L'hommage d'Edouard Glissant

 

Aimé Césaire

 

La passion du poète
 

Césaire par gabourg

par Edouard Glissant

La route de Balata monte à travers la forêt primitive de Martinique jusqu’au Morne-Rouge et au delà vers les plateaux d’Ajoupa-Bouillon, du Lorrain et de Basse-Pointe, où le poète est né, et où l’on découvre et l’on éprouve « la grand’lèche hystérique de la mer. » Pas un ne sait ni ne peut dire à quel moment, sur cette route, vous quittez le sud du pays, ses clartés sèches, ses plages apprivoisées, ses légèretés soucieuses, pour entrer dans la demeure de ce nord de lourdes pluies, parfois de brumes, où les fruits, châtaignes et abricots ou mangues térébinthes, sont pesants et présents, et où l’on peut entendre d’au loin les conteurs et les batteurs de tambour. Chacun s’y plante sans doute dans ses enfances sans bouger, comme dans la boue rouge qui piète à l’assaut des mornes Pérou et Reculée.

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Aimé Césaire

Césaire ? Ma liberté
 

par Patrick Chamoiseau


Prix Goncourt 1992 pour son roman «Texaco», c'est un autre grand écrivain martiniquais qui dit ici sa dette à l'égard de l'immense poète disparu le 17 avril

  «Et puis ces détonations de bambous annonçant sans répit une nouvelle dont on ne saisit rien sur le coup sinon le coup au coeur que je ne connais que trop.»
Lorsque celui qui s'en va est une magnificence, ce n'est pas un abîme qui se creuse mais un sommet qui se dévoile. Confrontée à certaines existences, la mort n'est qu'un révélateur, et c'est sa seule victoire. Le silence de Césaire s'est soudain rempli du verbe de Césaire, de ses armes miraculeuses, de ses combats, de ses lucidités et de ses clairvoyances. De son amertume aussi. «Regarde basilic, le briseur de regard aujourd'hui te regarde.»
La mort n'est ici qu'une paupière brutale, écarquillée sur une splendeur qui ne frémit même pas. Soudain total, un monde se dégage des cécités du petit ordinaire de la vie. La mort n'est pas la seule à se voir désemparée en face d'une telle présence que l'absence renforce. C'est toute parole, toute célébration, toute explication, qui, à l'amorce même de leur profération, s'écroulent au dérisoire. Ici le seul avocat, le seul rempart contre les bêtises hostiles ou bienveillantes : c'est l'oeuvre. L'oeuvre dans son infinie clameur qui nous incline d'abord vers le silence. C'est ne rien savoir de l'oeuvre de Césaire que de la penser soucieuse d'être défendue, célébrée, avivée. Elle est là. Elle irrigue non seulement notre esprit, mais notre rapport au monde, mais les combats que nous menons, et dans lesquels nous recherchons encore la plus juste posture.

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Aimé Césaire

De Césaire à Glissant, état de l'insurrection poétique

Par Hubert Artus

Il y a un an, à l’occasion des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, un manifeste faisait du bruit: "Pour une littérature-monde" [1] contrait le concept un peu colonialiste de "francophonie". La disparition d’Aimé Césaire nous oblige à un état des lieux de l’insurrection poétique. A commencer par l’indispensable "Mondialité" d’Edouard Glissant.

Il y avait quelque chose d’incongru, pour un peu obscène, à entendre chaque jour le bulletin de santé d’Aimé Césaire. Cela durait depuis deux semaines. A ceux qui, nombreux et nombreuses dans la France du XXIe siècle, ne sauraient précisément qui il est, il conviendra de dire que si la notion de rupture a un sens politique et une place dans l’Histoire culturelle, elle le doit à des gens comme Césaire, Senghor, Glissant ou Chamoiseau. Si Césaire n’avait inventé le concept de "négritude", Glissant n’aurait assurément pu créer celui de "mondialité" comme une opposition humaniste à la mondialisation économique.

"La race de ceux qu’on opprime"

Aimé Césaire est donc un des créateurs de la "négritude". Un concept culturel et politique, en réaction à l’oppression du système colonial français de la première moitié du XXe siècle. L’idée de contrer le racisme intrinsèquement présent dans toute idéologie colonialiste en donnant une force à la souffrance du sang. De bâtir un humanisme actif, à destination de tous les opprimés de la planète. C’est le moment où Césaire déclare: "Je suis de la race de ceux qu’on opprime". A l’époque, c’est peu de dire que l’auteur de "Cahier d’un retour au pays natal" élargit non seulement la fiction francophone, mais aussi l’identité française.

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Aimé Césaire

«Nègre je suis, nègre je resterai»
 

 par Nathalie Levisalles

 

  Quelques jours avant d’être hospitalisé, Aimé Césaire faisait comme il avait fait chaque jour toutes ces dernières années. Après avoir passé la matinée à la mairie de Fort-de-France où il recevait tous ceux qui voulaient le rencontrer, des mères qui venaient lui présenter leurs enfants aux lycéens qui lui demandaient de l’aide pour un exposé, il mangeait un peu de riz, montait dans la voiture conduite par son chauffeur et partait se promener dans l’île.

