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L'enfer reste interdit aux moins de 16 ans

 

Illustration de Katsukawa Shunshô pour les " Hyaku bobo-gatari " (" contes des cent cons "). BNF/CABINET DES ESTAMPES

La Bibliothèque nationale de France expose son département de livres et d'images érotiques

 

Enfer n'existe pas. Pouvez vous dissiper. " Le télégramme, signé André Gide, avait été adressé à François Mauriac, quelques jours après la mort de l'auteur de Corydon. Si l'enfer n'existe plus dans l'au-delà, il est toujours présent ici-bas : la Bibliothèque nationale de France le montre, en une exposition qui fera date. Sous-titrée " Eros au secret ", elle présente son département le plus sulfureux. Car, à l'heure du porno à la télévision et sur le Net, l'" enfer " de la BN traîne toujours une aura scandaleuse : la manifestation n'est-elle pas interdite aux moins de 16 ans ? Une mesure suffisamment rare pour être soulignée.

Pourquoi avoir mis en oeuvre un tel projet ? " Parce que cet enfer nourrit tous les fantasmes. On le voit comme une sorte de pénitencier de la censure ou, à l'opposé, comme un boudoir galant, un lieu clos où serait conservé, à l'abri des regards, l'obscène et le licencieux, explique Marie-Françoise Quignard, l'une des commissaires de l'exposition. Or l'enfer de la BN, ce n'est ni un boudoir ni une prison, mais une cote attribuée à un volume conservé dans la réserve des livres rares. "

L'enfer est né au XIXe siècle. La première mention d'un livre portant la mention " Enfer ", suivie d'un numéro, date de 1844.

" Cette décision n'est pas le fait du pouvoir politique, mais sans doute des bibliothécaires, précise Mme Quignard. Peut-être parce la BN de l'époque était devenue un lieu de lecture publique et que, le puritanisme aidant, on voulait éviter de mettre certains livres "osés" entre toutes les mains. Pour avoir accès à ces ouvrages, il fallait que la demande passe devant un comité consultatif. " Pour nourrir cet enfer, il ne faut pas compter sur le dépôt légal : les publications qu'on y garde sont presque toujours clandestines, et souvent imprimées à l'étranger. Ce sont les saisies qui facilitent la constitution de ce fonds, riche de 620 livres en 1876, et qui compte aujourd'hui près de 2 000 références.

En 1969, quelques mois après Mai 68, l'enfer de la BN avait été liquidé et les titres " licencieux " intégrés aux collections ordinaires. En revanche, une cote - 8o Y2 90000 - avait été ouverte pour la " basse pornographie ", qui disparaîtra à son tour. " Pour des raisons pratiques et la nécessité de mieux classer les livres érotiques, on a rouvert l'enfer en 1983, mais les difficultés de communication n'existent plus ", explique la commissaire de l'exposition. Mieux, les principales pièces de l'enfer quittent la clandestinité pour se montrer au grand jour.

Dans un décor rose et rouge, les vitrines, surmontées de couronnes de livres, exposent donc le sexe en majesté et dans tous ses états, de préférence masculin, surdimensionné et turgescent. Mais les femmes, victimes ou dominatrices, sont loin d'être oubliées. Ici, presque toutes les images sont associées au livre et à la littérature. Les plus anciennes remontent au XVIe siècle - l'imprimerie n'a pas cent ans - comme les innombrables variantes des Amours des dieux, souvent accompagnées des textes de l'Arétin, le poète ami de Titien. Les plus récentes datent d'hier. Au jour dit, de Pierre Bourgeade, illustré de photographies de Joël Leick, qui porte la cote Enfer 2018, a été imprimé en 2000.

Mais l'exposition de la BN n'est pas une simple juxtaposition d'oeuvres érotiques plaisantes ou humoristiques, naïves ou graveleuses, anonymes ou signées de noms illustres - Félicien Rops, Hokusai, Masson, Bellmer ou Cocteau. C'est aussi un moment d'histoire littéraire et sociale qui est raconté en trois épisodes.

