| |
 |
|
--__- |
Alioune Diop. (Présence
africaine / Communauté africaine de
culture.)
|
Alioune
Diop, pensée noire
Expo. Dakar rend hommage au fondateur de la
revue «Présence africaine», creuset de
l’émancipation.
Par VINCENT NOCE Envoyé spécial à Dakar
Alioune Diop.
Présence africaine Université Cheikh Anta
Diop, bibliothèque centrale, Dakar
(Sénégal). Jusqu’au 26 juin.
Tôt le matin, des centaines d’étudiants,
sagement rangés en file, attendent une place
en bibliothèque. Au cœur du campus de Dakar,
ils vont trouver, jusqu’à fin juin, une
manifestation inattendue : une exposition
consacrée à la revue Présence africaine, qui
fut le creuset de l’émancipation noire à
travers le monde.
La Fondation Total, qui a entièrement pris
en charge cette opération (lire ci-dessous),
a choisi la plus grande université d’Afrique
pour reprendre un hommage au fondateur de la
revue, Alioune Diop (1910-1980), monté par
le musée du Quai-Branly. La Fondation a
aussi fait venir des chercheurs d’Afrique,
de France et des Etats-Unis, pour un
colloque sur la situation de l’édition dans
le continent. Ou faut-il dire :
l’effondrement ?
Pitoyable. Rares sont les présidents comme
Senghor au Sénégal (pilier de Présence
africaine) ou Konaré au Mali, qui portent un
intérêt aux politiques culturelles. C’est un
des drames de ces pays, où la communauté
internationale a investi dans des campagnes
massives d’alphabétisation, dont une partie
se perd dans les sables dès lors que l’accès
à la lecture est si rare et difficile.
L’Afrique francophone est encore plus
démunie. C’est la première exposition
qu’accueille Dakar depuis plus de cinquante
ans. Le musée, bâti par Senghor, a fermé de
longue date. L’état de l’université est
pitoyable. Aucun représentant du
gouvernement n’a assisté à la cérémonie
d’ouverture. La réussite de l’exposition est
d’autant plus notable.
Bénéficiant d’un espace plus vaste et d’un
décor plus dynamique qu’à Paris, elle met en
exergue le rôle crucial joué par Alioune
Diop dans une aventure, qui, sans lui,
aurait pu vite tourner court. Dissimulant
une forte détermination derrière une
élégance jamais démentie, cet intellectuel a
créé la revue au Quartier latin en 1947. La
«revendication nègre» faisait difficilement
son chemin depuis les débuts du siècle.
Artistes et militants revendiquaient un
qualificatif alors largement répandu : «Nous
sommes des Nègres, nous ne sommes pas des
gens de couleur ! Qui a dit que les Blancs
n’avaient pas de couleur ?» proclamait un
libelle américain.
Diop a su cristalliser cette prise de
conscience, en créant une structure
revue-librairie-maison d’édition, lesquelles
existent toujours. Il les a ouvertes à
toutes les nationalités et toutes les
tendances, des chrétiens aux marxistes. Et
jusqu’à la violence d’un Paul Nizan. Loin
d’être tues, ces oppositions trouvaient un
écho dans ses publications. «Cette revue ne
se place sous l’obédience d’aucune
idéologie, philosophie, et politique… Elle
veut s’ouvrir à tous les hommes de bonne
volonté», proclamait le premier Présence
africaine. Elle s’appuyait sur deux
personnalités très contrastées, Léopold
Senghor, député à l’Assemblée nationale, et
Aimé Césaire, fondateur du parti communiste
martiniquais.
Diop s’est lui aussi lié à la communauté
intellectuelle parisienne. L’ethnologue et
écrivain Michel Leiris joua un rôle discret
mais essentiel, et ce n’est pas un hasard si
la plupart des pièces exposées à Dakar
proviennent de ses archives. Sartre, Gide,
Camus, Mounier, Levi-Strauss ou Mauriac, aux
côtés du leader noir américain Richard
Wright, ont formé une barrière de protection
contre la répression (trois numéros de
Présence africaine furent censurés, dont
l’un dénonçant la torture dans la guerre
d’Algérie). Diop avait aussi besoin de leur
appui financier.
Rôles. Plus fondamentalement, par le
dialogue ainsi nourri, il a tenu le
mouvement à l’écart d’un radicalisme racial,
qui aurait pu être dévastateur. Alioune Diop
fit du verbe l’arme de la libération.
Affiché à Dakar, le sommaire du premier
numéro en dit long sur cette répartition des
rôles. Une première partie est composée
d’études africanistes signés Monod, Griaule,
Naville ou Balandier, tous des intellectuels
blancs. Kahnweiler allait écrire un article
sur l’art nègre et le cubisme, Ratton un
numéro spécial sur l’art africain. Les
essais se succédaient sur la peinture de Lam
ou la linguistique ouolof, les écrits de
Sartre étaient commentés, et bien souvent
critiqués. La seconde partie, purement
littéraire, était composée de poèmes ou
nouvelles écrits par des noirs. Là, Césaire,
Senghor, tous deux poètes, ou le romancier
Chester Himes, frayaient leur chemin. Dans
cette partie d’échecs, ils volaient sa
langue à l’adversaire. En 1956, Diop réussit
à organiser à la Sorbonne le premier congrès
mondial des artistes et écrivains noirs, qui
est resté comme le sommet culturel de
l’anticolonialisme et de l’antiracisme. Deux
ans plus tard, il récidivait à Rome, pour un
congrès beaucoup plus sérieux, les
participants entendant s’engager dans la
nouvelle ère des indépendances africaines,
qui allaient conduire au naufrage que l’on
sait.