
27/04/06
Vous
avez été le président
de la République du Sénégal
après avoir exercé les
fonctions de premier ministre auprès
de Léopold Sédar Senghor,
fondateur de la francophonie. Où
avez-vous appris le français
?
Je
suis natif de Saint-Louis, à
l'époque une des quatre communes
françaises du Sénégal.
J'ai baigné là, dans
les années 1930, dans une atmosphère
où on parlait le français
à tous les coins de rue. Mon
premier contact avec l'école
française - une école
primaire - a eu lieu en octobre 1942.
Il n'a pas cessé. Je suis entré
à l'université de Dakar
en 1955, à l'époque
une antenne de l'université
de Bordeaux. Nous étions 300
étudiants venant de huit pays
de l'Afrique de l'Ouest. Depuis, l'enseignement
en français s'est massifié
sur tout le continent.
Pourquoi
l'enseignement dans l'Afrique francophone
ne se fait-il pas dans une langue
locale comme souvent dans les pays
de l'Afrique anglophone ?
Léopold
Senghor, lorsqu'il était président
du Sénégal, a demandé
que l'on transcrive les six langues
parlées au Sénégal,
dont le wolof, la plus répandue.
L'usage de ces six langues figure
dans la Constitution sénégalaise.
Avec le français, qui est la
langue officielle du pays. Mais le
problème de l'Afrique francophone,
c'est que l'usage du français
est considéré comme
un ascenseur social alors qu'il est
prouvé qu'une première
scolarisation dans la langue maternelle
de l'enfant favorise son potentiel
intellectuel. Mais rien n'y fait.
En Afrique, l'apprentissage du français
dès l'enfance est considéré
comme un accès à la
modernité.
N'aurait-on
pu faire du wolof la langue d'unification
nationale, plutôt que le français
?
J'ai
toujours refusé. Ce n'est pas
parce que le wolof est parlé
par tout le monde que l'on doit signer
l'arrêt de mort des autres langues,
le sérère ou la mandingue,
par exemple.
Pourquoi
vous engagez-vous tant dans la francophonie
?
La
francophonie, c'est à dire
le français plus les langues
partenaires, a créé
des espaces de solidarité,
de partage. C'est la francophonie
qui, à l'Unesco, a mené
le combat de la diversité culturelle
- et l'a gagné, dans les délais
impartis, à la surprise générale,
en s'alliant d'autres blocs linguistiques
: hispanophones, lusophones... Evidemment,
les Etats-Unis se sont inscrits contre,
mais Israël également,
ce que je regrette. La culture est
au premier rang des exportations américaines,
et le lobby hollywoodien est extrêmement
puissant.
La
langue anglaise ne se répand-t-elle
pas dans toute l'Afrique, même
dans les états francophones
?
Il
est vrai que l'anglais gagne du terrain,
mais pas au détriment du français
- il y a plus de locuteurs français
aujourd'hui en Afrique qu'à
l'époque des indépendances,
au début des années
1960. Mais l'honnête homme du
XXIe siècle ne sera-t-il celui
qui possède d'abord sa langue
maternelle, puis deux autres langues,
dont l'anglais, comme langues d'échange
universel ? En tout cas, la demande
de français, y compris dans
les pays africains non francophones,
est inférieure à l'offre.
C'est vrai de l'Ile Maurice comme
de l'Ethiopie, d'où je reviens.
En Asie, la Thaïlande a demandé
de devenir pays observateur au sein
de l'Organisation internationale de
la francophonie (OIF).
Pourquoi
ces demandes ?
Parce
que la francophonie, ce n'est pas
seulement une langue, mais aussi des
valeurs, des concepts à partager,
une tradition juridique ou médicale,
par exemple, tout ce qui a fait la
force de votre civilisation. Le combat
pour la langue va bien au-delà
de la langue. Il n'y a dans la francophonie
aucune volonté hégémonique.
Elle repose seulement sur une communauté
d'idées. Par exemple que la
mondialisation peut être une
bonne chose si elle est créatrice
de richesses à partager de
manière équitable. Il
ne s'agit donc pas, pour la francophonie,
de mettre sur pied je ne sais quelle
politique d'influence, mais de défendre
des valeurs universelles.
La
difficulté croissante pour
les étudiants étrangers
d'obtenir des visas pour venir en
France n'est-elle pas un frein à
la francophonie ?
Sans
aucun doute. Si les étudiants
ne peuvent pas venir en France pour
étudier, ils iront se former
ailleurs, notamment dans les pays
anglophones.
Certains
voient dans la francophonie une survivance
obsolète du colonialisme
Je
vous rappelle seulement que le combat
pour la francophonie, vue comme une
sorte de Commonwealth à la
française, est né à
l'initiative du président Senghor
et a longtemps reçu un accueil
mitigé de la part du personnel
politique français - à
commencer par le général
de Gaulle ou Georges Pompidou.
Le
premier sommet de la francophonie
n'a eu lieu qu'en 1986 avec François
Mitterrand. Aujourd'hui, la France
a rejoint le combat lancé par
un sénégalais. Mais
il est évident que la francophonie
n'a pas à être portée
par le seul peuple français.
Pourquoi
les élites françaises
semblent-elles peu motivées
pour défendre ce concept ?
Sans
doute ne sentent-elles pas assez l'importance
de ce combat. Certains vivent dans
une sorte de bulle : ils ne se sentent
pas en danger comme le ressentent
leurs homologues québécois.
D'autres considèrent que la
défense du français
est un enjeu perdu : pour eux l'anglais
est la langue de la mondialisation
et du commerce international, devant
qui on ne peut que s'incliner.
C'est
la réaction d'Ernest-Antoine
Seillière, président
du patronat européen, qui s'est
exprimé en anglais pour critiquer
le protectionnisme ce qui a provoqué
le départ justifié de
Jacques Chirac, le jeudi 23 mars,
au Conseil europén, à
Bruxelles. Certains estiment que cette
défense a des relents nationalistes.
Il n'en est rien. Le français
ne vous appartient plus. Nous l'avons
en partage - il a plus de 180 millions
de locuteurs, de 87 pays différents,
et 780 millions de francophiles entendent
la défendre.
Propos
recueillis par Véronique Mortaigne
et Emmanuel de Roux