La première partie est placée sous le signe du personnage de roman. Au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, l'auteur, menacé d'emprisonnement pour atteinte aux bonnes moeurs si son identité est dévoilée, écrit sous pseudonyme. Le héros, qui est souvent une héroïne, tient donc la première place. Dom Bougre, Félicia, Fanny, et surtout Thérèse (Thérèse philosophe, du marquis d'Argens), qui ne perd sa virginité et n'atteint au plaisir qu'après avoir dévoré une bibliothèque érotique, en sont les personnages emblématiques. " La langue des auteurs est souvent de qualité, indique Marie-Françoise Quignard. Il peut s'agir de romans d'éducation ou de pamphlets anticléricaux. Même blasphématoire, l'humour est toujours présent. " Avec Sade et le XVIIIe siècle finissant, on quitte le registre de la pure jouissance pour celui de la gravité et de la cruauté. L'humour tourne au noir.

En matière d'érotisme, le siècle suivant appartient aux éditeurs, clandestins, bien sûr. La demande est forte, la censure beaucoup plus sévère. La Belgique devient une terre d'accueil pour les " libraires licencieux ". Auguste Poulet-Malassis, qui publia Les Fleurs du mal, s'exile à Bruxelles pour mieux diffuser Les Epaves, les poèmes de Baudelaire condamnés par la justice française. L'apparition de la photographie ouvre aux images érotiques un autre champ - infini.

La troisième partie de l'exposition, le XXe siècle, est consacrée aux auteurs. Ils sortent du bois et publient sous leur nom ou sous des pseudonymes transparents pour les amateurs : Apollinaire et ses Onze Mille Verges, Pierre Louÿs et Trois filles de leur mère, Aragon et Le Con d'Irène, Georges Bataille et Histoire de l'oeil, Jean Genet et Querelle de Brest. C'est l'époque des derniers combats menés par les tribunaux. Même si Bernard Noël (Le Château de cène, 1969) et Pierre Guyotat (Eden, Eden, Eden, 1970) voient encore leurs livres saisis ou interdits à la vente aux mineurs, il s'agit de réactions d'arrière-garde. Et Sade, publié en livre de poche, entre dans la " Bibliothèque de la Pléiade ". L'enfer ne sent plus le soufre, il est imprimé sur papier bible.

Emmanuel de Roux

" L'Enfer de la Bibliothèque. Eros au secret ",

Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris-13e. Tél. : 01-53-79-59-59. Du mardi au samedi de 10 heures à 19 heures, le dimanche de 13 heures à 19 heures. Du 4 décembre au 2 mars 2008. De 5 ¤ à 7 ¤. Catalogue sous la direction de Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, BNF, 464 p., 150 ill., 38 ¤.

 

© Le Monde 04-XII-07

 

Le sexe, le sexe, le sexe...
 

C'est l'Enfer !

La Bibliothèque nationale de France ouvre au public son Enfer, où sont rassemblés depuis 1830 les livres et les images «contraires aux bonnes moeurs». Jacques Drillon, qui n'est plus mineur, a pu la visiter
source : Le Nouvel Observateur le 06/12/2007



 

 

Qu'est-ce que l'Enfer ? C'est une cote. Une manière de répertorier à la Bibliothèque royale, puis nationale, les «livres condamnés, poursuivis, contraires aux bonnes moeurs», disent Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, commissaires de l'exposition. «Les bibliothèques
connaissant une fréquentation en hausse, il a paru nécessaire de les séparer des autres.»
Tout cela s'est passé sous Louis-Philippe. Qu'en faisait-on, avant ? «On les mettait avec les autres. Des ouvrages sont entrés dès le XVIIe. Lorsqu'on a publié le premier catalogue, en 1750, les romans étaient classés par genres. Une rubrique, à la fin, était réservée aux ouvrages licencieux.» A l'époque, 24. Il y a peu de livres illustrés avant le XVIIIe : on était tenu de rêver. Les images sont conservées au département des Estampes (voir encadré).