L’écrivain Daniel Maximin, qui le connaît depuis près de quarante ans, a fait cette balade avec lui en décembre. Ils se sont arrêtés à l’endroit préféré d’Aimé Césaire, le sommet d’une colline d’où on voit, à droite, la mer des Caraïbes, à gauche, l’océan Atlantique. Ils se sont aussi arrêtés sous l’arbre préféré du poète, un énorme fromager dont les branches et le feuillage traversent la route. Dans un entretien avec Maximin, paru en 1982 dans la revue Présence africaine (1), Césaire raconte qu’il a toujours été fasciné par les arbres. «Le motif végétal est un motif qui est central chez moi, l’arbre est là. Il est partout, il m’inquiète, il m’intrigue, il me nourrit.»

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Aimé Césaire

Un poète politique : Aimé Césaire

Quels ont été vos sentiments, quelle a été votre impression quand vous avez quitté la Martinique pour venir terminer, en tant que boursier, vos études à Paris ?

Aimé Césaire. — Je n'ai pas du tout quitté la Martinique avec regret, j'étais très content de partir. Incontestablement, c'était une joie de secouer la poussière de mes sandales sur cette île où j'avais l'impression d'étouffer. Je ne me plaisais pas dans cette société étroite, mesquine ; et, aller en France, c'était pour moi un acte de libération.

— Est-ce qu’alors vous vous sentiez colonisé ?

— C’était confus ; je ne savais pas grand chose de ça. Existentiellement, je me sentais mal à l’aise ; j’étouffais dans cette île, dans cette société qui ne m’apportait rien et dont, très tôt, j’ai mesuré le vide. C’était très négatif. Je ne savais pas très bien pourquoi, d’ailleurs. C’était en arrivant en France que j’ai compris les motifs de ma non-satisfaction.

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Aimé Césaire

Les Césaire

La mémoire d'un peuple

par Marianne Payot

«Vous ferez un jour de la politique?» «Ah non, ça, jamais! Papa Aimé a assez donné.» La réponse claque, sans hésitation aucune, de la part d'Ina et de Michèle. Il est vrai qu'avec cinquante-six ans de mandat à la mairie de Fort-de-France et quarante-sept (de 1946 à 1993) à l'Assemblée nationale, Aimé Césaire a largement acquitté la quote-part républicaine de la famille. En revanche, le tribut césairien aux lettres et aux arts ne s'est pas interrompu avec le patriarche. Au contraire. Les six enfants d'Aimé et de Suzanne, dite «maman Suzy», ont tous choisi d'œuvrer dans le monde de l'esprit.

Le véritable gène familial est bien là, dans la création et non dans la politique. Et on accréditera volontiers la version selon laquelle Aimé est entré au Parti communiste par hasard, et est devenu, par surprise, maire de Fort-de-France en 1945. En fait, le credo absolu, chez les Césaire, est avant tout l'instruction. C'est maman Nini, la grand-mère d'Aimé, maîtresse femme du Lorrain, qui apprend à lire au futur poète. C'est papa Fernand, l'un des 12 enfants de Nini, arpenteur puis simple petit fonctionnaire, qui, avec sa femme Eléonore, couturière de son état, se serre la ceinture pour envoyer sa progéniture à l'école.

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Aimé Césaire

Habiter "le pan d'un grand désastre"

par Jeanne Wiltord,
psychiatre et psychanalyste

Jeanne Wiltord s'interroge sur la subversion des limites de la catégorie du national que réalise Aimé Césaire en habitant un lieu dans la langue où l'harmonie de celle-ci défaille et qui témoigne aussi d'un refus de ne pas céder sur son désir. Un texte que la psychanalyste adresse au grand public. A lire sans faute.

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Aimé Césaire

"et pour le reste
que le poème tourne bien ou mal sur l’huile de ses gonds
fous-t-en Depestre fous-t-en laisse dire Aragon"

Césaire

Par Suzanne RAVIS

  Le propos du docteur [...] s’inscrit dans une réflexion sur l’expérience subjective nouée vécue par des hommes instruits dans la langue française, mais nés dans une société anciennement esclavagiste privilégiant le "trait [...] visible" de "la couleur de la peau", où la langue des colonisés a été infériorisée : " ce projet de tout poète, libérer la langue de son usage habituel, comporte me semble-t-il", écrit l’auteur, " un enjeu subjectif singulier quand le poète écrit dans un champ culturel structuré par une dégradation du symbolique et dans lequel plus d’un siècle après l’abolition de l’esclavage, pour lui comme pour la grande majorité des descendants d’affranchis, la langue française n’est pas parlée dans les familles et est une langue apprise à l’école. L’exigence subjective éthique impose à ce poète d’aller à la rencontre du silence de la parole des ancêtres, en d’autres termes, comme l’écrira Césaire en 1982 dans Moi, Laminaire, d’habiter "le pan d’un grand désastre". Il ne s’agit pas alors de se couler dans des formes apprises, ni même d’y faire entrer ce qui, du patrimoine culturel ancestral, "peut s’intégrer avec harmonie à l’héritage prosodique français", comme le proposait R.Depestre dans sa lettre. L’article de J.Wiltord explique comment Aimé Césaire s’est employé à faire éclater à l’intérieur même de la langue le traumatisme historique ( il faut "nous servir du français en le pliant à nos exigences intérieures")

