publie son troisième roman, Le Chromosome de Calcutta (qui ressort en poche chez Points Seuil).

2000 : Le Palais des miroirs, Grand Prix de la fiction des Frankfurt International e-Book Awards en 2001.

2002 : The Imam and the Indian, second livre d'essais sur son expérience égyptienne.

2004 : Le Pays des marées (Robert Laffont), récit fictif sur l'irruption d'un tsunami dans un archipel du Sud-Est asiatique, publié avant le tsunami de l'hiver 2004.

 

© Le Monde 23/04/07