Les livres licencieux étaient souvent condamnés, donc détruits; le genre romanesque n'était pas noble, le roman érotique était le dernier des romans : c'est dire que la Bibliothèque ne faisait guère d'effort pour en posséder. Le dépôt légal date de 1537, certes, mais ces ouvrages sont alors publiés sous le manteau, sans nom d'éditeur ni d'auteur; ils lui échappent donc. Les saisies révolutionnaires massives, qui ont frappé les nobles, les émigrés, le clergé, permettent de récupérer des millions de livres (dont ceux-là) qui constituent le fonds des bibliothèques de tout le pays. Dès le XIXe, ceux qui arrivent ont été donnés à la BN, ou saisis par la police ou les douanes.

Qui a créé l'Enfer ? Ce n'est pas le roi, ce : n'est pas l'Etat, c'est la Bibliothèque nationale elle-même, de son propre chef. II s'agissait à la fois de conserver et de mettre à' l'écart les livres licencieux. «Mais pas, pour la police, de protéger le patrimoine ! Les livres interdits qui avaient échappé à la destruction) étaient stockés dans les commissariats, les greffes de tribunaux, au ministère, où ils faisaient l'objet de trafics multiples, de partages, de revente - on les cédait parfois aux libraires mêmes qu'on avait saisis... Il faut attendre 1850 pour que le souci patrimonial commence à occuper la police et la justice.» L'Enfer a été créé en même temps que la Réserve des livres rares, laquelle fut alimentée par les saisies révolutionnaires, et qui devaient être protégés, donc mis à l'écart, comme les ouvrages licencieux. Les bibliothécaires sont alors très partagés, entre le souci de conservation de ces 876 horreurs et le sort de leur âme. De même, on voyait à la fois ces ouvrages condamnés comme des objets sans aucune valeur, des sous-livres, ou alors au contraire comme des pièces de collection fort précieuses. D'ailleurs Joseph Naudet, directeur de la BN à l'époque de la création de l'Enfer, parle de «livres fort mauvais, mais quelquefois très précieux pour les bibliophiles». Entre 1913 et 1969, 850 ouvrages sont ajoutés au catalogue.


Et pourquoi ce nom d'Enfer ? En Allemagne, on parle d'«armoire aux poisons», mais en Italie on a conservé ce même terme (en français s'il vous plaît, malgré la supériorité que les sonnets de l'Arétin confèrent à ce pays en matière de cochonnerie écrite). Tout simplement parce qu'on désignait ainsi l'endroit, dans les couvents du XVIIe, où l'on conservait les livres interdits, en général hérétiques, sous cette cote. «Nous l'avons repris. Ces livres étaient pourtant conservés souvent dans les combles, près du ciel...» L'Enfer de la BN ne conserve pas les ouvrages hérétiques ou politiquement dangereux. Le sexe, le sexe, le sexe, uniquement.


L'Enfer est donc une cote plus qu'un lieu, même si les ouvrages fichés, décrits dans les catalogues, cotés «Enfer», sont remisés dans un endroit unique, autrefois des placards, des armoires. Aujourd'hui, ils sont dans un magasin où mille autres livres les côtoient sans honte.

Pour y avoir accès, il fallait rédiger une requête spéciale. Avoir de très, très bonnes raisons. Inattaquables, scientifiques ! Le désir de lire ne suffisait pas. Il fallait au moins attester des recherches linguistiques... L'administrateur puis un comité examinaient la demande, et la repoussaient la plupart du temps. Et cela jusqu'en 1977. «Déjà dans les années 1970, on commençait par renvoyer les lecteurs chez 10/18 ou chez Pauvert, où les ouvrages de l'Enfer étaient librement réédités. Si les lecteurs voulaient vraiment notre exemplaire, on leur conseillait d'attester des recherches en linguistique sur l'origine de «foutre» ou de «vit». Et cela passait.» L'étymologie est une science très libérale. Mais encore après la guerre, les bibliothécaires eux-mêmes n'y avaient accès qu'à la condition d'être des hommes ou des femmes mariées : pas de vierges en Enfer.