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Aimé Césaire

Une identité forgée dans le regard de l'autre

Nous, les Noirs de France

par Claude Askolovitch

  Ils ne sont pas seulement pauvres, ils sont noirs, et c'est pour ça qu'ils meurent. A l'été 2005 des immeubles vétustes flambent dans Paris, on ramasse les corps calcinés d'enfants africains de France. «Ce sont des Noirs qu'on entasse dans ces taudis et, s'ils crèvent, le pays les ignore, rage Rama Yade, huit mois plus tard. Plus personne ne pense à eux. On a dit qu'ils étaient squatters, polygames, que c'était de leur faute!» Colère intacte - et pourtant Rama va bien, belle et bourgeoise, et une place au coeur du pouvoir. Rama Yade, 29 ans, est la nouvelle secrétaire nationale à la francophonie de l'UMP, nommée par Nicolas Sarkozy au nom de la diversité. Bonne pioche. Rama joue l'affirmation identitaire dans des associations où poussent les élites des « minorités visibles » : «Tout marche au réseau et au piston.» Née au Sénégal, grandie à Colombes, elle dit qu'elle aurait pu être communiste, si elle n'avait pas rejoint l'UMP. «Quand j'étais petite, on profitait du Secours populaire.» Pas dupe d'elle-même et de son ascension : le « système » veut du Noir, une session de rattrapage pour République sclérosée. Certains en profiteront. Harry Roselmack à TF1, elle à l'UMP. Et pourquoi pas ? Elle a fait Sciences-Po, une brillante fonctionnaire. La considère-t-on ? Rama n'a jamais oublié cet enseignant qui s'étonnait qu'elle, l'Africaine, puisse si bien comprendre l'Allemagne et parler l'allemand... Rama est rassurante d'ambition joyeuse, et puis déconcertante, tant la colère remonte vite : «Quand va-t-on montrer l'Afrique autrement qu'en parlant du sida ou de la guerre? Ce qu'on dit sur nous est insupportable!»

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Aimé Césaire

Des informations sur le déroulement des cérémonies

 

Aimé Césaire

Nous avons tous un Césaire à raconter,

 par Patrice Louis

Il est extrêmement frappant de voir qu'en Martinique chacune et chacun a un Césaire à raconter. Son Césaire. Le grand homme, il est vrai, a de quoi nourrir diversement les uns et les autres : noir, poète, élu, humaniste. Il a, peu ou prou, accompagné tous ses compatriotes de son île natale.

La première image qui vient remonte à l'après-guerre. Pour la première fois, les femmes vont voter. Aimé Césaire, jeune professeur au lycée Schoelcher, se présente. Une "marchande", archétype du petit peuple, annonce fièrement : "Je vais voter pour la grammaire." Les liens se tissent solidement entre les Martiniquais et l'intellectuel, écrivain naissant issu de Normale sup, pétri de latin et de grec tout autant que convaincu de la richesse des civilisations africaines d'où viennent ses ancêtres asservis. Pendant un demi-siècle (maire de Fort-de-France cinquante-cinq ans, député quarante-huit ans), le héraut de la négritude a représenté son île. Il n'est guère d'autres terres au monde incarnées par un poète, sauf, précisément, le Sénégal, avec Léopold Sédar Senghor, cofondateur du concept avec l'Antillais.

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Aimé Césaire

Césaire ou les Antilles

 Par Lyonel Trouillot

lyoneltrouillot@lematinhaiti.com

 

Demander qu’un pays renonce à lutter pour son indépendance, c’est lui demander de consentir au suicide (Le rebelle, Et les chiens se taisaient !)
Aimé Césaire

Il est des hommes dont le rôle d’éveilleurs de consciences s’évalue à la lueur d’une large perspective historique. Aimé Césaire est de ceux-là. Et nous n’avons pas encore pris toute la mesure de la signification de son œuvre dans l’élancement de tant d’hommes de notre continent contre les forteresses qui étouffaient naguère les clameurs de nos peuples.
Mario de Andrade Poète brésilien

