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L'hommage d'Edouard Glissant
Aimé Césaire
La passion du poète

par Edouard Glissant
La route de Balata monte à travers la forêt primitive de
Martinique jusqu’au Morne-Rouge et au delà vers les plateaux
d’Ajoupa-Bouillon, du Lorrain et de Basse-Pointe, où le poète est né, et où
l’on découvre et l’on éprouve « la grand’lèche hystérique de la mer. » Pas
un ne sait ni ne peut dire à quel moment, sur cette route, vous quittez le
sud du pays, ses clartés sèches, ses plages apprivoisées, ses légèretés
soucieuses, pour entrer dans la demeure de ce nord de lourdes pluies,
parfois de brumes, où les fruits, châtaignes et abricots ou mangues
térébinthes, sont pesants et présents, et où l’on peut entendre d’au loin
les conteurs et les batteurs de tambour. Chacun s’y plante sans doute dans
ses enfances sans bouger, comme dans la boue rouge qui piète à l’assaut des
mornes Pérou et Reculée.
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Césaire ? Ma
liberté
par Patrick Chamoiseau
Prix Goncourt 1992 pour son
roman «Texaco», c'est un autre grand écrivain martiniquais
qui dit ici sa dette à l'égard de l'immense poète disparu le
17 avril
«Et puis ces
détonations de bambous annonçant sans répit une nouvelle
dont on ne saisit rien sur le coup sinon le coup au coeur
que je ne connais que trop.»
Lorsque celui qui s'en va est une magnificence, ce n'est pas
un abîme qui se creuse mais un sommet qui se dévoile.
Confrontée à certaines existences, la mort n'est qu'un
révélateur, et c'est sa seule victoire. Le silence de
Césaire s'est soudain rempli du verbe de Césaire, de ses
armes miraculeuses, de ses combats, de ses lucidités et de
ses clairvoyances. De son amertume aussi. «Regarde
basilic, le briseur de regard aujourd'hui te regarde.»
La mort n'est ici qu'une paupière brutale, écarquillée sur
une splendeur qui ne frémit même pas. Soudain total, un
monde se dégage des cécités du petit ordinaire de la vie. La
mort n'est pas la seule à se voir désemparée en face d'une
telle présence que l'absence renforce. C'est toute parole,
toute célébration, toute explication, qui, à l'amorce même
de leur profération, s'écroulent au dérisoire. Ici le seul
avocat, le seul rempart contre les bêtises hostiles ou
bienveillantes : c'est l'oeuvre. L'oeuvre dans son infinie
clameur qui nous incline d'abord vers le silence. C'est ne
rien savoir de l'oeuvre de Césaire que de la penser
soucieuse d'être défendue, célébrée, avivée. Elle est là.
Elle irrigue non seulement notre esprit, mais notre rapport
au monde, mais les combats que nous menons, et dans lesquels
nous recherchons encore la plus juste posture.
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De Césaire à Glissant, état de
l'insurrection poétique
Par Hubert Artus
Il y a un an, à l’occasion des Etonnants Voyageurs de
Saint-Malo, un manifeste faisait du bruit:
"Pour une littérature-monde"
contrait le
concept un peu colonialiste de "francophonie". La
disparition d’Aimé Césaire nous oblige à un état des
lieux de l’insurrection poétique. A commencer par
l’indispensable "Mondialité" d’Edouard Glissant.
Il y avait
quelque chose d’incongru, pour un peu obscène, à
entendre chaque jour le bulletin de santé d’Aimé
Césaire. Cela durait depuis deux semaines. A ceux qui,
nombreux et nombreuses dans la France du XXIe siècle, ne
sauraient précisément qui il est, il conviendra de dire
que si la notion de rupture a un sens politique et une
place dans l’Histoire culturelle, elle le doit à des
gens comme Césaire, Senghor, Glissant ou Chamoiseau. Si
Césaire n’avait inventé le concept de "négritude",
Glissant n’aurait assurément pu créer celui de
"mondialité" comme une opposition humaniste à la
mondialisation économique.
"La
race de ceux qu’on opprime"
Aimé Césaire
est donc un des créateurs de la "négritude". Un concept
culturel et politique, en réaction à l’oppression du
système colonial français de la première moitié du XXe
siècle. L’idée de contrer le racisme intrinsèquement
présent dans toute idéologie colonialiste en donnant une
force à la souffrance du sang. De bâtir un humanisme
actif, à destination de tous les opprimés de la planète.
C’est le moment où Césaire déclare: "Je suis de la race
de ceux qu’on opprime". A l’époque, c’est peu de dire
que l’auteur de "Cahier d’un retour au pays natal"
élargit non seulement la fiction francophone, mais aussi
l’identité française.
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«Nègre je
suis, nègre je resterai»
Quelques jours avant d’être hospitalisé, Aimé
Césaire faisait comme il avait fait chaque jour
toutes ces dernières années. Après avoir passé
la matinée à la mairie de Fort-de-France où il
recevait tous ceux qui voulaient le rencontrer,
des mères qui venaient lui présenter leurs
enfants aux lycéens qui lui demandaient de
l’aide pour un exposé, il mangeait un peu de
riz, montait dans la voiture conduite par son
chauffeur et partait se promener dans l’île.
L’écrivain
Daniel Maximin, qui le connaît depuis près de
quarante ans, a fait cette balade avec lui en
décembre. Ils se sont arrêtés à l’endroit préféré
d’Aimé Césaire, le sommet d’une colline d’où on
voit, à droite, la mer des Caraïbes, à gauche,
l’océan Atlantique. Ils se sont aussi arrêtés sous
l’arbre préféré du poète, un énorme fromager dont
les branches et le feuillage traversent la route.