En 1913, Apollinaire, avec Louis Perceau et Fernand Fleuret, publie un catalogue de l'Enfer. Moins de 900 numéros. Travail de bibliophilie, de science et d'édition, puisque le poète publiait (et écrivait) des textes érotiques. Une tentative précédente avait avorté, que raconte Apollinaire. Un bibliophile, Yves Plessis, avait commencé le travail vers 1900. On lui apportait discrètement les ouvrages par piles de 10 ou 20, et il faisait ses fiches. Dénoncé par son collègue magasinier, le bibliothécaire qui le fournissait fut proprement savonné par le directeur, qui donna à Plessis l'autorisation de voir les ouvrages un par un, et sans prendre de notes... Découragé, il a renoncé à poursuivre : l'enfer, c'est les autres. A l'époque, certains livres se retrouvent sur les quais... Parfois ils disparaissent des rayons et reviennent à leur place, «après lecture».


En mai 68, il est interdit d'interdire - provisoirement. Si bien qu'en 69, coïncidence heureuse, on a fermé l'Enfer (tout cela est très symbolique) . Ses cotes étaient «mortes», mais leur consultation soumise aux mêmes conditions. Le désordre règne : la préparation de la grande exposition Apollinaire, cette année-là, montra que certains de ses livres étaient à l'Enfer. On ne pouvait donc les exposer. On tourna l'interdiction en les décotant. «On en a profité pour décoter les Verlaine
aussi.»
Paradoxe parmi d'autres : on cotait normalement une réédition de «Madame Edwarda» de Bataille, alors que l'originale était en Enfer. De même pour Sade, anarchiquement coté (exception faite pour «les Cent Vingt Journées de Sodome», toujours aussi infernalement traitées que pensées). En 1977, Pascal Pia, Satrape du Collège de Pataphysique, gaulliste érudit, dédicataire du «Mythe de Sisyphe», réalise un nouveau catalogue. Tout change alors. Depuis, la consultation des ouvrages cotés «Enfer» est soumise aux mêmes règles simples que ceux de la Réserve. Une recherche doit la justifier.


Mais officiellement l'Enfer était toujours clos... Il n'avait pas la cote. On ne le rouvre qu'en 1983, «pour des raisons pratiques», à la demande des chercheurs et des bibliothécaires. Il s'agissait d'harmoniser les cotations contradictoires et de profiter de la transparence du terme. Mais on n'y cote plus que «les ouvrages anciens, condamnés, qui ont une histoire, ou récents mais remarquables à un titre ou un autre». Ainsi la version originale de «Singular Pleasures» de Harry Mathews y est cotée, car l'Enfer est devenu bibliophilique; mais sa version française (POL) est dans la tour 4, accessible, et en librairie. Dûment coté, stocké en magasins «protégés», communiqué à une place spéciale de la salle de lecture, le tout-venant de la pornographie est aujourd'hui traité comme le reste de la production.


«Notre souci n'est pas seulement de montrer des documents comme cette gravure que Dali a réalisée en se masturbant, dit Marie-Françoise Quignard. Voyez cette tache.» Elle ajoute sans ciller : «C'est une intervention directe.» Elle poursuit : «Nous voulons aussi faire entendre cette langue, donner envie de la lire, car elle est souvent très belle.» Il s'agit donc naturellement d'une exposition très léchée. On applaudit à deux mains cette initiative, qui tend à faire connaître les livres qu'on ne lit que d'une.


«L'Enfer de la Bibliothèque, Eros au secret», site François-Mitterrand, jusqu'au 2 mars


2008. Rens. au 01-53-79-59-59;
www.bnf.fr/