Je dis, c’est osé, que les Antilles ont deux grandes entrées dans l’histoire : la révolution haïtienne et l’œuvre d’Aimé Césaire. Les événements ne sont pas comparables : la prise au collet des États occidentaux et la prise à sa charge des grands principes de l’humanisme par un État nation né d’une victoire héroïque contre l’esclavage et le colonialisme, en même temps, d’un seul trait ; une œuvre littéraire (poésie, théâtre et essais) aujourd’hui saluée par tous, mais qui n’a pas toujours récolté le respect qu’elle mérite, on peut penser au Nobel que Césaire n’a pas reçu, on peut penser aux ouvrages sur la modernité littéraire en général et celle du surréalisme en particulier qui ont souvent fait l’économie de la mention de son travail. J’ose établir cette impropable correspondance car ce n’est pas un hasard si Césaire, homme-repère, a cherché un repère dans l’indépendance haïtienne. Sa Martinique, son rocher (il se disait laminaire, le laminaire étant une algue « revenant toujours à son rocher ») a marqué sa naissance à une géographie : La Caraïbe. Sa fascination pour Haïti a nourri son besoin d’un sens à cette géographie, une naissance des peuples des îles en tant que sujet de l’histoire.
 

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Aimé Césaire

Il était « le prototype de la dignité »

par Dominique Berthet

  André Breton disait de lui qu’il était « le prototype de la dignité », un « être de total accomplissement » et que sa parole était « belle comme l’oxygène naissant ». Le père du surréalisme avait immédiatement mesuré la personnalité péléenne d’Aimé Césaire, la portée de son message, les enjeux de ses revendications. Aimé Césaire fut l’un des plus grands poètes du XXe siècle. Il fut aussi un éveilleur des consciences, un grand esprit portant haut la juste parole émancipatrice, le légitime combat contre la domination et le colonialisme. Poète solaire, on retiendra aussi de lui qu’il fut un ardent et infatigable bâtisseur. Sachant qu’un peuple sans culture est un peuple sans avenir, il œuvra pour que la culture martiniquaise s’affirme et s’épanouisse. Sa parole et sa pensée ont franchi les frontières géographiques de son île pour s’étendre aux continents et concerner tous les peuples opprimés. Aimé Césaire s’est éteint, mais sa pensée flamboyante vibre encore et continuera à nous accompagner dans les luttes à venir pour la liberté et l’égalité.

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Aimé Césaire

Bélya pou Sézè : a lavi, a lanmò mais en CONSCIENCE ouverte

 

Heureusement, il a été vivant.
Il est mort.
Heureusement.

1635, pour nous en possessions françaises.

  Dès le commencement de notre Commencement, il y eut la crête de nos mornes. Nos mornes qui sont nos véritables refuges du refus. Il y eut les Mines qui mangeaient de la terre dans le seul but d’accéder au trépas qui leur permettrait le retour. De cette terre qui aujourd’hui nous échoit en dû, ils mangèrent pour dire leur refus. Il y eut les empoisonnements, les avortements, les incendies, les assemblées interdites tenues la nuit malgré tout, les Dieux camouflés par les rets créatifs, et tant d’insolences, d’impudences, de silences parlant, de tchip, de woy, de han, de mains sur les hanches, de bouches sur le côté, de coups de gros zyeux, de kalté coups de twazé. L’esprit qui conçoit, soit l’intellect, en éveil pour marquer l’insoumission.

Il y eut tant, tant et tant de ces manifestes de rébellion et de résistance, ces audaces qui sont en soi de vrais mornes, de véritables positionnements idéologiques, de véritables actes politiques.

Grâce à eux, et seuls, nous avons vaincu la mort car c’est elle et elle seule qui avait été envisagée pour nous en Amérique. Physique et psychique. Surtout psychique. Il fallait que meure l’âme nègre, qu’elle soit mortifiée par la phagocytose de tout autre. L’autre, isidan, ne sera jamais que le blanc. Le père Labat préconisait lui-même une méthode. Chers colons, entretenez-les le plus que possible et ils finiront par oublier leur patrie. Il faudrait les « dépayser » pour toujours, disait-il. Commencez par les déposséder de leur indice principal d’identité, ça leur apprendra. Ils n’oseront dire : « mon NOM est celui de mon père, il est tel » ; « JE SUIS, tel, telle ». Ni ce jour, ni demain. Ni eux, ni leurs enfants, surtout pas leurs enfants. L’oubli ne se soumet jamais à la mémoire. A tout jamais ils iront ainsi, voyez-vous : ‘esclaves à belles dents. Possession de Monsieur ‘ de’ Sigalonie.

Esclave très très bonne cuisinière. Bien meuble de Madame ‘de’ Lucy ».

Esclave obéissant au fouet, grande propension à la soumission. Acquêt inaliénable de Monsieur Hayot’.

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Aimé Césaire

Comment raison garder?

Lauriers
  par Georges MAUVOIS (junior)
 

  De nombreux hommages sont rendus à Aimé Césaire depuis l’annonce de son décès, le 16 avril 2008. Ces hommages nous paraissent légitimes. dans la mesure où ils manifestent toute la gratitude qu’éprouve notre peuple à l’égard d’un de ses fils les plus dévoués et les plus brillants. Car il s’agit de saluer le départ d’un fils. S’il est vrai qu’il fut un père aux yeux de nombreux compatriotes, il fut d’abord un fils, héritier d’une longue résistance dont les prémisses doivent être recherchés bien en amont de sa propre existence, à commencer par les cales puantes où se constituèrent les premiers éléments de notre devenir collectif.