Dans un entretien avec Maximin, paru en 1982 dans la
revue Présence africaine (1), Césaire raconte
qu’il a toujours été fasciné par les arbres. «Le
motif végétal est un motif qui est central chez moi,
l’arbre est là. Il est partout, il m’inquiète, il
m’intrigue, il me nourrit.»
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Un poète
politique : Aimé Césaire
Quels ont été vos sentiments,
quelle a été votre impression quand
vous avez quitté la Martinique pour
venir terminer, en tant que
boursier, vos études à Paris ?
Aimé Césaire. — Je n'ai
pas du tout quitté la Martinique avec
regret, j'étais très content de partir.
Incontestablement, c'était une joie
de secouer la poussière de mes sandales
sur cette île où j'avais l'impression
d'étouffer. Je ne me plaisais pas
dans cette société étroite, mesquine ;
et, aller en France, c'était pour
moi un acte de libération.
— Est-ce
qu’alors vous vous sentiez colonisé ?
— C’était
confus ; je ne savais pas grand
chose de ça. Existentiellement, je
me sentais mal à l’aise ;
j’étouffais dans cette île,
dans cette société qui ne m’apportait
rien et dont, très tôt, j’ai
mesuré le vide. C’était très
négatif. Je ne savais pas très bien
pourquoi, d’ailleurs. C’était
en arrivant en France que j’ai
compris les motifs de ma non-satisfaction.
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Les
Césaire
par Marianne Payot
«Vous ferez un jour de la
politique?» «Ah non, ça,
jamais! Papa Aimé a assez
donné.» La réponse claque,
sans hésitation aucune, de
la part d'Ina et de Michèle.
Il est vrai qu'avec
cinquante-six ans de mandat
à la mairie de
Fort-de-France et
quarante-sept (de 1946 à
1993) à l'Assemblée
nationale, Aimé Césaire a
largement acquitté la
quote-part républicaine de
la famille. En revanche, le
tribut césairien aux lettres
et aux arts ne s'est pas
interrompu avec le
patriarche. Au contraire.
Les six enfants d'Aimé et de
Suzanne, dite «maman Suzy»,
ont tous choisi d'œuvrer
dans le monde de l'esprit.
Le véritable gène familial
est bien là, dans la
création et non dans la
politique. Et on accréditera
volontiers la version selon
laquelle Aimé est entré au
Parti communiste par hasard,
et est devenu, par surprise,
maire de Fort-de-France en
1945. En fait, le credo
absolu, chez les Césaire,
est avant tout
l'instruction. C'est maman
Nini, la grand-mère d'Aimé,
maîtresse femme du Lorrain,
qui apprend à lire au futur
poète. C'est papa Fernand,
l'un des 12 enfants de Nini,
arpenteur puis simple petit
fonctionnaire, qui, avec sa
femme Eléonore, couturière
de son état, se serre la
ceinture pour envoyer sa
progéniture à l'école.
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Habiter
"le
pan
d'un
grand
désastre"
par
Jeanne
Wiltord, psychiatre
et
psychanalyste
Jeanne
Wiltord
s'interroge
sur
la
subversion
des
limites
de
la
catégorie
du
national
que
réalise
Aimé
Césaire
en
habitant
un
lieu
dans
la
langue
où
l'harmonie
de
celle-ci
défaille
et
qui
témoigne
aussi
d'un
refus
de
ne
pas
céder
sur
son
désir.
Un
texte
que
la
psychanalyste
adresse
au
grand
public.
A
lire
sans
faute.
Lire
le
texte |
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"et pour le reste
que le poème tourne bien ou mal
sur l’huile de ses gonds
fous-t-en Depestre fous-t-en
laisse dire Aragon"
Césaire
Par Suzanne RAVIS
Le propos du docteur [...]
s’inscrit dans une réflexion sur
l’expérience subjective nouée
vécue par des hommes instruits
dans la langue française, mais
nés dans une société
anciennement esclavagiste
privilégiant le "trait [...]
visible" de "la couleur de la
peau", où la langue des
colonisés a été infériorisée : "
ce projet de tout poète, libérer
la langue de son usage habituel,
comporte me semble-t-il", écrit
l’auteur, " un enjeu subjectif
singulier quand le poète écrit
dans un champ culturel structuré
par une dégradation du
symbolique et dans lequel plus
d’un siècle après l’abolition de
l’esclavage, pour lui comme pour
la grande majorité des
descendants d’affranchis, la
langue française n’est pas
parlée dans les familles et est
une langue apprise à l’école.
L’exigence subjective éthique
impose à ce poète d’aller à la
rencontre du silence de la
parole des ancêtres, en d’autres
termes, comme l’écrira Césaire
en 1982 dans
Moi, Laminaire, d’habiter
"le pan d’un grand désastre". Il
ne s’agit pas alors de se couler
dans des formes apprises, ni
même d’y faire entrer ce qui, du
patrimoine culturel ancestral,
"peut s’intégrer avec harmonie à
l’héritage prosodique français",
comme le proposait R.Depestre
dans sa lettre. L’article de
J.Wiltord explique comment Aimé
Césaire s’est employé à faire éclater à l’intérieur même
de la langue le traumatisme historique ( il faut "nous
servir du français en le pliant à nos exigences
intérieures")
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Une identité forgée dans le
regard de l'autre
Nous, les Noirs de France
par
Claude Askolovitch
Ils ne sont pas seulement pauvres, ils sont noirs, et
c'est pour ça qu'ils meurent. A l'été 2005 des immeubles
vétustes flambent dans Paris, on ramasse les corps
calcinés d'enfants africains de France. «Ce sont des
Noirs qu'on entasse dans ces taudis et, s'ils crèvent,
le pays les ignore, rage Rama Yade, huit mois plus tard.
