Abolir
l'esclavage
Il se
sera écoulé soixante années
entre la fondation de la
Société des amis des Noirs,
en 1788, et l'abolition
définitive de l'esclavage
dans les colonies
françaises, par un décret du
27 avril 1848. Six décennies
marquées par une première
abolition, en 1794, le
sanglant rétablissement de
l'esclavage par Bonaparte,
en 1802, la perte d'Haïti,
et une interminable lutte,
avant la victoire, aux
premières heures de la IIe
République.
Si cette grande cause
humanitaire n'a jamais
suscité un engouement public
comparable aux grandes
mobilisations
anglo-saxonnes, le mouvement
abolitionniste en France a
eu pour lui d'être
successivement porté par
deux figures admirables,
l'abbé Grégoire et Victor
Schoelcher, dont
reparaissent, à la faveur
des commémorations
officielles, des écrits sur
l'esclavage.
De la traite et de
l'esclavage des Noirs,
de l'abbé Henri Grégoire
(1750-1831), est la
réédition d'un ouvrage paru
en 1815, alors que le
Congrès de Vienne, tout en
affirmant que la traite
était " repoussée par les
principes de la justice
naturelle ", venait d'en
autoriser la poursuite pour
cinq années supplémentaires.
Dans un prêche enflammé,
l'ecclésiastique dénonce
l'horreur morale du système
esclavagiste (" Malheur à
l'homme dont la fortune est
cimentée par les larmes de
ses semblables "), et
s'indigne des protestations
de bonne foi des planteurs :
" Notre intérêt, disent
les colons, n'est-il pas de
ménager nos esclaves ? Les
charretiers de Paris
tiennent précisément le même
langage en parlant de leurs
chevaux. "
S'il reprend les mêmes
arguments que son aîné,
Victor Schoelcher
(1804-1893), qui est allé
aux Antilles et a pu
observer la situation dans
les plantations, y ajoute
des exemples concrets de
l'arbitraire colonial. Le
volume réédité par la
collection " Quadrige "
permet de suivre pas à pas
son combat, y compris dans
les compromis qu'il est prêt
à faire avec les planteurs,
pour que triomphe
l'abolition. Ainsi, on ne le
verra jamais contester le
principe d'une indemnisation
des esclavagistes, qui
choque tellement
aujourd'hui.
Plus pragmatique, décidé
à en finir avec le "
préjugé de couleur ", il
s'attache à décrire le
quotidien des opprimés, la
barbarie des châtiments, la
justice bafouée. Pourtant,
dans sa prose, les esclaves
restent muets, lointains,
comme exclus du débat par
lequel on va leur accorder
l'émancipation. Jamais on ne
recueille leur parole. Comme
si même les plus grands amis
des Noirs restaient
prisonniers de la terrible
barrière raciale qui coupe
en deux les sociétés
coloniales.
Jérôme Gautheret
De la traite et de
l'esclavage des noirs de
l'abbé Grégoire
Présenté par Aimé
Césaire,
Arléa " poche ", 72 p., 7
¤.
Victor Schoelcher
Esclavage et colonisation
Introduction d'Aimé Césaire
et préface de Jean-Michel
Chaumont, PUF " Quadrige ",
236 p., 15 ¤.