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Aimé Césaire

Bien d’autres soufrières
Alain Foix

par Alain Foix


Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

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Aimé Césaire

Quand Bayrou retirait Césaire des programmes de français

Aimé Césaire, que tous les responsables politiques ont couvert de louanges lors de ses obsèques à Fort-de-France (Martinique), le 20 avril, sera-t-il un jour enseigné dans les lycées ? Le secrétaire d'Etat à l'outre-mer, Yves Jégo, doit rencontrer, début juin, Xavier Darcos, ministre de l'éducation nationale, pour examiner avec lui le moyen d'introduire dans les programmes du secondaire le poète de la négritude et pourfendeur du colonialisme. " C'est le plus bel hommage qu'on pourrait lui rendre ", déclare M. Jégo.

En réalité, Césaire a été très brièvement au programme de lettres des terminales L (littéraires). En 1994, parmi la liste d'oeuvres à étudier figuraient le Cahier d'un retour au pays natal et le Discours sur le colonialisme, les deux oeuvres les plus connues et les plus emblématiques de l'écrivain martiniquais. Ces textes auraient dû rester au programme pendant deux ans. Mais, dès l'année suivante, une note de service publiée au Bulletin officiel de l'éducation nationale du 27 juillet les faisait disparaître de la liste au profit des Yeux d'Elsa, d'Aragon.

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Aimé Césaire

Bien d’autres soufrières

par Alain Foix



Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

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Rimèt Sézè pa ta'y

par Serge Restog

  Jòdijou, adan lanné dé mil la, nou pé di, i ni anchay bagay ki chanjé atè isi Matinik. Nou ka chonjé toujou, lè moun té ka di, Sézè ka matjé tout lo pawòl li a, men jan isi pa ka konprann an patat adan tousa i ka di a. Sa nou pé di jòdi-a, sé ki sé pawòl-tala pa vré ankò. Nou wè épi dé koko zié-nou, adan kartié. Nou tann épi zorèy-nou adan konmin, anchay koté nou alé Matinik, moun ki ka li, moun ki ka résité, moun ki ka bokanté pawòl, moun ki ka jwé, moun ka ki chanté, moun ki ka dansé anlè pawòl Sézè. Tousa ka fè nou di épi tout fòs gòj-nou, épi tout fòs bouch-nou, Sézè sé an matjè ki adan gou pèp-la.

Sézè sé an matjè ki andidan pèp-la, i ka palé di pèp-la, i ka palé ba pèp-la. Gran moun, jenn moun vini ka résité pawòl Sézè, ka résité sa anlè bout dwèt-yo, san yo ni piès papiyé matjé. Sé moun-tala ka di, nou kontan pawòl-poézi Sézè a.

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Aimé Césaire

Il est vivant !

L'île retenait son souffle. Chaque apparition suspendait le mouvement de la vie, comme pour retenir dans l'instant ce que nous ne voulions pas voir s'éloigner. Tant d'énergie, tant de force, tant de puissance, dans ce corps si mince et si fragile, mais surtout tant de reconnaissance, tant de gratitude, tant d'amour pour celui qui pour la première fois avait permis à son peuple de dire " JE", de parler à la première personne. Au commencement était le verbe. Il était donc poète. Poète fondamental. Et nègre tout autant. Enseveli déjà de son vivant sous les éloges, le cerne aujourd'hui la canonisation et l'enferme dans un mausolée de dithyrambes, au risque celer la gerbe de son geste libérateur. Mais ce n'est que sa dépouille que l'on met en terre en ce jour. Il est vivant! Dans nos cœurs, dans le regard droit et profond de celui qui lève la tête, dans le quotidien de nos dires, dans la nuit de nos sommeils, dans le salut que nous adressons à l'autre, dans l'obole au mendiant, dans la reconnaissance de notre égale condition, dans la possibilité même de l'échange et de la parole, dans le morceau de pain revendiqué, dans le chant clair de la rivière, dans le vieillard tombé du lit qui se redresse, dans la pierre qui berce le chemin, dans le balisier sucré par le vent,  dans le premier cri de l'enfant qui dit non, dans ... , dans..

Il est en nous.

A l'appel de son nom  il répond : Présent!

R.S.

 

Aimé Césaire

Ecouter un extrait audio   d'un discours d'ouverture du Festival de Fort de France prononcé par Césaire lui même.

 

Aimé Césaire

Consulter la longue, mais incomplète liste des hommages rendus à Aimé Césaire, ceux des grands de ce monde et ceux des anonymes, ceux de la glèbe, tous ceux- là dont il était si proche.