Plus personne ne pense à eux. On a dit qu'ils étaient
squatters, polygames, que c'était de leur faute!» Colère
intacte - et pourtant Rama va bien, belle et bourgeoise,
et une place au coeur du pouvoir. Rama Yade, 29 ans, est
la nouvelle secrétaire nationale à la francophonie de l'UMP,
nommée par Nicolas Sarkozy au nom de la diversité. Bonne
pioche. Rama joue l'affirmation identitaire dans des
associations où poussent les élites des « minorités
visibles » : «Tout marche au réseau et au piston.» Née
au Sénégal, grandie à Colombes, elle dit qu'elle aurait
pu être communiste, si elle n'avait pas rejoint l'UMP.
«Quand j'étais petite, on profitait du Secours
populaire.» Pas dupe d'elle-même et de son ascension :
le « système » veut du Noir, une session de rattrapage
pour République sclérosée. Certains en profiteront.
Harry Roselmack à TF1, elle à l'UMP. Et pourquoi pas ?
Elle a fait Sciences-Po, une brillante fonctionnaire. La
considère-t-on ? Rama n'a jamais oublié cet enseignant
qui s'étonnait qu'elle, l'Africaine, puisse si bien
comprendre l'Allemagne et parler l'allemand... Rama est
rassurante d'ambition joyeuse, et puis déconcertante,
tant la colère remonte vite : «Quand va-t-on montrer
l'Afrique autrement qu'en parlant du sida ou de la
guerre? Ce qu'on dit sur nous est insupportable!»
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Des
informations sur le déroulement des cérémonies |
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Nous avons tous un Césaire à
raconter,
par Patrice
Louis
Il est extrêmement frappant de voir qu'en Martinique
chacune et chacun a un Césaire à raconter. Son Césaire.
Le grand homme, il est vrai, a de quoi nourrir
diversement les uns et les autres : noir, poète, élu,
humaniste. Il a, peu ou prou, accompagné tous ses
compatriotes de son île natale.
La première
image qui vient remonte à l'après-guerre. Pour la
première fois, les femmes vont voter. Aimé Césaire,
jeune professeur au lycée Schoelcher, se présente. Une
"marchande", archétype du petit peuple, annonce
fièrement : "Je vais voter pour la grammaire."
Les liens se tissent solidement entre les Martiniquais
et l'intellectuel, écrivain naissant issu de Normale
sup, pétri de latin et de grec tout autant que convaincu
de la richesse des civilisations africaines d'où
viennent ses ancêtres asservis. Pendant un demi-siècle
(maire de Fort-de-France cinquante-cinq ans, député
quarante-huit ans), le héraut de la négritude a
représenté son île. Il n'est guère d'autres terres au
monde incarnées par un poète, sauf, précisément, le
Sénégal, avec Léopold Sédar Senghor, cofondateur du
concept avec l'Antillais.
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Césaire ou les Antilles
Par
Lyonel Trouillot
lyoneltrouillot@lematinhaiti.com
Demander qu’un pays renonce à lutter pour son
indépendance, c’est lui demander de consentir au suicide
(Le rebelle, Et les chiens se taisaient !)
Aimé Césaire
Il est des hommes dont le rôle d’éveilleurs de
consciences s’évalue à la lueur d’une large perspective
historique. Aimé Césaire est de ceux-là. Et nous n’avons
pas encore pris toute la mesure de la signification de
son œuvre dans l’élancement de tant d’hommes de notre
continent contre les forteresses qui étouffaient naguère
les clameurs de nos peuples.
Mario de Andrade Poète brésilien
Je dis, c’est osé, que les Antilles ont deux grandes
entrées dans l’histoire : la révolution haïtienne et
l’œuvre d’Aimé Césaire. Les événements ne sont pas
comparables : la prise au collet des États occidentaux
et la prise à sa charge des grands principes de
l’humanisme par un État nation né d’une victoire
héroïque contre l’esclavage et le colonialisme, en même
temps, d’un seul trait ; une œuvre littéraire (poésie,
théâtre et essais) aujourd’hui saluée par tous, mais qui
n’a pas toujours récolté le respect qu’elle mérite, on
peut penser au Nobel que Césaire n’a pas reçu, on peut
penser aux ouvrages sur la modernité littéraire en
général et celle du surréalisme en particulier qui ont
souvent fait l’économie de la mention de son travail.
J’ose établir cette impropable correspondance car ce
n’est pas un hasard si Césaire, homme-repère, a cherché
un repère dans l’indépendance haïtienne. Sa Martinique,
son rocher (il se disait laminaire, le laminaire étant
une algue « revenant toujours à son rocher ») a marqué
sa naissance à une géographie : La Caraïbe. Sa
fascination pour Haïti a nourri son besoin d’un sens à
cette géographie, une naissance des peuples des îles en
tant que sujet de l’histoire.
