« L’homme-femme/ Les mécanismes invisibles » : de la déconstruction…

— Par Roland Sabra —

Texte, mise en scène & interprétation : D’ de Kabal

Homme aux talents multiples D’ de Kabal est rappeur, comédien, dramaturge, metteur en scène, slameur, c’est à ces titres, et sans doute  à d’autres, qu’il présente « L’homme-femme/Les mécanismes invisibles » le deuxième volet de ce qui n’est encore pour le moment qu’un triptyque mais qui ne demande qu’à s’enrichir et qui se nomme « Fêlures ». Fêlures ? De quoi s’agit-il ? Le Larousse précise le sens littéraire du mot : « indice d’un désaccord encore léger » et donne un exemple. fissure : Il y a une fêlure dans le couple. » Si D’de Kabal reprend à son compte cette définition on va vite s’apercevoir qu’elle est bien en deçà du propos et que la « fente étroite traversant l’épaisseur d’un objet sans qu’il y ait fragmentation » va très vite conduire à rien moins qu’à un hymne à la déconstruction. Le terme n’est pas neutre. Il est emprunté à Heidegger par Derrida qui voulait ainsi traduire Destruktion et Abbau que le philosophe allemand utilise dans Être et temps et qui impliquent une idée de démolition, d’annihilation empêchant ainsi de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans l’édification du concept et/ou de la réalité qu’il tente de cerner. Celle à laquelle D’de Kabal s’attaque n’est autre que la masculinité ou plus précisément sa maladie infantile, juvénile adulte et sénile, ça peut durer toute une vie hélas, le virilisme. Il le dit dans son texte : « … Les hommes ont mis un certain nombre d’époques à construire un mythe, un mythe autour des devoirs des pères des pères des Pères de nos pères, et si tu regardes bien, ce mythe on le perpétue, sans même avoir la moindre preuve que ce qu’il énonce nous mène bien quelque part…. L’idée de la virilité : être fort, dissimuler sa sensibilité, taire ses douleurs et ses larmes, ne pas faire apparaître ses faiblesses… quelle est l’utilité de jouer une partition qui produit du son que notre oreille ne peut même pas entendre ? »

Profession-de-foi-spectacle, féministe dans son énoncé, à partir d’une instance d’énonciation relevant de la masculinité, la prestation pose crûment la question de savoir s’il est possible à un homme d’être féministe ou tout au moins  « masculine » comme le suggère avec malice D’de Kabal en clôture provisoire de sa prestation ?

La construction identitaire de tout un chacun relève d’identifications à des personnages de l’entourage indépendamment du sexe. L’enfant qui rentre de l’école maternelle et pour qui ce que « mécresse » à dit est absolue vérité s’identifie à la source de cette parole. L’identité de l’adulte est en partie le résultat de ces identifications multiples à des personnages, à des rôles qui font échos pour l’enfant, pour l’adolescent et même plus tard encore. Au delà du genre, construction sociale, il y a des personnages plus ou moins masculin ou féminin ayant des relations, des échanges avec des personnages de sexe différent, « hérérosexués » donc, et avec des personnages de même sexe « homosexués ». L’identité se construit donc au carrefour des identifications masculines et féminines, et des types de relations entretenues qu’elles soient « hétérosexuées » ou « homosexuées », termes préférés à ceux d’hétérosexuel et homosexuel qui renvoient eux à un choix d’objet sexuel faisant oublier qu’il y a des hommes plutôt féminins qui aiment vraiment les femmes et que d’autres exhibant une masculinité démonstrative et ostentatoire n’aiment que les hommes. Maculinité et féminité sont des états aux frontières sans cesse recomposées, partagés à différents degrés par les hommes et par les femmes. Cela étant ce n’est pas vraiment sur cet aspect de construction identitaire qu’insiste D’de Kabal  mais plutôt sur celui des injonctions sociales à confondre genre et sexe qui conduisent à cette perversion qu’est le virilisme. « Cette masculinité [ pervertie, NDLR] fréquemment endossée comme une cuirasse, un trône, un sceptre. Cette masculinité qui continue de fabriquer des agresseurs, des violeurs.».

D’de Kabal use de tous ses registres, de la poésie urbaine, au chant en passant par la comédie, l’introspection et la dénonciation. Boite à sons, pupitre micro et amplis sur scène démultiplient les registres de la parole lancée comme un appel à l’aide, une invite au partage d’une réflexion en élaboration. Le texte avec de belles envolées par moment, plus terre à terre à d’autres est une force vivante, pas encore figée, prête à intégrer en son ventre tout ce dont elle peut se nourrir et sujette à toute acclimatation qui puisse la faire entendre sans pour autant la dévoyée. Torse nu, un peignoir autour de la taille, sortant d’un sauna, d’un vestiaire, il va progressivement s’habiller de vêtements masculins comme pour revêtir la défroque d’une identité qu’il s’est ingénié à démonter pièce par pièce. On échappe pas à ce que l’on dénonce quand bien même le ferait -on avec un certain talent qui néanmoins dans ce cas précis n’évite pas toujours les écueils du didactisme.

Mais pour autant, comme une fidélité « dérridienne » en acte, le chant à la déconstruction que l’artiste entame n’est en rien une méthode, ni un système philosophique, mais plutôt une pratique. A la fin du spectacle dans un échange avec le public il invite à participer à des « laboratoires de déconstruction » non-mixtes dans un premier temps puis mixtes dans un second temps qu’il anime avec une partenaire et qui vont se tenir jusqu’au début de mai à Tropiques-Atrium (0596 60 78 78). Participation libre et gratuite.

Bande annonce de « Fêlures »

https://vimeo.com/169995453