 

Aimé Césaire

Eléments de biographie

Aimé Césaire

  Compagnon de Léopold Sédar Senghor, célébré par Jean-Paul Sartre, Michel Leiris, André Breton, le grand poète de la « négritude » fut également, pendant plus d’un demi-siècle, la principale figure politique martiniquaise

Fou de sa langue, de Rimbaud,de Breton, enfant caraïbe de Shakespeare et Brecht, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique), député de la Martinique de 1945 à 1993, proche de De Gaulle et de Mitterrand, maire de Fort-de- France de 1945 à 2001, conseiller général à deux reprises (1945-1949 ; 1955-1970), Aimé Césaire, hospitalisé mercredi 8 avril 2008, est mort le 17 avril à Fort-de-France. Il était âgé de 94 ans.

Le 23 mars 1964, face à De Gaulle en visite en Martinique : « On ne pourra pas éluder davantage un problème qui obsède notre jeunesse, le problème de la refonte de nos institutions pour qu’elles soient plus respectueuses de notre particularisme, plus souples et plus démocratiques. » Il aura ainsi admonesté tous les présidents de la République d’une voix nette, timbrée, en porte parole de son peuple et de son devenir. C’est cette parole, politique et poétique, qui impressionne le plus dans un corps sûr et si timide.

 Un poète s’écoute à ses titres : Cahier d’un retour au pays natal (1939), Les Armes miraculeuses (1948), Soleil cou coupé (1948), Corps perdu (1949), Ferrements (1960), Noria (1976), Cadastre (1981). Sans compter des essais historiques et des discours violents : Esclavage et colonisation (1958), Discours sur le colonialisme (1962), Toussaint Louverture, La Révolution française et le problème colonial (1962).

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Aimé Césaire

« Mon théâtre c’est le drame des nègres dans le monde moderne »


 

« Je n’ai pas voulu écrire un « Lumumba », précise-t-il. Une saison au Congo, c’est une tranche de vie dans l’histoire d’un peuple. Je m’arrête avec la venue de Mobutu », point de départ d’une saison nouvelle. » La première saison est terminée. »

— Comme dans le Roi Christophe, vous vous attachez à montrer la tragédie de la décolonisation à travers le destin d’un individu, d’un individu qui échoue. Pourquoi ?

— Chaque fois, ce destin individuel se confond en réalité avec un destin collectif ; et si Christophe peut avoir des cotés ridicules en tant que personne, son côté « bourgeois gentilhomme », si vous voulez, il y a chez lui un côté qui est grand, pathétique, dans la mesure où, malgré ses erreurs, malgré ses défauts, son sort se confond avec le destin d’une collectivité. De même Lumumba… Il n’est pas que l’homme Patrice Lumumba ; c’est avant tout un homme-symbole, un homme qui s’identifie avec la réalité congolaise et avec l’Afrique de la décolonisation, un individu qui représente une collectivité.

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Aimé Césaire

Crépuscule de la Négritude

 
par Selim Lander *

  "Ainsi la Négritude est pour se détruire, elle est passage et non aboutissement, moyen et non fin dernière... " Jean-Paul Sartre

Il ne s' agissait pas de métaphysique, mais d' une vie à vivre, d' un péril à courir, d' une éthique à fonder et de communautés à sauver. A cette question, nous tâchâmes, vous et moi, de répondre... Et ce fut la Négritude...

Aimé Césaire, discours d' accueil de Léopold César Senghor en Martinique, 1976.

L' histoire de l' invention de la Négritude a été plusieurs fois contée. La rencontre à Paris, au tournant des années trente de trois étudiants, l' Africain, Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais, Aimé Césaire et le Guyanais, Léon-Gontran Damas. Trois jeunes gens déracinés, trois poètes aussi pour lesquels l' expression de le pensée politique passe d' abord ou en tout cas tout autant dans l' acte sacré de l' écriture que dans les discours de tribuns. Le terme « Négritude » fut forgé par Césaire, d' abord dans un article de la revue parisienne L' Etudiant noir, puis dans le Cahier du retour au pays natal (1ère éd. 1939), peut-être le plus grand poème du XXe siècle en langue française.

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Aimé Césaire

Le Surmoi poétique d'Aimé Césaire

par Guillaume Suréna

  Aimé CÉSAIRE est l'homme public le plus important de l'histoire du 20e siècle martiniquais : il réalise à la fois l'aspiration profonde du peuple à l'assimilation et installe en son sein le ferment contraire, l'anti-assimilationnisme, le sentiment national martiniquais. Son influence dépasse la Martinique; sa démarche a aussi contribué' à la prise de conscience nationale en Guadeloupe et en Guyane.

La cohabitation dans l'esprit public de ces deux tendances correspond a une potentialité de la vie psychique : le clivage.

C'est Sigmund FREUD, l'un des plus grand novateur scientifique de tous les temps, avec GALLILEE et DARWIN, qui, à la fin de sa vie, en 1938, a théorise' ce fait clinique passionnant déjà repéré depuis les débuts de l'aventure psychanalytique : le Moi, au lieu de refouler purement et simplement comme sa faiblesse le poussait à le faire jusqu 'alors va se cliver pour à la fois reconnaître la réalité désagréable et la nier. Un tel Moi capable de cette double opération simultanément est un Moi fort, qu'il faut bien appeler Surmoi, Uber-Ich... en allemand.