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Il était « le
prototype de la dignité »
par Dominique
Berthet
André Breton disait de lui qu’il
était « le prototype de la
dignité », un « être de total
accomplissement » et que sa parole
était « belle comme l’oxygène
naissant ». Le père du surréalisme
avait immédiatement mesuré la
personnalité péléenne d’Aimé
Césaire, la portée de son message,
les enjeux de ses revendications.
Aimé Césaire fut l’un des plus
grands poètes du XXe
siècle. Il fut aussi un éveilleur
des consciences, un grand esprit
portant haut la juste parole
émancipatrice, le légitime combat
contre la domination et le
colonialisme. Poète solaire, on
retiendra aussi de lui qu’il fut un
ardent et infatigable bâtisseur.
Sachant qu’un peuple sans culture
est un peuple sans avenir, il œuvra
pour que la culture martiniquaise
s’affirme et s’épanouisse. Sa parole
et sa pensée ont franchi les
frontières géographiques de son île
pour s’étendre aux continents et
concerner tous les peuples opprimés.
Aimé Césaire s’est éteint, mais sa
pensée flamboyante vibre encore et
continuera à nous accompagner dans
les luttes à venir pour la liberté
et l’égalité.
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Bélya pou Sézè : a lavi, a lanmò mais en CONSCIENCE
ouverte
Heureusement, il a été vivant. Il est mort. Heureusement.
1635, pour nous en possessions
françaises.
Dès le
commencement de notre Commencement, il y eut la crête de nos mornes. Nos mornes
qui sont nos véritables refuges du refus. Il y eut les Mines qui mangeaient de
la terre dans le seul but d’accéder au trépas qui leur permettrait le retour. De
cette terre qui aujourd’hui nous échoit en dû, ils mangèrent pour dire leur
refus. Il y eut les empoisonnements, les avortements, les incendies, les
assemblées interdites tenues la nuit malgré tout, les Dieux camouflés par les
rets créatifs, et tant d’insolences, d’impudences, de silences parlant, de
tchip, de woy, de han, de mains sur les hanches, de bouches
sur le côté, de coups de gros zyeux, de kalté coups de twazé.
L’esprit qui conçoit, soit l’intellect, en éveil pour marquer l’insoumission.
Il y eut tant,
tant et tant de ces manifestes de rébellion et de résistance, ces audaces qui
sont en soi de vrais mornes, de véritables positionnements idéologiques, de
véritables actes politiques.
Grâce à eux, et
seuls, nous avons vaincu la mort car c’est elle et elle seule qui avait été
envisagée pour nous en Amérique. Physique et psychique. Surtout psychique. Il
fallait que meure l’âme nègre, qu’elle soit mortifiée par la phagocytose de tout
autre. L’autre, isidan, ne sera jamais que le blanc. Le père Labat
préconisait lui-même une méthode. Chers colons, entretenez-les le plus que
possible et ils finiront par oublier leur patrie. Il faudrait les « dépayser »
pour toujours, disait-il. Commencez par les déposséder de leur indice principal
d’identité, ça leur apprendra. Ils n’oseront dire : « mon NOM est celui de mon
père, il est tel » ; « JE SUIS, tel, telle ». Ni ce jour, ni demain. Ni eux, ni
leurs enfants, surtout pas leurs enfants. L’oubli ne se soumet jamais à la
mémoire. A tout jamais ils iront ainsi, voyez-vous : ‘esclaves à belles dents.
Possession de Monsieur ‘ de’ Sigalonie.
Esclave très
très bonne cuisinière. Bien meuble de Madame ‘de’ Lucy ».
Esclave
obéissant au fouet, grande propension à la soumission. Acquêt inaliénable de
Monsieur Hayot’.
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Comment raison garder?

par Georges MAUVOIS (junior)
De nombreux hommages sont rendus à Aimé Césaire depuis
l’annonce de son décès, le 16 avril 2008. Ces hommages nous
paraissent légitimes. dans la mesure où ils manifestent
toute la gratitude qu’éprouve notre peuple à l’égard d’un de
ses fils les plus dévoués et les plus brillants. Car il
s’agit de saluer le départ d’un fils. S’il est vrai qu’il
fut un père aux yeux de nombreux compatriotes, il fut
d’abord un fils, héritier d’une longue résistance dont les
prémisses doivent être recherchés bien en amont de sa propre
existence, à commencer par les cales puantes où se
constituèrent les premiers éléments de notre devenir
collectif.
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Bien d’autres soufrières

par Alain Foix
Un homme, un homme seul, un athlète.
Silence. Il avance. Une présence,
une puissance. Il fait front. Seul. Il
affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses
pieds se rassemblent et la scène
d’Odéon est un surf et la salle une vague
qui se cambre, se retient et son
souffle arrêté et le temps sous le verbe
s’épaissit. C’est Césaire qui
chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui
subjugue l’Odéon. Déferlantes de
mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve
qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et
débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots
cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est
le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce
vieux noir râblé, ratatiné sur son
siège d’autocar et plié sous le fouet d’un
mépris millénaire et toute la
négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente
aux bouches noires des soufrières,
et au cœur des montagnes des oubliés du
monde, la forge d’Héphaïstos sous
les mots de Césaire martèle la « lance de
nuit » d’une belle poésie. Ce n’est
pas un poème mais une cavalerie, et au
galop des mots c’est Martial qui
écume. Il se fait vague contre la vague et il
déferle et nous recouvre et nous
buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts.
Sa langue claque l’amertume sucrière
et nous couvre de sel. Et puis silence.