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Aimé Césaire

Entretien avec Aimé Césaire

"Ma poésie est née de mon action"

Vous aimez votre pays. Vous le visitez toutes les semaines ?

Mais non, tous les jours. Mon chauffeur me prend à 15 heures. J'aime les paysages, la faune, la flore, le peuple martiniquais, la cabane martiniquaise, les pauvres gens...

C'est pour cela que vous êtes entré en politique ?

Sans le vouloir. On a fait de moi un porte-parole. Au sortir de la guerre, je suis un jeune homme de gauche, communisant, mais je n'y connais rien. Des copains de classe font une liste assez large pour avoir des chances. Je n'y crois pas une seconde. Je signe pour leur faire plaisir, et la liste fait un triomphe ! Je réunis les employés municipaux, je leur avoue ne rien savoir : "Nous vous aiderons !" Je fixe le premier ordre du jour. Je regarde les textes, je n'y comprends rien. Les rues de Fort-de-France sont affligées de caniveaux où les Martiniquais, la nuit, en se cachant, déversent leur merde. Pas possible ! Il faut faire un réseau. Mais on n'a pas d'argent ? "Je n'en sais rien, mais je ne commencerai pas mon règne par une abdication." Quelle prétention ! hein ? Quelle emphase ! "L'argent, nous le trouverons !" Je n'ai pas demandé de subventions, j'ai fait un emprunt. Et nous avons fait moderniser ces quartiers de cases sans toit, de masures pourries et d'enfants aux pieds nus. Voilà comment est née ma carrière.

Bien entendu, je suis très vulnérable, mais nous avions une pensée, une conception de la vie. Je ne suis pas antifrançais : je suis d'abord martiniquais.

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Aimé Césaire

Une voix singulière


« Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire ! » A la tribune de l’amphithéâtre Descartes, à la Sorbonne, Aimé Césaire conclut sous les applaudissements un fougueux discours brossant le portrait d’une culture noire mutilée par le colonialisme. Nous sommes en juin 1956, en pleine effervescence tiers-mondiste, un an après la réunion de Bandung, qui a lancé le mouvement des non-alignés autour de chefs d’Etat comme Nasser, Nehru et Zhou Enlai. Aimé Césaire est l’un des acteurs clés de ce premier Congrès des écrivains et artistes noirs, une réunion historique qui rassemble à Paris, pendant deux jours, la fine fleur de l’intelligentsia noire. Senghor, Fanon, Ba, Alexis… ils sont tous là, y compris les Noirs américains comme l’écrivain Richard Wright qui apprécieront modérément que leurs collègues les considèrent, eux aussi, comme des colonisés en leur pays ! Les débats sont exaltés, les discussions continuent, tard le soir, dans les cafés du Quartier latin et dans la librairie Présence africaine, rue des Ecoles, haut lieu historique de la culture noire.

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Aimé Césaire

Poète, nous te pleurons…

par Ernest Pépin


Un phare s’est éteint ! Jamais homme, en Martinique et en Guadeloupe, ne suscita tant de controverses, de polémiques et de débats comme si son œuvre et son action avaient dérangé la fourmilière coloniale d’une manière irrévérencieuse et quasiment « sauvage ».

Il lui avait suffi d’un petit recueil pour mettre le feu aux poudres : Le Cahier d’un retour au pays natal.

Il lui avait suffi d’un mot pour brandir le drapeau de la résistance et de la dignité : négritude.

Et vinrent les coups de canons que furent le Discours sur le colonialisme, la Lettre à Maurice Thorez, sans oublier l’ouvrage monumental consacré à Toussaint Louverture.

Puis, se voulant pédagogue, il éclaira le ciel du théâtre de fusées salvatrices : La tragédie du Roi Christophe, Une saison au Congo, Une tempête. Autant de questionnements où l’histoire déclinait ses inquiétudes, ses enjeux et ses défis.

L’homme politique que toujours le peuple martiniquais plébiscita depuis 1946, avocat inconsolé de la départementalisation, fondateur du Parti Progressiste Martiniquais, député-maire, Président du Conseil Régional, connut les morsures aux jarrets d’une droite fétichiste, les salves contraires des jeunes indépendantistes et l’incompréhension d’une France sourde à ses revendications et plus soucieuse de le déchouquer que de l’entendre.

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Aimé Césaire

Bélya pou Sézè : a lavi, a lanmò mais en CONSCIENCE ouverte

 

Heureusement, il a été vivant.
Il est mort.
Heureusement.

1635, pour nous en possessions françaises.