L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son
propre épuisement. Et c’est une
salve, une bordée qui lui vient de la
salle. Le choc était frontal, le
public est levé. Il clame et bisse et bat des
ailes, se secouant de soixante
quinze minutes de totale possession.
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suite
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Quand Bayrou retirait Césaire des
programmes de français
Aimé Césaire,
que tous les responsables politiques ont couvert de
louanges lors de ses obsèques à Fort-de-France
(Martinique), le 20 avril, sera-t-il un jour enseigné
dans les lycées ? Le secrétaire d'Etat à l'outre-mer,
Yves Jégo, doit rencontrer, début juin, Xavier Darcos,
ministre de l'éducation nationale, pour examiner avec
lui le moyen d'introduire dans les programmes du
secondaire le poète de la négritude et pourfendeur du
colonialisme. " C'est le plus bel hommage qu'on
pourrait lui rendre ", déclare M. Jégo.
En
réalité, Césaire a été très brièvement au programme de
lettres des terminales L (littéraires). En 1994, parmi
la liste d'oeuvres à étudier figuraient le Cahier
d'un retour au pays natal et le Discours sur le
colonialisme, les deux oeuvres les plus connues et
les plus emblématiques de l'écrivain martiniquais. Ces
textes auraient dû rester au programme pendant deux ans.
Mais, dès l'année suivante, une note de service publiée
au Bulletin officiel de l'éducation nationale du
27 juillet les faisait disparaître de la liste au profit
des Yeux d'Elsa, d'Aragon.
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Bien d’autres soufrières
par Alain Foix
Un homme, un homme seul, un athlète.
Silence. Il avance. Une présence,
une puissance. Il fait front. Seul. Il
affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses
pieds se rassemblent et la scène
d’Odéon est un surf et la salle une vague
qui se cambre, se retient et son
souffle arrêté et le temps sous le verbe
s’épaissit. C’est Césaire qui
chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui
subjugue l’Odéon. Déferlantes de
mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve
qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et
débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots
cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est
le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce
vieux noir râblé, ratatiné sur son
siège d’autocar et plié sous le fouet d’un
mépris millénaire et toute la
négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente
aux bouches noires des soufrières,
et au cœur des montagnes des oubliés du
monde, la forge d’Héphaïstos sous
les mots de Césaire martèle la « lance de
nuit » d’une belle poésie. Ce n’est
pas un poème mais une cavalerie, et au
galop des mots c’est Martial qui
écume. Il se fait vague contre la vague et il
déferle et nous recouvre et nous
buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts.
Sa langue claque l’amertume sucrière
et nous couvre de sel. Et puis silence.
L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son
propre épuisement. Et c’est une
salve, une bordée qui lui vient de la
salle. Le choc était frontal, le
public est levé. Il clame et bisse et bat des
ailes, se secouant de soixante
quinze minutes de totale possession.
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Rimèt Sézè pa ta'y
par Serge Restog
Jòdijou, adan
lanné dé mil la, nou pé di, i ni anchay bagay ki chanjé
atè isi Matinik. Nou ka chonjé toujou, lè moun té ka di,
Sézè ka matjé tout lo pawòl li a, men jan isi pa ka
konprann an patat adan tousa i ka di a. Sa nou pé di
jòdi-a, sé ki sé pawòl-tala pa vré ankò. Nou wè épi dé
koko zié-nou, adan kartié. Nou tann épi zorèy-nou adan
konmin, anchay koté nou alé Matinik, moun ki ka li, moun
ki ka résité, moun ki ka bokanté pawòl, moun ki ka jwé,
moun ka ki chanté, moun ki ka dansé anlè pawòl Sézè.
Tousa ka fè nou di épi tout fòs gòj-nou, épi tout fòs
bouch-nou, Sézè sé an matjè ki adan gou pèp-la.
Sézè sé an
matjè ki andidan pèp-la, i ka palé di pèp-la, i ka palé
ba pèp-la. Gran moun, jenn moun vini ka résité pawòl
Sézè, ka résité sa anlè bout dwèt-yo, san yo ni piès
papiyé matjé. Sé moun-tala ka di, nou kontan pawòl-poézi
Sézè a.
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suite |
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Il est vivant
!
L'île retenait son
souffle. Chaque
apparition
suspendait le
mouvement de la vie,
comme pour retenir
dans l'instant ce
que nous ne voulions
pas voir s'éloigner.
Tant d'énergie, tant
de force, tant de
puissance, dans ce
corps si mince et si
fragile, mais
surtout tant de
reconnaissance, tant
de gratitude, tant
d'amour pour celui
qui pour la première
fois avait permis à
son peuple de dire "
JE", de parler à la
première personne.
Au commencement
était le verbe. Il
était donc poète.
Poète fondamental.
Et nègre tout
autant. Enseveli
déjà de son vivant
sous les éloges, le
cerne aujourd'hui la
canonisation et
l'enferme dans un
mausolée de
dithyrambes, au
risque celer la
gerbe de son geste
libérateur. Mais ce
n'est que sa
dépouille que l'on
met en terre en ce
jour. Il est vivant!
Dans nos cœurs, dans
le regard droit et
profond de celui qui
lève la tête, dans
le quotidien de nos
dires, dans la nuit
de nos sommeils,
dans le salut que
nous adressons à
l'autre, dans
l'obole au mendiant,
dans la
reconnaissance de
notre égale
condition, dans la
possibilité même de
l'échange et de la
parole, dans le
morceau de pain
revendiqué, dans le
chant clair de la
rivière, dans le
vieillard tombé du
lit qui se redresse,
dans la pierre qui
berce le chemin,
dans le balisier
sucré par le vent,
dans le premier cri
de l'enfant qui dit
non, dans ... ,
dans..
Il est en
nous.
A l'appel de son nom
il répond : Présent!
R.S. |
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Ecouter un extrait audio
d'un discours d'ouverture du Festival de Fort de France
prononcé par Césaire lui même. |
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Consulter la longue, mais
incomplète liste des hommages rendus à Aimé Césaire,
ceux des grands de ce monde et ceux des anonymes, ceux
de la glèbe, tous ceux- là dont il était si proche. |
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Eléments de biographie
Aimé Césaire
Compagnon
de Léopold Sédar Senghor, célébré par Jean-Paul Sartre,
Michel Leiris, André Breton, le grand poète de la «
négritude » fut également, pendant plus d’un
demi-siècle, la principale figure politique
martiniquaise
Fou
de sa langue, de Rimbaud,de Breton,
enfant caraïbe de
Shakespeare et Brecht, né le 26
juin 1913 à Basse-Pointe
(Martinique), député de la
Martinique de 1945 à 1993, proche
de De Gaulle et de
Mitterrand, maire de Fort-de- France de 1945 à
2001, conseiller général à deux reprises
(1945-1949 ; 1955-1970), Aimé Césaire,
hospitalisé mercredi 8 avril 2008, est mort le 17
avril à Fort-de-France. Il était âgé de 94
ans.
Le 23 mars 1964,
face à De Gaulle en visite en Martinique
:
« On ne pourra pas éluder davantage un
problème qui obsède notre jeunesse, le
problème de la refonte de nos institutions
pour qu’elles soient plus
respectueuses de notre
particularisme, plus souples et plus
démocratiques. » Il aura ainsi admonesté tous les
présidents de la République d’une voix nette,
timbrée, en porte parole de son peuple et de
son devenir. C’est cette parole,
politique et poétique, qui impressionne le
plus dans un corps sûr et si timide.
Un poète s’écoute à
ses titres :
Cahier d’un retour au pays
natal (1939),
Les Armes miraculeuses
(1948),
Soleil cou coupé (1948),
Corps perdu (1949),
Ferrements (1960),
Noria (1976),
Cadastre (1981). Sans compter des
essais historiques et des discours violents :
Esclavage et colonisation (1958),
Discours sur le colonialisme (1962),
Toussaint Louverture, La
Révolution française et le
problème colonial (1962).
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« Mon
théâtre c’est le drame des nègres
dans le monde moderne »
« Je
n’ai pas voulu écrire un « Lumumba »,
précise-t-il.
Une
saison au Congo, c’est
une tranche de vie dans l’histoire
d’un peuple. Je m’arrête
avec la venue de Mobutu », point
de départ d’une saison nouvelle. »
La première saison est terminée. »
— Comme
dans le Roi Christophe, vous
vous attachez à montrer la tragédie
de la décolonisation à travers le
destin d’un individu, d’un
individu qui échoue. Pourquoi ?
— Chaque
fois, ce destin individuel se confond
en réalité avec un destin collectif ;
et si Christophe peut avoir des cotés
ridicules en tant que personne, son
côté « bourgeois gentilhomme »,
si vous voulez, il y a chez lui un
côté qui est grand, pathétique, dans
la mesure où, malgré ses erreurs,
malgré ses défauts, son sort se confond
avec le destin d’une collectivité.
De même Lumumba… Il n’est
pas que l’homme Patrice Lumumba ;
c’est avant tout un homme-symbole,
un homme qui s’identifie avec
la réalité congolaise et avec l’Afrique
de la décolonisation, un individu
qui représente une collectivité.
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"Ainsi
la Négritude est pour se détruire,
elle est passage et non aboutissement,
moyen et non fin dernière... "
Jean-Paul Sartre
Il
ne s' agissait pas de métaphysique,
mais d' une vie à vivre, d'
un péril à courir, d'
une éthique à fonder
et de communautés à
sauver. A cette question, nous tâchâmes,
vous et moi, de répondre...
Et ce fut la Négritude...
Aimé
Césaire, discours d' accueil
de Léopold César Senghor
en Martinique, 1976.
L'
histoire de l' invention de la Négritude
a été plusieurs fois
contée. La rencontre à
Paris, au tournant des années
trente de trois étudiants,
l' Africain, Léopold Sédar
Senghor, le Martiniquais, Aimé
Césaire et le Guyanais, Léon-Gontran
Damas. Trois jeunes gens déracinés,
trois poètes aussi pour lesquels
l' expression de le pensée
politique passe d' abord ou en tout
cas tout autant dans l' acte sacré
de l' écriture que dans les
discours de tribuns. Le terme « Négritude »
fut forgé par Césaire,
d' abord dans un article de la revue
parisienne L' Etudiant noir,
puis dans le Cahier du retour
au pays natal (1ère
éd. 1939), peut-être
le plus grand poème du XXe
siècle en langue française.
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Le
Surmoi poétique d'Aimé Césaire
par Guillaume Suréna
Aimé
CÉSAIRE est l'homme public le plus important de l'histoire du
20e siècle martiniquais : il réalise à la fois
l'aspiration profonde du peuple à l'assimilation et installe
en son sein le ferment contraire, l'anti-assimilationnisme, le
sentiment national martiniquais. Son influence dépasse la
Martinique; sa démarche a aussi contribué' à la
prise de conscience nationale en Guadeloupe et en Guyane.