  Dès le commencement de notre Commencement, il y eut la crête de nos mornes. Nos mornes qui sont nos véritables refuges du refus. Il y eut les Mines qui mangeaient de la terre dans le seul but d’accéder au trépas qui leur permettrait le retour. De cette terre qui aujourd’hui nous échoit en dû, ils mangèrent pour dire leur refus. Il y eut les empoisonnements, les avortements, les incendies, les assemblées interdites tenues la nuit malgré tout, les Dieux camouflés par les rets créatifs, et tant d’insolences, d’impudences, de silences parlant, de tchip, de woy, de han, de mains sur les hanches, de bouches sur le côté, de coups de gros zyeux, de kalté coups de twazé. L’esprit qui conçoit, soit l’intellect, en éveil pour marquer l’insoumission.

Il y eut tant, tant et tant de ces manifestes de rébellion et de résistance, ces audaces qui sont en soi de vrais mornes, de véritables positionnements idéologiques, de véritables actes politiques.

Grâce à eux, et seuls, nous avons vaincu la mort car c’est elle et elle seule qui avait été envisagée pour nous en Amérique. Physique et psychique. Surtout psychique. Il fallait que meure l’âme nègre, qu’elle soit mortifiée par la phagocytose de tout autre. L’autre, isidan, ne sera jamais que le blanc. Le père Labat préconisait lui-même une méthode. Chers colons, entretenez-les le plus que possible et ils finiront par oublier leur patrie. Il faudrait les « dépayser » pour toujours, disait-il. Commencez par les déposséder de leur indice principal d’identité, ça leur apprendra. Ils n’oseront dire : « mon NOM est celui de mon père, il est tel » ; « JE SUIS, tel, telle ». Ni ce jour, ni demain. Ni eux, ni leurs enfants, surtout pas leurs enfants. L’oubli ne se soumet jamais à la mémoire. A tout jamais ils iront ainsi, voyez-vous : ‘esclaves à belles dents. Possession de Monsieur ‘ de’ Sigalonie.

Esclave très très bonne cuisinière. Bien meuble de Madame ‘de’ Lucy ».

Esclave obéissant au fouet, grande propension à la soumission. Acquêt inaliénable de Monsieur Hayot’.

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Aimé Césaire

Respect pour ce peuple martyrisé et offensé

  

Pour nos ancêtres, ayons une pensée…

Et souvenons-nous de ce qu’ils ont enduré.

 

L’âme tourmentée, le cœur brisé et l’esprit hanté,

Ils ont quitté par la force leur Afrique tant aimée

En gardant en eux, l’espoir un jour d’y retourner.

Mais hélas ! Ces barbares les en ont empêchés.

 

Derrière eux, ils ont laissé des gens peinés.

Combien de familles et de couples brisés ?

Considérés comme de la marchandise à exporter,

Ils étaient sans scrupule troqués par leur geôlier.

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Aimé Césaire

Aimé Césaire
ne meurt jamais

par Olivier Larizza


  Il est la référence cardinale. Le poteau mitan universel. Déifié de son vivant, mythifié même. Césaire apparaissait — pardon : il apparaît — comme immortel. Il tient du surhumain, de la surnature. Une figure tutélaire qui veille sur son peuple ad vitam aeternam. Rien ne devait lui arriver. Il était aussi vieux qu’un dieu. Solide et inamovible comme un monument. Césaire ne disparaîtra jamais de la surface de son île, de cette terre. Les Martiniquais mettront longtemps à réaliser qu’il est réellement décédé tant il échappe à la condition matérielle par toute la force symbolique et rayonnante qu’il recèle.

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Aimé Césaire

La récupération politique des obsèques d’Aimé Césaire

par Olivier Larizza

   Le Président Sarkozy accumule depuis un certain temps les erreurs de communication, domaine où il excellait comme candidat à l’élection présidentielle. En soi, ce pourrait être une bonne nouvelle : il consacrerait tellement de temps à approfondir ses dossiers qu’il en néglige leur publicité. Malheureusement ce ne semble pas être le cas, et la multiplication des incohérences dans sa politique, voire des cafouillages, le prouve bien. Pourquoi, par exemple, aurait-il réuni une commission d’économistes s’il savait déjà la direction à prendre ? La vérité, c’est qu’il gouverne comme on navigue une yole antillaise : à vue !

Pour rehausser une image qui manque encore cruellement de stature ‒ quel président de la République aurait eu l’idée, à part Mickey, d’annoncer sa liaison amoureuse à Eurodisney ? ‒, rien ne vaut une grande commémoration. À ce titre, les obsèques d’Aimé Césaire, après celles du dernier poilu, Lazare Ponticelli, tombaient à point nommé. Et le discours de Sarkozy à sa descente d’avion le dimanche 20 avril 2008, juste avant la cérémonie officielle du stade Dillon à Fort-de-France, trahissait son arrière-pensée : « La république est une et indivisible » a-t-il dit, « cet hommage est justifié ». S’il l’était naturellement, pourquoi le marteler ? Pourquoi dire que la république est une et indivisible, si cela va de soi ? Du moins cela va-t-il de soi en Lorraine, en Alsace ou dans le Limousin, mais en Martinique ?

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