La
cohabitation dans l'esprit public de ces deux tendances correspond a
une potentialité de la vie psychique : le clivage.
C'est
Sigmund FREUD, l'un des plus grand novateur scientifique de tous les
temps, avec GALLILEE et DARWIN, qui, à la fin de sa vie, en
1938, a théorise' ce fait clinique passionnant déjà
repéré depuis les débuts de l'aventure
psychanalytique : le Moi, au lieu de refouler purement et simplement
comme sa faiblesse le poussait à le faire jusqu 'alors va se
cliver pour à la fois reconnaître la réalité
désagréable et la nier. Un tel Moi capable de cette
double opération simultanément est un Moi fort, qu'il
faut bien appeler Surmoi, Uber-Ich... en allemand.
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Entretien avec Aimé Césaire
"Ma poésie est
née de mon action"
Vous aimez votre pays.
Vous le visitez toutes les
semaines ?
Mais non, tous les jours. Mon
chauffeur me prend à 15 heures.
J'aime les paysages, la faune,
la flore, le peuple
martiniquais, la cabane
martiniquaise, les pauvres
gens...
C'est pour cela que vous
êtes entré en politique ?
Sans le vouloir. On a fait de
moi un porte-parole. Au sortir
de la guerre, je suis un jeune
homme de gauche, communisant,
mais je n'y connais rien. Des
copains de classe font une liste
assez large pour avoir des
chances. Je n'y crois pas une
seconde. Je signe pour leur
faire plaisir, et la liste fait
un triomphe ! Je réunis les
employés municipaux, je leur
avoue ne rien savoir : "Nous
vous aiderons !" Je fixe le
premier ordre du jour. Je
regarde les textes, je n'y
comprends rien. Les rues de
Fort-de-France sont affligées de
caniveaux où les Martiniquais,
la nuit, en se cachant,
déversent leur merde. Pas
possible ! Il faut faire un
réseau. Mais on n'a pas d'argent
? "Je n'en sais rien, mais je
ne commencerai pas mon règne par
une abdication." Quelle
prétention ! hein ? Quelle
emphase ! "L'argent, nous le
trouverons !" Je n'ai pas
demandé de subventions, j'ai
fait un emprunt. Et nous avons
fait moderniser ces quartiers de
cases sans toit, de masures
pourries et d'enfants aux pieds
nus. Voilà comment est née ma
carrière.
Bien entendu, je
suis très vulnérable, mais nous
avions une pensée, une
conception de la vie. Je ne suis
pas antifrançais : je suis
d'abord martiniquais.
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Une
voix singulière
«
Laissez entrer les peuples noirs sur
la grande scène de l’histoire ! » A
la tribune de l’amphithéâtre
Descartes, à la Sorbonne, Aimé
Césaire conclut sous les
applaudissements un fougueux
discours brossant le portrait d’une
culture noire mutilée par le
colonialisme. Nous sommes en juin
1956, en pleine effervescence
tiers-mondiste, un an après la
réunion de Bandung, qui a lancé le
mouvement des non-alignés autour de
chefs d’Etat comme Nasser, Nehru et
Zhou Enlai. Aimé Césaire est l’un
des acteurs clés de ce premier
Congrès des écrivains et artistes
noirs, une réunion historique qui
rassemble à Paris, pendant deux
jours, la fine fleur de
l’intelligentsia noire. Senghor,
Fanon, Ba, Alexis… ils sont tous là,
y compris les Noirs américains comme
l’écrivain Richard Wright qui
apprécieront modérément que leurs
collègues les considèrent, eux
aussi, comme des colonisés en leur
pays ! Les débats sont exaltés, les
discussions continuent, tard le
soir, dans les cafés du Quartier
latin et dans la librairie Présence
africaine, rue des Ecoles, haut lieu
historique de la culture noire.
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Poète, nous te pleurons…
par
Ernest Pépin
Un phare s’est éteint !
Jamais homme, en Martinique et en Guadeloupe, ne suscita
tant de controverses, de polémiques et de débats comme
si son œuvre et son action avaient dérangé la
fourmilière coloniale d’une manière irrévérencieuse et
quasiment « sauvage ».
Il lui avait
suffi d’un petit recueil pour mettre le feu aux
poudres : Le Cahier d’un retour au pays natal.
Il lui avait
suffi d’un mot pour brandir le drapeau de la résistance
et de la dignité : négritude.
Et vinrent
les coups de canons que furent le Discours sur le
colonialisme, la Lettre à Maurice Thorez, sans
oublier l’ouvrage monumental consacré à Toussaint
Louverture.
Puis, se
voulant pédagogue, il éclaira le ciel du théâtre de
fusées salvatrices : La tragédie du Roi Christophe,
Une saison au Congo, Une tempête. Autant de
questionnements où l’histoire déclinait ses inquiétudes,
ses enjeux et ses défis.
L’homme
politique que toujours le peuple martiniquais plébiscita
depuis 1946, avocat inconsolé de la
départementalisation, fondateur du Parti Progressiste
Martiniquais, député-maire, Président du Conseil
Régional, connut les morsures aux jarrets d’une droite
fétichiste, les salves contraires des jeunes
indépendantistes et l’incompréhension d’une France
sourde à ses revendications et plus soucieuse de le
déchouquer que de l’entendre.
lire la suite de l'hommage |
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Bélya pou Sézè : a lavi, a lanmò mais en CONSCIENCE
ouverte
Heureusement, il a été vivant. Il est mort. Heureusement.
1635, pour nous en possessions
françaises.
Dès le
commencement de notre Commencement, il y eut la crête de nos mornes. Nos mornes
qui sont nos véritables refuges du refus. Il y eut les Mines qui mangeaient de
la terre dans le seul but d’accéder au trépas qui leur permettrait le retour. De
cette terre qui aujourd’hui nous échoit en dû, ils mangèrent pour dire leur
refus. Il y eut les empoisonnements, les avortements, les incendies, les
assemblées interdites tenues la nuit malgré tout, les Dieux camouflés par les
rets créatifs, et tant d’insolences, d’impudences, de silences parlant, de
tchip, de woy, de han, de mains sur les hanches, de bouches
sur le côté, de coups de gros zyeux, de kalté coups de twazé.
L’esprit qui conçoit, soit l’intellect, en éveil pour marquer l’insoumission.
Il y eut tant,
tant et tant de ces manifestes de rébellion et de résistance, ces audaces qui
sont en soi de vrais mornes, de véritables positionnements idéologiques, de
véritables actes politiques.
Grâce à eux, et
seuls, nous avons vaincu la mort car c’est elle et elle seule qui avait été
envisagée pour nous en Amérique. Physique et psychique. Surtout psychique. Il
fallait que meure l’âme nègre, qu’elle soit mortifiée par la phagocytose de tout
autre. L’autre, isidan, ne sera jamais que le blanc. Le père Labat
préconisait lui-même une méthode. Chers colons, entretenez-les le plus que
possible et ils finiront par oublier leur patrie. Il faudrait les « dépayser »
pour toujours, disait-il. Commencez par les déposséder de leur indice principal
d’identité, ça leur apprendra. Ils n’oseront dire : « mon NOM est celui de mon
père, il est tel » ; « JE SUIS, tel, telle ». Ni ce jour, ni demain. Ni eux, ni
leurs enfants, surtout pas leurs enfants. L’oubli ne se soumet jamais à la
mémoire. A tout jamais ils iront ainsi, voyez-vous : ‘esclaves à belles dents.
Possession de Monsieur ‘ de’ Sigalonie.
Esclave très
très bonne cuisinière. Bien meuble de Madame ‘de’ Lucy ».
Esclave
obéissant au fouet, grande propension à la soumission. Acquêt inaliénable de
Monsieur Hayot’.
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Respect pour ce peuple martyrisé
et offensé
Pour nos ancêtres, ayons une pensée…
Et souvenons-nous de ce qu’ils ont enduré.
L’âme tourmentée, le cœur brisé et l’esprit hanté,
Ils ont quitté par la force leur Afrique tant aimée
En gardant en eux, l’espoir un jour d’y retourner.
Mais hélas ! Ces barbares les en ont empêchés.
Derrière eux, ils ont laissé des gens peinés.
Combien de familles et de couples brisés ?
Considérés comme de la marchandise à exporter,
Ils étaient sans scrupule troqués par leur geôlier.
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du poème de Philippe Pilotin |
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Aimé Césaire ne
meurt jamais
par Olivier Larizza
Il est la référence cardinale. Le
poteau mitan universel. Déifié de
son vivant, mythifié même. Césaire
apparaissait — pardon : il
apparaît — comme immortel. Il
tient du surhumain, de la surnature.
Une figure tutélaire qui veille sur
son peuple ad vitam aeternam.
Rien ne devait lui arriver. Il était
aussi vieux qu’un dieu. Solide et
inamovible comme un monument.
Césaire ne disparaîtra jamais de la
surface de son île, de cette terre.
Les Martiniquais mettront longtemps
à réaliser qu’il est réellement
décédé tant il échappe à la
condition matérielle par toute la
force symbolique et rayonnante qu’il
recèle.
Lire la suite |
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La
récupération politique des obsèques
d’Aimé Césaire
Le Président Sarkozy
accumule depuis un certain temps les
erreurs de communication, domaine où
il excellait comme candidat à
l’élection présidentielle. En soi,
ce pourrait être une bonne
nouvelle : il consacrerait tellement
de temps à approfondir ses dossiers
qu’il en néglige leur publicité.
Malheureusement ce ne semble pas
être le cas, et la multiplication
des incohérences dans sa politique,
voire des cafouillages, le prouve
bien. Pourquoi, par exemple,
aurait-il réuni une commission
d’économistes s’il savait déjà la
direction à prendre ? La vérité,
c’est qu’il gouverne comme on
navigue une yole antillaise : à
vue !
Pour rehausser une
image qui manque encore cruellement
de stature ‒ quel président de la
République aurait eu l’idée, à part
Mickey, d’annoncer sa liaison
amoureuse à Eurodisney ? ‒, rien ne
vaut une grande commémoration. À ce
titre, les obsèques d’Aimé Césaire,
après celles du dernier poilu,
Lazare Ponticelli, tombaient à point
nommé. Et le discours de Sarkozy à
sa descente d’avion le dimanche 20
avril 2008, juste avant la cérémonie
officielle du stade Dillon à
Fort-de-France, trahissait son
arrière-pensée : « La république est
une et indivisible » a-t-il dit,
« cet hommage est justifié ». S’il
l’était naturellement, pourquoi le
marteler ? Pourquoi dire que la
république est une et indivisible,
si cela va de soi ? Du moins cela
va-t-il de soi en Lorraine, en
Alsace ou dans le Limousin, mais en
Martinique ?
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suite |
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